Samedi 13 Décembre 2014

Nurcholish Madjid et la Fondation Paramadina



Plus grand pays musulman du monde, l'Indonésie, immense Etat insulaire de 225 millions d'habitants est situé en Asie du sud-est. Démocratie dynamique, économie émergente prometteuse, ce pays, possède une communauté musulmane majoritaire (85% de musulmans), ancienne mais toujours vigoureuse. L'auteur nous parle ici du rôle et de l’idéologie de la fondation Paramadina, créée par le penseur "néo-moderniste" Nurcholis Madjid (mort en 2005) et dont le dessein était (et reste) la refondation d’une « société civile » Musulmane.
 
Ce texte traduit par nos soins a été publié en 2004 au sein de la newsletter de l'International Institute for Asian Studies de Leiden. Il est possible de retrouver la version originale ici.

 

De nos jours, les rassemblements religieux diffèrent radicalement des rassemblements traditionnels du passé. Cependant, dans leur contenu, beaucoup constituent un retour aux sources.

La fondation Paramadina a été créée  à Jakarta en 1986. Son nom est dérivé de para (pour) et madina (la ville-Etat de Médine dirigé par Muḥammad au VIIe siècle ) [1]. La fondation gère un centre de formation, une école secondaire et une université où la philosophie islamique, la théologie, la mystique et le fiqh sont enseignés. Paramadina partage avec ceux à qui on attribue le label de fondamentalistes islamiques, la volonté affichée de créer un « Etat islamique idéal ». Cependant, les similitudes s'arrêtent là. Paramadina s'écarte de la tradition dans la façon dont elle mène ses activités. Elle organise des forums dans des hôtels de luxe, où les participants en costume applaudissent les exposés high-tech des savants islamiques néo-modernistes. La formation est dispensée dans des séminaires plutôt que lors de conférences, ce qui favorise l'argumentation rationnelle et normative. Paramadina a un code vestimentaire souple: les femmes sont autorisées à porter des jupes en classe, pendant l'instruction religieuse. Cette approche de l'éducation islamique a rendu populaire la fondation parmi les musulmans de la classe moyenne ou supérieure. Être un étudiant à l'école secondaire ou à l'université de Paramadina est considéré comme tendance, comme un signe de richesse et de haut statut social.

« L'Islam oui, " l'Islamisme " non »

Pour comprendre le but et la philosophie de Paramadina, il est nécessaire de connaitre son leader Nurcholish Madjid, inspirateur et colonne vertébrale de l'institut. Né en 1939, ayant fait ses études à Jakarta, et président de l'Association des étudiants islamiques (HMI) de 1966 à 1971, Madjid pris de l'importance en tant que leader national étudiant en luttant contre les gouvernements autoritaires de Soekarno et Soeharto. Titulaire d'un doctorat en études islamiques de l'Université de Chicago, Madjid est reconnu comme une autorité sur l'islam et la politique indonésienne et depuis 1998, il est professeur à l'Université islamique d'État de Jakarta. Faisant valoir qu'être un bon musulman est compatible avec la recherche de la connaissance et l'enrichissement culturel, Madjid bénéficie d'une large audience parmi les Musulmans cultivés, à l'instar d'un champion de " masyarakat madani " - un concept qui englobe le pluralisme, la tolérance et la démocratie –[2]
    
La plupart des dix-neuf fondateurs de Paramadina appartiennent à la « génération de 1966 » qui a lutté pour renverser Soekarno. Certains acquirent une certaine notoriété au sein de l'administration Soeharto tandis que d'autres rejoignirent des organisations sociales et non gouvernementales, devenant des militants intellectuels au sein de la communauté musulmane libérale. Beaucoup étaient des écrivains éminents, plus influents que leurs homologues bureaucrates. Madjid déchanta rapidement à la suite des luttes auxquelles se livrèrent les partis politiques Islamiques en vue de former un État islamique, ce qui selon lui n'a aucun fondement dans le Coran. Le leader de Paramadina estime qu'il est plus important pour les musulmans de se développer culturellement, de façon à ce que l'islam devienne une force éthique dans la société. 

En évitant les partis politiques et en faisant la promotion de l'Islam à travers l'éducation et l'aide sociale, Paramadina a manœuvré pour dissiper la méfiance de l'armée, et a acquis le soutien de la société. Dans l'appareil d'Etat, Paramadina bénéficie du patronage de hauts militaires, de bureaucrates et des politiciens du parti Golkar. Dans la société civile, le soutien vient des dirigeants de l'Association des étudiants Musulmans » (HMI), des dirigeants d'organisations socio-religieuses telles que Nahdlatul Ulama, Muhammadiyah, PII (L’élève Musulman indonésien) et KAMHI (corps universitaire de l'Association des étudiants Musulmans) - un grand nombre appartiennent à Paramadina tandis que d'autres sont invités à donner des conférences. Dans les cercles d'affaires, Paramadina est soutenu par des entrepreneurs à succès (Forum Keadilan, 2003).    

Sont-ils fondamentalistes ?

Le discours de Madjid sur le pluralisme et la tolérance place toutes les religions sur un pied d'égalité avec l'islam. Il cite fréquemment les mots du prophète Muhammad sur la ‘al hanafiyyah al-samh’ ("Vraie tolérance") ou bien la Mithaq al-Madina (La Constitution de Médine), ainsi que les versets du Coran (2:62; 5:69) [3] qui stipulent que tous les croyants, y compris les juifs, les chrétiens et les zoroastriens seront récompensés dans l'au-delà. Il fait également référence à des versets qui précisent que chaque communauté [religieuse] a son propre messager (35:24-25, 13:7) [4]. La démocratie, elle aussi, dit-il, est présente dans le Coran, notamment au travers des termes "musyawarah" et "syura", signifiant tous deux "délibérations". 
    
Bien que les cours de Madjid soient basés sur les sources scripturaires islamiques que sont le Coran et les Hadiths, les littéralistes et les traditionalistes ont critiqué les objectifs de sa fondation et son approche de l'éducation islamique.
Contrairement à ce que beaucoup de musulmans croient, les idées de Madjid ne sont pas laïques.   
Le but qu’il poursuit consiste en la restauration d’une communauté islamique conforme à celle de Médine, tolérante, démocratique et pluraliste. La plupart de ces dénommés «fondamentalistes», cependant, ont constamment réfuté cette réalité et considère Madjid comme un hérétique. Néanmoins, les enseignements de Nurcholish Madjid, à travers ses présentations dans les mosquées et les activités de sa fondation, gagnent des adeptes.
Bien que le lectorat de Madjid soit actuellement limité aux Malaisiens et aux Indonésiens, il est à espérer que ses œuvres seront traduites en anglais et dans d’autres langues.    

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[1] Une autre dérivation est parama (premier(e)) anddina (notre religion), " notre religion première ".    

[2] Le terme "masyarakat madani" (« société civile ») fait partie du nouveau vocabulaire malais-indonésien apparu dans les années 1990, sous l’ère de Soeharto . Il est largement utilisé dans les milieux scientifiques et politiques, en particulier par Habibie, le troisième président de l'Indonésie, ainsi que par Anwar Ibrahim, ancien vice-premier ministre de la Malaisie.    
 
[3] 2:62 " Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque d'entre eux a cru en Allah, au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur; il n'éprouvera aucune crainte et il ne sera jamais affligé. "
5:69. " Ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Sabéens, et les Chrétiens, ceux parmi eux qui croient en Allah, au Jour dernier et qui accomplissent les bonnes œuvres, pas de crainte sur eux, et ils ne seront point affligés.
 
[4] 35 :24. " Nous t'avons envoyé avec la Vérité en tant qu'annonciateur et avertisseur, Il n'est pas une nation qui n'ait déjà eu un avertisseur. "
35 :25. " Et s'ils te traitent de menteur, eh bien, ceux d'avant eux avaient traité (leurs Messagers) de menteurs, cependant que leurs Messagers leur avaient apporté les preuves, les écrits et le Livre illuminant. "
13 :7. " Et ceux qui ont mécru disent : "Pourquoi n'a-t-on pas fait descendre sur celui-ci (Muḥammad) un miracle venant de son Seigneur? " Tu n'es qu'un avertisseur, et à chaque peuple un guide. "

Bibliographie

Barton, Greg (1999) Gagasan Islam Liberaldi Indonésie, Pemikiran néo-Modernisme Nurcholish Madjid, Djohan Effendi, AhmadWahib, et Abdurrahman Wahid. Jakarta: Paramadina

Forum Keadilan (May 2003) vol.8 no.18,pp. 14-15

Madjid, Nurcholish (2002) Atas Nama Pengalaman Beragama dan Berbangsa di Masa Transisi. Jakarta: Paramadina



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