Dimanche 11 Juin 2023

TUCHSCHERER Michel (dir.), Hammams à Sanaa. Culture, architecture, histoire et société



Ce livre n’est certes pas la première étude des hammams de Sanaa [...], mais il constitue certainement la synthèse la plus complète et la plus riche sur les plans historique, architectural et anthropologique.

Franck Mermier
 
Cette recension a déjà fait l'objet d'une publication dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée , 152 | septembre 2022 sous licence Creative Commons (BY NC SA).
 
 

Broché: 310 pages
Editeur :
Librairie orientaliste Paul Geuthner; Illustrated édition (1 octobre 2021)
Langue : Français
ISBN-13:
978-2705340766

Quatrième de couverture

 
    Malgré la guerre et les fléaux qui ne cessent de s'abattre sur le Yémen ces dernières années, les hammams de Sanaa, anciens et nouveaux, ne désemplissent pas. Les pratiques balnéaires gardent une vitalité qu'on ne retrouve plus guère ailleurs. Elles continuent d'être portées par une conception humorale du corps héritée de la médecine arabe. On va au hammam pour apaiser l'âme autant que pour revivifier le corps. Une visite au bain reste indispensable dans tous les rituels sociaux de passage qui jalonnent les étapes de la vie. Aussi, les pratiques balnéaires y sont-elles revendiquées comme un véritable "art de vivre" qui contribue à l'identité citadine. Le hammam, c'est en outre des savoir-faire et des métiers, transmis de génération en génération, parmi les hammami. Dans la société yéménite, ils restent relégués au bas de l'échelle sociale car la pratique de leur métier les expose à la souillure, jugée avilissante.

Compte-rendu

    Par Franck Mermier
 
    Ce livre, abondamment illustré par les très belles photographies de Nabil Boutros, traite des pratiques, des représentations et de l’histoire des hammams de la capitale yéménite. Il est le fruit d’enquêtes de terrain qui se sont déroulées à Sanaa entre 2007 et 2011. Ce travail de recherche a été initié dans le cadre du projet ANR Balnéorient, lancé fin 2006, qui visait à étudier les pratiques du bain collectif au Proche-Orient, en Égypte et dans la péninsule Arabique, de l’Antiquité à l’époque contemporaine. La publication de ce livre est d’autant plus précieuse que, depuis 2012, l’accès du Yémen aux chercheurs est devenu quasiment impossible et que les recherches sur la ville de Sanaa risquent de ne pas être renouvelées pendant longtemps depuis la prise de la capitale par les Houthistes le 21 septembre 2014. Cet ouvrage collectif apporte ainsi un contrepoint salutaire aux travaux d’expertise consacrés à la guerre qui dominent le champ des études yéménites. Dans l’introduction de l’ouvrage, Michel Tuchscherer précise que « les pratiques balnéaires y gardent une vitalité qu’on ne retrouve actuellement plus guère qu’au Maroc et dans certaines villes algériennes. Ailleurs dans le monde arabe et musulman, de la Tunisie à la Turquie et à l’Iran, en passant par l’Égypte et la Syrie, la plupart des hammams ont disparu ou sont en ruines » (p. 5). Il faut aussi signaler que la fréquentation féminine et masculine des hammams de Sanaa est un phénomène social de grande ampleur qui n’a pas son équivalent dans les autres villes yéménites. Les pratiques balnéaires font donc partie intégrante de la citadinité de Sanaa alliant art de vivre, expressions culturelles, rituels sociaux et modes de sociabilité.

L’ouvrage, auquel ont contribué six chercheurs et un photographe, est divisé en neuf chapitres comportant des encadrés. Il multiplie les angles d’approche de ce phénomène étudié sous ses différents aspects historique, littéraire, architectural, urbanistique et anthropologique.

Le premier chapitre rédigé par Michel Tuchscherer retrace le parcours balnéaire côté hommes depuis la préparation de la visite au hammam jusqu’à la sortie dans la rue, en passant par le passage au vestiaire et les différentes étapes du nettoyage du corps et de la sudation. Deux encadrés rédigés par Mohamed Bakhouch tirés du traité du hammam du lettré yéménite Aḥmad Al-Kawkabānī (décédé en 1741) portent l’un sur le vol de chaussures au hammam, l’autre sur les recommandations aux baigneurs avant la sortie. Dans le chapitre suivant, Fāṭima Al-Bayḍānī relate le parcours balnéaire féminin en concluant que le hammam est, pour les femmes, « un lieu important de sociabilité, même si au cours des cinquante dernières années l’espace public qui leur est accessible s’est considérablement élargi » (p. 66). C’est aussi « un lieu ambigu où alternent et se côtoient en permanence pureté et souillure » (p. 74) et un monde hanté par les djinns comme l’évoque Michel Tuchscherer dans le chapitre trois. Les pratiques de purification rituelle contre la souillure qui y ont cours ne sont cependant pas homogènes. Elles se différencient selon les appartenances confessionnelles, zaydite et sunnite chaféite, les juristes zaydites étant plus rigoristes que les chaféites. Les hammams de Sanaa reflètent donc les transformations survenues dans une ville qui, ayant atteint les deux millions d’habitants dans les années 2000 en raison de l’afflux de populations venues de l’ensemble du pays, pourrait ne plus être majoritairement zaydite comme au début des années 1970.

Le quatrième chapitre est consacré aux pratiques de soins du corps, voire de l’intérieur du corps, qui sont mises en relation avec la conception humorale de la médecine arabe et aux pratiques de commensalité et de sociabilité que sont le déjeuner et la consommation de qāt. Alors que la musique est « la médecine de l’âme » (Lambert, 1997), le hammam est un « médecin muet » (p. 111) qui soigne le corps et l’âme et fait partie des thérapies traditionnelles. Un encadré de Claire Davrainville, appuyé par des photographies illustrant différentes postures, est dédié aux pratiques de massage dans le parcours balnéaire des hommes. Michel Tuchscherer explore ensuite, dans le chapitre cinq intitulé « Plaisir et sociabilité, savoir-vivre et citadinité », la place des pratiques balnéaires et du hammam dans les rituels sociaux et rites de passage que sont le mariage et la naissance. Il analyse aussi les effets de la hiérarchie sociale traditionnelle dans les pratiques balnéaires, les normes de la pudeur et les modes de socialisation induits par la fréquentation du hammam pour les jeunes générations mais aussi pour les néo-citadins, le hammam pouvant ainsi apparaître comme une voie d’intégration à la société urbaine. Le regretté Christian Darles livre, dans le chapitre six, une étude détaillée de l’architecture des hammams, des différents matériaux utilisés pour leur construction et de leur organisation spatiale. C’est ensuite à la place du hammam dans la ville qu’est consacré le chapitre sept rédigé par Michel Tuchscherer. De fait, les hammams de Sanaa ont la particularité d’être en relation étroite avec les mosquées et les jardins maraîchers (miqshāma) qui parsèment la vieille ville. L’auteur s’interroge aussi sur les relations historiques des hammams de Sanaa à la région des hauts-plateaux ou à la première occupation ottomane (1538-1635) en rappelant que « les hammams yéménites se différencient ainsi très nettement de ceux d’Égypte, de Syrie et ou de Turquie » sur le plan du bâti. Il rappelle que l’existence de hammams à Sanaa est attestée dans plusieurs sources historiques dès la fin du IXe siècle, ce qui ne signifie pas qu’il n’en existait pas auparavant. Cependant, ainsi que le rappelle l’auteur, il est encore très difficile d’en retracer l’histoire par manque de sources.

Les métiers du bain font l’objet du chapitre huit rédigé conjointement par Yaḥiyā Al-‘Ubālī et Michel Tuchscherer qui relatent les différentes fonctions occupées par les employés du hammam, depuis le frictionneur jusqu’au chauffeur qui chauffe le bain et fournit l’eau froide et chaude, en passant par l’ustā, le maître du bain, gestionnaire du hammam et parfois son propriétaire. Ces deux auteurs analysent ensuite, dans le dernier chapitre du livre, la position statutaire et sociale des tenanciers de bains (ḥammāmī), une occupation faisant partie des métiers considérés comme vils dans l’échelle hiérarchique traditionnelle. Ils ont recensé les familles de maîtres de bain qui exercent encore à Sanaa et dont le métier est héréditaire. Leurs noms apparaissent souvent dans les registres de location de bains de l’administration des waqf-s. Un contrat de location d’un hammam de Sanaa, datant de 1901, est ainsi reproduit en traduction française dans ce chapitre (p. 258-259). En dépit de l’idéologie républicaine hostile aux discriminations instaurées par la hiérarchie sociale du temps de l’imamat, les auteurs relèvent la persistance des mariages endogamiques au sein du groupe des maîtres de bain ou des pratiquants des métiers considérés comme vils. Ils constatent la vitalité actuelle des pratiques balnéaires et la relient à « la place importante que le hammam continue d’occuper dans les rituels de sociabilité » (p. 272). Enfin, des relevés de plusieurs hammams anciens et nouveaux et une carte de localisation dans la ville viennent conclure l’ouvrage. Plusieurs index facilitent la lecture du livre (noms, communs, noms de lieux, noms de personnes et de groupes) tandis que le glossaire indexé des termes arabes l’enrichit d’un volet linguistique particulièrement utile.

Ce livre n’est certes pas la première étude des hammams de Sanaa – on pense notamment à l’étude de Lewcock, Al-Akwa‘ et Serjeant (1983) et à l’étude de la chercheure yéménite Alāʾ Aṣbaḥī (2019) non citée dans la bibliographie –, mais il constitue certainement la synthèse la plus complète et la plus riche sur les plans historique, architectural et anthropologique. Sa partie iconographique de grande qualité, composée de photographies, de plans et de relevés abondants, ne sert pas qu’à illustrer les textes mais propose un véritable parcours à l’intérieur et à l’extérieur du hammam. Certes, la société urbaine que réfléchit le miroir des hammams a fortement changé après sept années de conflit. Il n’en reste pas moins que la lecture de ce livre révèle le rôle essentiel de certaines institutions sociales tel que le hammam, dans la persistance de pratiques et de lieux de sociabilité qui font la personnalité d’une ville.

Référence électronique

Franck Mermier, « TUCHSCHERER Michel (dir.), Hammams à Sanaa. Culture, architecture, histoire et société », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 152 | 2022, mis en ligne le 25 octobre 2022, consulté le 01 avril 2023. URL : http://journals.openedition.org/remmm/18268 ; DOI : https://doi.org/10.4000/remmm.18268
 

Bibliographie

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ALĀʾ AṢBAḤĪ, 2019, Al-ḥammāmāt al-buẖāriyya fī madīnat Ṣan‘āʾ al-qadīma. Dirāsat Iṯnūġrāfiyya, mi‘māriyya wa tārîẖiyya, Sanaa, s. l.

AMBERT Jean, 1997, La médecine de l’âme. Le chant de Sanaa dans la société yéménite, Nanterre, Société d’ethnologie.


LEWCOCK Ronald, AL-AKWA‘ Ismā‘īl, SERJEANT Robert, 1983, « The Public Bath (ḥammām, pl. ḥammāmāt) », in: Robert Serjeant et Ronald Lewcock, (dir.), Ṣan‘āʾ an Arabian Islamic City, Londres, The World of Islam Festival Trust, p. 501-524.
 





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