Mardi 11 Décembre 2018

Soufisme et poésie (Revue de la Conscience Soufie)



Par Éric Geoffroy, Président de la Fondation Conscience Soufie

Comme annoncé dans le Numéro 1 de la Revue Conscience Soufie, nous avons le plaisir de consacrer ce numéro aux liens qui unissent soufisme et poésie. Mystique et poésie partagent en effet un même rapport à l’indicible, une même fulgurance de l’inspiration, une même puissance incantatoire, un même recours aux symboles et à la transmutation du sens. L’une et l’autre ouvrent la possibilité d’une perception globale et immédiate des réalités spirituelles, au-delà du mental humain.

La poésie soufie, en particulier, conjoint deux modes d’approche éminemment allusifs, la poésie et le soufisme, afin d’ouvrir l’âme humaine aux divers aspects et degrés de l’expérience intérieure. Dans son expression arabe, elle joue de surcroît sur la polysémie de la langue, sur la profusion de sens qui éclot d’un seul terme. Elle est en cela la fille du Coran, pour qui sait lire le Livre. À l’instar du dhikr, l’« invocation de Dieu » qui culmine dans le souffle scandé, le rythme du poème permet à l’âme humaine de revivre les états pré-créaturels.

Par sa faculté de distiller directement les réalités spirituelles, la poésie a toujours été une modalité privilégiée de transmission initiatique pour les maîtres du soufisme. Pour autant, ceux-ci ne sont pas des poètes ‘‘professionnels’’. C’est le cas de Rumi, qui déclare ne pas apprécier la poésie, mais avoir été investi du don poétique pour toucher l’âme humaine. De même, le cheikh Ahmad al-‘Alawî (m. 1934), qui était autodidacte, reconnaît ne pas respecter en ses poèmes la métrique de la poésie arabe classique. À quelqu'un qui lui demandait la cause de ce non-respect, il répondit que les soufis s’expriment selon le flux de l’inspiration : tant que la réalité spirituelle qu’ils décrivent est authentique, la formulation importe peu [1]. Les soufis suivent en cela l’exemple du Prophète, poursuivit le cheikh, et de citer ce verset : « Nous ne lui [le Prophète] avons pas enseigné la poésie, et cela ne lui sied point [2] ».

Qu’en est-il donc des rapports apparemment complexes entre sources scripturaires de l’islam (Coran, Hadith) et poésie ?

La poésie, orale puis écrite, a pleinement structuré l’âme arabe préislamique. Elle suscitait chez les anciens Arabes une sorte d’‘‘envoûtement’’. Ils y retrouvaient les rythmes de la vie quotidienne : la cadence du pas du chameau, par exemple, a déterminé celle des poèmes et des chants des bédouins du désert. Tel le chamane sur d’autres terres, le poète était alors une sorte de devin (kâhin) relié au monde surnaturel, et dont le pouvoir était effectif sur toute la société.

Ce n’est donc pas la poésie en soi que dénonce le Coran [3], mais la force magique, et non pas spirituelle, qu’elle avait acquise dans la société. L’islam naissant apportait au monde, mais d’abord à ces Arabes, le Livre, le Coran, qui restaurait l’ordre métaphysique primordial, celui de l’Unicité donné à Adam. Pour que le message passe, il fallait que soit promue l’« inimitabilité » (i‘jâz) du Coran face aux poètes-devins : ce ne sont plus les djinns qui doivent inspirer l’homme, mais Allâh, auquel est soumis l’ensemble des créatures. Le fond et la forme du Livre révélé défient donc toute écriture humaine. Mais c’est précisément cette proximité entre le Coran et la poésie arabe qui faisait toute l’ambiguïté de leurs relations.
Le Prophète, auquel a été donnée la « somme synthétique des paroles » (jawâmî‘ al-kalim), pratiquait une langue arabe riche et belle, comme en témoignent ses paroles (les hadith). Cependant, même s’il reconnaissait à la poésie une part de « sagesse », ou de « magie » – cette fois dans un sens positif - il ne lui revenait pas de s’exprimer dans un langage poétique. Ibn ‘Arabî est explicite sur ce point : « Il n’a pas été interdit au Prophète d’user de la poésie parce qu’elle serait par nature méprisable, ou d’un rang inférieur, mais parce qu’elle est fondée sur des allusions (ishârât) et des symboles (rumûz). Or, il incombe à l’Envoyé d’être clair pour tout le monde et d’employer des expressions aussi limpides que possibles [4] ».
Pour autant, le Prophète avait ses poètes attitrés. Bien connue est la conversion de Ka‘b Ibn Zuhayr, poète qui le stigmatisa d’abord dans ses vers, puis qui vint solliciter son pardon à Médine en lui déclamant, cette fois, un poème en son éloge : le Prophète le revêtit de sa cape (burda), en signe d’agrément et d’honneur. La « Burda » devint par la suite un nom générique pour beaucoup de poèmes à l’éloge du Prophète.
Nous vous souhaitons une belle découverte du contenu de ce numéro, dans les terres si fertiles de la poésie soufie !

SOMMAIRE

P.3 Introduction
Par Éric Geoffroy, président de la Fondation Conscience Soufie.

P.6 Le Prophète et son approche spirituelle de la poésie
Par Tayeb Chouiref

P.10 L’ishâra ou l’allusion spirituelle dans la voie soufie
Par Joël-Claude Meffre

P.12 La Hamziyya. De l’imam al-Busîrî
Présentation et traduction par Idrîs de Vos, illustration
de Faïza Tidjani

P.14 Mawlana Jalaleddin Rumi, le Feu dans l’Océan
Par Nahid Shahbazi

P.17 Le cheikh Ahmad al-‘Alâwî, poète de l’Essence
Par Éric Geoffroy

P.21 Poèmes fractals
Par Walid Amri

P.26 La voix poétique du juriste al-Shâfi‘î
Par Idrîs de Vos

P.28 Fragments rimbaldiens
Par Éric Geoffroy

P.32 Dialogue avec mon Âme, Shams Nadir

P.33 La brûlure d’amour, Carole Latifa Ameer

P.34 Le Alif et le bâ, Théophile de Wallensbourg

P.35 Vers les puits, Joël-Claude Meffre

P.38 Pèlerin de l’Éternité
Par Néfissa Roty-Geoffroy

P.44 Sayf al-Nûr - L’épée de la Lumière

De Rajaa Benamour

P.47 En des horizons, lointains, transportés
Le Cercle (de la retraite dans le désert 2017)


____________
1 . Cf. l’introduction à la première édition du Dîwân (Tunis, 1920), p. 4.
2 . Coran 36 : 69.
3 . En Coran 26 : 224-226.
4 . Cité par Claude Addas, Le Vaisseau de pierre, cf. http://www.ibnarabisociety.org/articles/vaisseau.html, p. 6.



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