Kassim MOHAMED-SOYIR BAJRAFIL est une figure importante de l'islam en France et dans l'espace… En savoir plus sur cet auteur
Lundi 10 Mai 2021

Une vision musulmane de la laïcité



Dans cet article, Mohamed Bajrafil nous offre une des réflexions les plus abouties, par un auteur musulman en contexte francophone, sur la question du rapport de l'islam à la laïcité. S'appuyant sur une connaissance réelle des sources et des auteurs musulmans, M. Bajrafil montre que ce n'est pas l'islam qui est rétif à la laïcité mais les postures idéologiques, parfois fondées sur une sacralisation du fiqh (la jurisprudence musulmane), qui conduit à la non « séparation de la Mosquée et l’État ».

Ces derniers temps, la laïcité est sur les lèvres de tout le monde, en France, parce qu’on estime qu’elle est menacée. De sondage en sondage, depuis maintenant plus de dix ans, depuis précisément que des attentats frappent le territoire hexagonal, après ceux de la moitié des années 90, le constat semble correspondre aux désirs de ceux qui les commandent : l’islam serait foncièrement rétif à la laïcité et, subséquemment, nombre de ceux qui en sont les croyants, aussi. La tension croit, hélas, à mesure que les attentats terroristes font des victimes, ici, au nom de l’islam.
L’horrible assassinat du professeur Paty a radicalisé encore plus les positions de ceux que l’on appelle, par euphémisme, les tenants d’une laïcité de combat. On prête même à l’un d’eux le propos selon lequel il faudrait davantage taper sur l’islam, afin de le pousser à [entre guillemets] « entrer dans les rangs », comme on fit jadis avec le christianisme. D’aucuns pensent aujourd’hui le christianisme comme la mère naturelle de la laïcité, oubliant volontairement combien les échanges étaient rudes entre les pères de cette loi de liberté, qu’est la laïcité, et les responsables de l’Église catholique.
On l’aura compris, la question est donc le rapport de l’islam à la laïcité : comment est-il ? Y est-il vraiment rétif ? C’est à cela que je tenterai de répondre dans ce court écrit, sans prétendre épuiser le sujet.

Et pour cela, je parlerai dans un premier temps des raisons du rejet et/ou de la méfiance apparente vis-à-vis de la laïcité chez certains musulmans. Il sera très rapidement question, ensuite, du caractère foncièrement laïc de l’islam, textes à l’appui. L’accent sera enfin mis sur la discussion de certaines des raisons avancées par les tenants d’un islam global (šumūliyya) pour montrer leur non-fondement théologique et rationnel.  
La présentation de la laïcité dans nombre de pays, notamment arabo-musulmans, est, me semble-t-il, très différente de ce qu’on a dans nos lois en France. Et c’est là un des nœuds du problème. En effet, elle y est vue, sinon décrite, comme la lutte contre toute religion, quelle qu’elle soit. Le mot pour la désigner en arabe est ‘ilmāniyya, que la masse considère, parfois, voire souvent, comme une insulte, jetée à l’encontre des ennemis de la religion. Les partis islamistes, appelés ainsi, pour nous, parce que présentant un idéal sociétal et gouvernemental qui reposerait sur les préceptes de l’islam, affichent souvent leur opposition à la ‘ilmāniyya, ennemie de la religion, selon eux. Ainsi, le cheikh Qataro-Egyptien, figure théologique des Frères Musulmans, Youssef al-Qaradāwī consacre à la question un essai au titre évocateur : L’islam et la laïcité, le face-à-face (al’islām wa l‘ilmāniyya waǧhan bi waǧh). Dans cet ouvrage, il définit la laïcité comme l’effacement de toute trace de la religion dans l’espace public et des affaires de l’État et, ce faisant, oppose les deux notions. Au reste, la couverture dudit ouvrage montre un serpent, représentant la laïcité, et la lune, représentant l’islam, à laquelle il s’attaque.

Inutile de rappeler que la laïcité, en France, n’est ni le rejet de la religion, ni un combat contre elle, mais une loi séparant, depuis 1905, l’État de l’Église. Dit autrement, puisque cette évidence échappe à beaucoup, y compris parmi ceux qui s’en veulent les uniques défenseurs aujourd’hui, l’État ne tire aucune des lois qui le régissent de quelque religion que ce soit, fût-elle le catholicisme, majoritaire dans le pays, tout comme il lui est interdit de se mêler de l’organisation interne des cultes.

On comprend, de là, que l’idéologie islamiste, qui repose sur la notion d’une religion globale (šumūliyya, en arabe) qui gère toute la vie du musulman, en prétendant suivre stricto sensu les recommandations et principes islamiques, ne voit pas d’un bon œil ce système laïque, dès lors qu’il distingue bien les ordres, et attribue à l’homme la responsabilité de l’émission des lois régissant la société.
Pour traiter, avec un peu de légèreté, la question, on pourrait d’entrée de jeu affirmer, non sans risquer de heurter certaines habitudes ou une certaine paresse intellectuelle, aussi bien chez certains musulmans que chez certains non-musulmans, que l’islam est par essence laïc. Le fiqh, qui traite des normes à observer pour le musulman, aussi bien dans sa vie personnelle que sociale, n’est, en effet, rien d’autre qu’une production humaine, au mieux, d’inspiration divine, parce que disant prendre racine sur la révélation coranique. Les premiers fuqaha (docteurs de la loi musulmane) avaient conscience de cela – du moins jusqu’à une certaine mesure. Le célèbre exégète tunisien du siècle dernier, ben ‘Aūr, rapporte, comme d’autres, que le deuxième calife de l’islam, Omar b. al-Khaṭṭāb, déclara une fois : « Nul n’a le droit, en rendant un jugement, de dire qu’il juge sur la base de ce que Dieu lui a montré – car Dieu n’a réservé cela qu’à Son Prophète. Quant à nous, notre avis n’est rien d’autre qu’une hypothèse, pas une science exacte » [1]. Or, il est de notoriété publique qu’en islam, le sceau des Prophètes est Muhammad, mort il y a aujourd’hui 15 siècles.

Il devrait, dès lors, être acquis que personne n’a à dire de quoi que ce soit que c’est la loi de Dieu, à part les rites et jusqu’à un certain niveau, au reste. Beaucoup plus prudent que nombre de théologiens musulmans contemporains, sur cette question, je voudrais citer Ibn al-Qayyim, célèbre disciple d’Ibn Taymiya, savant polémique, plus en son temps qu’aujourd’hui [2], d’ailleurs, parce que le salafisme s’en réclame quasi exclusivement. La monarchie saoudienne est pour beaucoup dans la popularisation de ses thèses, la confrérie des Frères Musulmans, dans une moindre mesure, aussi. Il écrit un livre de droit musulman dont le titre suffit à montrer les précautions que prenaient les fuqaha dans l’émission des lois : « Faire connaître les signataires à la place de Dieu ». L’expression « signataire à la place de Dieu » montre bien que le faqīh (docteur de la loi) ne dit pas ce que Dieu dit, mais plutôt parle à Sa place – dans le sens où il fait parler Son livre, « le Coran – dont il est dit, par ailleurs, par le quatrième calife du Prophète, ʿAlī ibn Abī Ṭālib, qu’il ne parle pas, mais on le fait parler » [3].

Pour enfoncer encore plus le clou, rapportons un hadith [4] qui stricto sensu dit : « Si tu encercles une cité qui te demande de rendre le jugement de Dieu sur eux, ne prétends jamais rendre le jugement de Dieu, mais rends plutôt le tien, car tu ne sais pas si tu atteindras la norme de Dieu sur eux ou pas ». Ce propos, tiré des conseils de guerre du Prophète, dans ce que le musulman sunnite a de plus authentique, à savoir la compilation des propos du Prophète faite par l’imam Muslim, montre clairement que le fiqh [5], qui est, comme on l’a dit plus d’une fois, la compréhension humaine de ce que Dieu a dit, ne doit jamais être considéré comme une législation divine.  
D’où mon incompréhension, depuis un bon moment, vis-à-vis non seulement de ce qu’est devenu le fiqh, une somme de lois pluri-centenaires qui se transmettent de génération en génération par le biais des mutūn [5] et autres incunables du droit musulman, souvent sans aucune critique, causant des anachronismes en cascades, mais aussi et surtout vis-à-vis de son accueil, plus que sacré, auprès de nombre de musulmans. Or, il faudrait, à mon sens, plus qu’une réforme, sa dédivinisation.

On comprendrait dès lors que le théologien n’est ni Dieu sur terre, ni même Son représentant. Seulement, il n’en a jamais été clairement question. Pire, on a sanctifié le théologien ancien et, subséquemment, sa production. Le premier traité politique musulman est, à ma connaissance, Al-aḥkām al-sulṭāniyya (que je traduis par Les normes régaliennes [7]), l’œuvre d’al-Māwardī (974-1058), dans laquelle il aborde la gestion du pouvoir califal. Soit quatre cents ans après le Prophète, qui, avant de mourir, n’a laissé aucune consigne, quant à sa succession.
En dépit d’une épître, de même qualité, signée par le juriste théologien al-Ǧuwaynī, contemporain d’al-Māwardī, mais beaucoup plus jeune que lui, Les ordonnances du pouvoir vont rester la seule vraie référence, à ma connaissance, dans le domaine. Et ce, jusqu’à maintenant. Une semi-discipline dans laquelle les Hanbalites [8] vont, de mon point de vue, plus exceller que les autres, se crée – qui s’appelle al-siyāsa al-šar‘iyya, qu’on peut maladroitement traduire par la politique sharaïque (i.e de la sharia), théorisant plus ce qu’il y avait cours, en matière de gestion de pouvoir, qu’autre chose.

Etant donné que le calife (appelé aussi al-imām al-’a‘am, « l’imam suprême ») est, aussi, investi du pouvoir spirituel - en sa présence, par exemple, c’est lui qui préside les prières- politique et religion vont ainsi s’entremêler durant toute l’existence du système califal. Séparer les deux ordres est, pour cette raison, vue comme un désordre théologique aujourd’hui, reprenant les livres de droit musulman d’antan.
Pourtant, outre ce qu’on a dit plus haut, à savoir que le fiqh est une production humaine, que les musulmans devraient continuellement enrichir, corriger, voire changer, ce qui permettrait, entre autres choses, de voir que les ordres ne sont pas inséparables, loin s’en faut, et que ce que des hommes ont fait, d’autres peuvent défaire, il y a dans la vie du Prophète un exemple patent de pratique laïque. Il s’agit de ce qu’il convient d’appeler Le livre de Médine [9] (ar. ṣaḥīfat al-Madīna), dans lequel il est question du pacte d’alliance des musulmans avec certains juifs de Médine. Tout le long dudit pacte, il est question de la liberté religieuse des juifs et des musulmans, qui sont régis par un système de valeurs, notamment juridiques, propres à chaque communauté, mais acceptent de partager ce qui relève des causes communes, comme la défense, etc.

Le terme umma (communauté) est même utilisé pour désigner les signataires de cette alliance. C’est, incontestablement, ce qui apparaît dès le premier paragraphe dudit document qui stipule que :
« Ceci est un écrit de Muhammad concernant les mu’minūn et les muslimūn [10], parmi les gens de Qurayš et de Yaṯrib, ainsi que ceux qui les suivent, les ont rejoints et guerroient (ǧāhadū) à leur côté : ils constituent une communauté (umma) unique, différente des autres ». Plus loin, il est rappelé qu’il est assuré et reconnu autant aux juifs qu’aux musulmans la liberté de pratiquer leur religion (dīn), mais qu’ils se doivent mutuellement soutien et aide.

Il me semble avoir là la définition de la laïcité à la française, à savoir qu’il est reconnu à chacun la liberté de culte, et par ricochet de non-culte, qu’il veut. Mais les affaires courantes, parce que se réalisant en communauté, au sens de nation, nécessitent un accord commun des membres de ladite communauté, sans qu’aucune d’elle n’en réfère à sa foi propre. Sous peine de voir leur communauté de destin voler en éclat et surtout de voir les lois qui les régiraient venir d’un groupe (au sens religieux du terme) aujourd’hui et demain d’un autre, selon le poids et la puissance de chacun.
C’est en cela que l’on peut dire que l’islam est, par essence, laïc. Car à supposer que l’on adopte, comme ce fut le cas par le passé et encore aujourd’hui, dans certains cas et dans des pays précis, telle école juridique (maḏhab) plutôt que telle autre école, qui divergent sur un point de fiqh donné, comme c’est le cas à 99%, qu’est-ce que l’opinion de cette école a de divin ? Et l’autre, avec laquelle elle diverge, son opinion est-elle aussi divine ? Le Coran refuse catégoriquement cela en affirmant : « Si ceci, le Coran s’entend, était de quelqu’un d’autre que Dieu, ils trouveraient maintes incohérences [11] ». Or, la contradiction, au sens d’iḫtilāf (divergence) est la règle, dans le fiqh.  

Le Cheikh al-Qaradāwī [12] affirme que si le christianisme a pu voir naître en « son monde » la laïcité, c’est, entre autres choses, parce qu’il y a la maxime évangélique qui dit de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu – voyant par là une nette distinction ou une séparation des ordres inhérente au christianisme. Il avance aussi que c’est à cause des différents massacres, des nombreuses guerres de religions, des massacres de masse divers et d’autres injustices commises au nom de cette religion qu’a pu naître en son sein la séparation de l’Église et de l’État.
Seulement, autant sur le premier point que sur le second, son argumentaire est pour le moins discutable, voire quelque peu étonnant. En effet, que dire du propos de ‘Umar énoncé plus haut ? Que dire de cette umma médinoise naissante qui repose sur l’équité, la loyauté et l’entraide, et non sur une quelconque base religieuse ? N’est-ce pas là la preuve qu’il n’y a pas nécessairement besoin de substrat religieux pour bien faire fonctionner une nation ?
Il peut être objecté que la loyauté, l’entraide, l’équité etc. constituent un substrat religieux – ce qui ne serait pas faux. Cependant, leur universalité en fait des valeurs dans lesquelles tout le monde se reconnaît. Il n’y a, en effet, pas de loyauté musulmane, ni d’entraide juive, ni d’équité chrétienne. C’est justement parce que tout le monde se reconnaît dans ces valeurs qu’elles font sens et garantissent la paix et la sérénité pour tous.

Quant au second point, quelqu’un qui connaît un tantinet l’histoire de l’islam, notamment dans ses débuts, sait combien il est vrai que les crimes, massacres et autres guerres de religions qui ont eu lieu au nom du christianisme, ont leur pendant en islam, à ceci près que le christianisme étant plus vieux que l’islam, celui-ci ne peut, selon toute logique, avoir connu autant de barbaries. Aux musulmans de faire en sorte qu’on n’y arrive pas, et cela devrait se faire naturellement, en dépit du climat de tension qui surplombe le monde d’aujourd’hui. Quel exemple donner pour illustrer cela ? Il y en a tellement. Mais, un me vient à l’esprit, au moment où j’écris ces lignes.
L’encyclopédiste musulman du XIIème siècle, Yāqūt b ʿAbd Allāh al-Rūmī, écrit qu’une ville nommée al-Rayy, une cité iranienne monumentale, plus grande qu’Ispahan, a connu des massacres inter-musulmans qui ont commencé ainsi [13] : « Il y avait dans la ville trois factions : les shaféites, minoritaires, les hanafites, majoritaires, et les shiites largement majoritaires. Les sunnites, shaféites et hanafites, se liguèrent contre les shiites de la cité et les exterminèrent, au point de ne rien laisser de connu chez les shiites. Une fois les shiites éliminés, shaféites et hanafites se massacrèrent et les premiers, malgré leur petit nombre, triomphèrent des derniers. Il n’est resté des shiites et des hanafites que ceux qui ont caché leur appartenance à leurs écoles ». Cette cité, dont plus d’un historien fait une description dithyrambique, fut réduite ainsi en ruines. Notre auteur dit l’avoir traversée et constaté des édifices religieux et des maisons en ruines, en l’an 617 de l’hégire. Soit le XIIème siècle de l’ère chrétienne.

L’histoire de l’islam, comme celle des autres religions, a une part sanguinaire non négligeable. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire, par exemple, le livre de Hādī ‘Alawī au titre évocateur : Min tārīḫ al-ta‘ḏīb fī l’islām, De l’histoire de la torture en islam. Il y fait état de différentes exactions commises par des musulmans contre des musulmans, notamment, depuis la mort du Prophète jusqu’à nos jours, qu’il compare aux crimes commis au nom de différentes idéologies et religions selon les motivations invoquées, ou dans le cadre des luttes de classes. Il était communiste. Un autre livre, plus volumineux, fait état, plus en détail, des différentes exactions commises au sein de la « nation » musulmane contre des musulmans. Il s’intitule Mawsūʿat al-‘aḏb, L’encyclopédie de la torture, fait 7 volumes et recense toute forme d’humiliation et de torture, des débuts de l’islam à des périodes récentes. Comment, à la lumière de tout cela, oser se gargariser d’une supposée différence entre l’islam, pratiqué par les hommes, depuis la mort du Prophète, et les autres religions, en matière de tueries, de tortures, etc. ?



Les raisons invoquées par le Cheikh al-Qaradāwī pour expliquer la naissance « logique » de la laïcité au sein de ce qu’il appelle « le monde chrétien », par opposition à ce qu’il appelle « le monde musulman », qu’il dit différent du premier, sont plus que discutables et ne résistent, on l’a vu, pas à la critique scientifique. Mais, là n’est pas notre propos.
 
Il en ressort, cependant, que la laïcité va être présentée en islam initialement comme un ennemi à combattre, parce qu’antireligieux, « un poison occidental », dont se méfier. Quant à ceux qui en sont les défenseurs, il est dit à leur endroit les pires sobriquets : suppôts de l’Occident, etc. Ce qui transparaît, pourtant, de toutes ces attaques, c’est le refus de ces derniers de laisser se continuer des dictatures, de toutes sortes, qui prétendent tirer leur légitimité de la religion, bien qu’opposées totalement à ses principes sui generis qui sont l’équité et la justice, comme le dit le verset 57 :25 : « Nous avons envoyé Nos messagers avec des preuves évidentes. Nous avons fait descendre avec eux le Livre et la balance afin que les hommes observent l'équité ».

Dès lors, peu devrait importer la couleur de la personne qui gouverne, sa religion, ou son opinion. Ce qui compte étant que tout ayant droit ait son droit. La laïcité, à la française, et non ce que veulent en faire les tenants de la laïcité dite de combat, alliés objectifs de ceux   qu’ils disent pourtant combattre, parce que restant le creuset dans lequel se réalise ce principe d’équité et d’égalité, ne devrait souffrir d’aucun débat, quant à sa compatibilité avec l’islam. Ceux qui la combattent le font soit en réaction à l’image dévoyée qui en est renvoyée par les tenants d’une laïcité antireligieuse, soit parce qu’ils veulent avoir une mainmise sur la conscience des gens, en se servant de la religion comme moyen.

‘Alī ‘Abd al-Rāziq théorise la séparation de la mosquée et de l’État en 1925, bien que dignitaire religieux musulman, de la prestigieuse université d’al-Azhar (Le Caire, Egypte), temple du sunnisme mondial. Son livre Al-’islām wa ’uṣūl l’ḥukm (L’islam et les fondements du pouvoir) montre, en effet, qu’en islam le pouvoir politique n’a rien de religieux, à proprement parler, surtout pas un système dynastique, sur la base duquel des gens se succèdent à la tête d’une nation, d’un monde, simplement parce qu’ils sont descendants d’une personne. Il a essuyé les critiques les plus acerbes à la fois de la part des dignitaires de la monarchie égyptienne, qu’il critiquait ainsi ouvertement et frontalement, et des clercs d’al-Azhar pour qui la šumūliyya est un principe intangible.
Pour autant, il reste que la plupart des expériences laïques que les pays à majorité musulmane connaissent jusqu’à nos jours sont celles de dictatures sanguinaires. Les tenants de la šumūliyya, mettant en avant l’équité prônée par l’islam, arrivent ainsi à montrer du doigt les dangers prétendus de la laïcité, qu’ils associent à la dictature. Nonobstant cela, il y a fort à parier que, comme dirait ‘Alī al-Wardī [14], « Si les musulmans [15] avaient à choisir entre un état laïc et un état religieux, ils voteraient pour l’état religieux et iraient vivre dans l’état laïc ».
 
Que penser donc des pourcentages considérables de jeunes de confession musulmane qui disent placer la loi de Dieu au-dessus de celle de la République ? La réponse à cette question est multiple. On peut d’abord faire remarquer que tant que les lois républicaines sont respectées par tout le monde, y compris par ceux qui n’y sont pas favorables, il n’y a pas lieu de chercher à polémiquer outre mesure. Tout au plus, on investit davantage dans l’éducation et les différents canaux pédagogiques afin de convaincre de leur justesse. Et c’est un travail de longue haleine dans lequel ne s’inscrit pas l’immédiateté politique. Gouverner n’est, hélas, plus prévoir, mais plutôt chercher à se maintenir au pouvoir au scrutin d’après.
 
Par ailleurs, le retour à la religion n’est pas seulement observable chez les musulmans. Les incertitudes que provoque le monde moderne poussent plus d’un à chercher refuge dans quelque chose de structurant. La religion étant de cet ordre, beaucoup s’y refugient. Ce n’est donc pas un phénomène propre à l’islam. Au reste, si la même question était posée aux participants à la « Manif pour tous », voire à beaucoup de croyants pratiquants de divers cultes, la réponse serait certainement la même que chez la proportion de jeunes musulmans, dont on parle dans le sondage. Mais, la question étant d’abord le respect des lois de la République, cela ne pose pas dans l’immédiat de problème particulier, au point d’enchaîner polémique, sur polémique. J’ai même envie de dire : « Pense ce que tu veux de la loi commune, dès lors que tu la respectes ».

Enfin, la question identitaire n’est pas, loin s’en faut, à négliger, ici. Mais, outre celle-ci, il y a l’ignorance des préceptes propres à l’islam cités naguère, à savoir qu’on n’applique jamais une loi de Dieu, la quasi-totalité du droit musulman étant une production humaine. A ce propos, al-Sha‘rānī, célèbre juriste et mystique musulman du XVIème siècle, déclare que si un groupe de personnes, motivés par des raisons autres que religieuses, arrivent à produire quelque chose de bien, alors il faut considérer cela comme relevant de la volonté de Dieu, puisqu’Il est celui qui les y aura conduits [16]. Dit autrement, la laïcité, qui a permis à la France de faire taire les guerres de religions qui ont fait des centaines de milliers, voire des millions de morts, peut être vue comme quelque chose de bien voulu par Dieu.
 
Il y a, en définitive, chez les musulmans, de nombreux arguments théologiques solides en faveur de la séparation de la mosquée et de l’Etat. Nous en avons vu quelques-uns. Ils doivent être mobilisés et transmis. Mais, pour cela, il faut du savoir, un peu d’huile de coude et surtout beaucoup de courage. En effet, quiconque se lancera dans cette entreprise se retrouvera, ipso facto, entre le marteau de ce qu’on appelle trivialement l’islam politique, pour lequel l’islam est global, et l’enclume des anti-islam pour qui l’islam ne peut être que global - et prétendre le contraire fera de celui qui le soutiendra, au mieux un illuminé, au pire un espion qui ourdit un coup d’état antirépublicain, le jour où les musulmans se trouveraient en majorité en France. Hélas, les débats, en France, sont dominés par ces deux courants aujourd’hui.
Quant à la majorité des musulmans, elle vit constamment sous les sommations des uns qui lui intiment l’ordre de faire preuve de plus d’islamité, et des autres qui lui enjoignent de faire montre de plus de républicanisme. Refuser ce chantage machiavélique lui attire des sobriquets des plus divers : vendu à la République, ou cinquième colonne pratiquant la taqiyya [17]. Quoi que ces deux alliés objectifs disent et pensent de la quasi-totalité des Français musulmans, la sécularisation de la société avance et les musulmans avec, sans que pour autant ils aient renoncé à leur foi, ni à la manifestation de celle-ci dans l’espace public dans le respect strict de la loi, qui ne le leur interdit pas.
 

[1] L’exégèse du verset 4 : 105, in Al-taḥrīr wa al-tanwīr.
[2] al-‘Asqalānī écrit dans son livre al-Durar al-kmina, que les théologiens et savants musulmans de son époque lui ont refait faire l’attestation de foi à quatre reprises. Il est mort en prison, pour cela, d’ailleurs.
[3] Les chroniques d’al-Ṭabarī. 
[4] Hadith : récit qui rapporte des faits ou dits de Mohammed, prophète de l’islam. L’ensemble des Hadiths constituent la Sunna. Deux recueils principaux rassemblent ces hadiths dont celui de Muslim.
[5] Fiqh : ce mot arabe désigne la jurisprudence et le droit islamiques.
[6] Épitres.
[7] Les ordonnances du pouvoir politique.
[8] Un hadith est un récit d’un fait, geste ou parole de Mohammed, rapporté par la Tradition, (Sunna).
[9] Cet emploi semble plus correspondre à cet accord que le terme « constitution », qui est beaucoup plus récent. Pour plus de discussion sur cette question, voir l’introduction de la thèse de doctorat récemment soutenue à l’INALCO par Y. BELHACENE intitulée Le Pacte de Médine (VIIe siècle) : - Une relecture critique.
[10] Ce terme ne signifie pas ici musulman seulement. Il peut s’agir d’un emploi majoritaire, comme quand on parle en France aux Français, il y a parmi eux des étrangers qui ne sont pas moins concernés par le propos du chef de l’Etat, ou du ministre si le propos est d’intérêt général. Et si c’est de cela qu’il est question, alors les juifs de Médine peuvent être considérés comme faisant partie de cette appellation, sans qu’ils ne soient à proprement parler musulmans. Il y a, dans la sīra, l’exemple du pacte du Prophète avec la tribu des Ġifār dont il dit qu’ils étaient musulmans, alors qu’on sait très bien qu’une partie d’entre eux l’était seulement. L’autre élément à noter ici est que le suivi dont on parle ici n’a rien à avoir avec la foi. Plutôt le ralliement militaire et/ou économique. Les juifs signataires de ce pacte n’ont nullement renoncé à leur religion. Ibn Taymiya, lui-même, le reconnait dans son livre Al-ṣārim al-maslūl, vol 1, page 67. Au reste, on voit que le terme ǧāhadū (d’où dérive le terme ǧihād) n’est pas réservé aux seuls musulmans. Les juifs sont aussi concernés, car encore une fois, il s’agit d’un combat pour l’intérêt de la nation, au sens moderne. Peu importe donc les fois des uns et des autres, ici, lorsque l’intérêt commun est menacé. Aujourd’hui, où la nuance a disparu au profit des polémiques à répétition et du simplisme, cette évidence n’est plus audible. Et pourtant, les faits sont là, têtus. On ne peut pas les tordre. Il faut savoir que pour certains, ce pacte a un rôle aussi important que l’ensemble de la sīra et corrobore ce à quoi appelle le Coran. Voir pour plus de discussion sur l’origine du pacte de Médine et son contenu ladite thèse de Y. Belhacène et le livre de l’intellectuel saoudien polémiste, mais excellent historien de l’islam, Hassan b. Farhan al-Maliki, intitulé Hurriyat al’i‘tiqād (p. 145-146) (La liberté de croyance).
[11] Verset 4 :82.
[12] Ibid.
[13]Mu‘ǧam al-buldān, vol 3, page 117, item Rayy, Beyrouth : Dār ṣādr.
[15] Miš‘al al-Sadīrī, in al-Sharq al-‘awsat, 01/08/2019.
[16] La version originale est « Les arabes ».
[16] Voir Al-madḫal ‘ilā dirāsat al-maḏāhib al-fiqhiyyade l’ancien mufti d’Egypte ‘Ali Gom‘aa, ancien grand mufti d’Egypte.
[17] Dissimulation pratiquée par un croyant qui, en raison de sa foi, se sent menacé. Bien que citée dans le Coran, cette pratique n’est pas, et c’est malhonnête de le dire, un principe islamique. Le mensonge, sous toutes ses formes, y est formellement interdit, au point de faire partie des trois interdits majeurs, juste derrière l’association (donner à Dieu un égal) et la désobéissance aux parents). Même le monde shiite, accusé, injustement, de le pratiquer, n’en fait pas une règle de vie. (Cf. Verset 3 :28). Le danger est qu’en fait on ne sait pas où s’arrêter. C’est devenu un outil de disqualification massive, lorsqu’on n’a plus d’arguments à opposer à son adversaire.



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