Jeudi 7 Juillet 2016

Les femmes musulmanes sont les premières à subir les conséquences de l'islamophobie en Europe


La découverte la plus significative d'un rapport illustre le fait que l'islamophobie est une forme de discrimination ciblant tout particulièrement les femmes.




Intissar Kherigi est une chercheuse tuniso-britannique et doctorante à Sciences Po Paris en sociologie politique comparative. Elle est titulaire d’une licence en droit du Kings College (université de Cambridge) et d’un master en droits de l’homme de la London School of Economics. Elle est avocate et a travaillé à la Chambre des Lords, aux Nations unies et au Parlement européen.

Une femme musulmane marche dans le hall de la Grande Mosquée de Paris, le 17 juin 2015 (AFP).


Publication en partenariat avec Middle East Eye France.
Traduit de l'anglais par STiiL.

Publié le 31 mai 2016.

La découverte la plus significative du rapport illustre le fait que l'islamophobie est une forme de discrimination ciblant tout particulièrement les femmes.


Les femmes musulmanes sont les premières à subir les conséquences de l'islamophobie en Europe. Il s'agit de la conclusion clé du premier rapport de recherche européen portant sur la discrimination à l'encontre des femmes musulmanes, réalisé par le Réseau européen de lutte contre le racisme, lancé à Bruxelles la semaine dernière.

Le rapport, impliquant huit pays européens, se concentre sur la discrimination lors de l'accès à l'emploi, mais également dans l'éducation et les crimes de haine. Il illustre le fait que les femmes musulmanes doivent faire face à une « triple sentence » – elles sont victimes de la même discrimination liée au genre que les autres femmes, à laquelle viennent s'ajouter discriminations raciale et religieuse du fait de leurs origines, de la couleur de leur peau et de leur foi.

Ces formes de discrimination se manifestent de plusieurs façons, aussi complexes soient-elles – par exemple, au Royaume-Uni, 1 femme blanche sur 30 explique avoir illégalement été questionnée sur ses intentions de se marier ou d'avoir des enfants, alors que cela concerne 1 femme pakistanaise sur 8 - cela représente 4 fois plus de femmes. Un employeur sur quatre au Royaume-Uni admet également qu'il hésiterait à embaucher une femme musulmane du fait des stéréotypes culturels, insistant sur le fait que tout ce qui concerne garde et soins apportés aux enfants seraient un problème.

De plus, un autre problème vient, bien évidemment, du fait que les femmes musulmanes portant le voile subissent des niveaux plus élevés de préjudice que les autres. Malgré les réglementations juridiques mises en place pour lutter contre la discrimination à l'embauche sur la base de la religion ou de la foi, les femmes musulmanes restent régulièrement exclues des opportunités professionnelles en Europe. Quarante-quatre pour cent des employeurs belges déclarent que le port du voile a une influence négative lors de la sélection des candidats. En France, des tests montrent que les demandeuses d'emploi avec un nom à consonance française et que celles avec un nom à consonance arabe portant un voile présentent un écart de 71 points concernant les réponses positives suite à un entretien.

Pour celles qui ont la chance d'avoir décroché un emploi en dépit des obstacles, la plupart doivent faire face à la discrimination une fois sur leur lieu de travail dont le harcèlement, les insultes, les remarques discriminatoires, l'absence de progression professionnelle ou le renvoi. Lorsque les femmes musulmanes doivent faire face à des remarques discriminatoires, la réaction des employeurs consiste généralement à leur mettre la pression, à les renvoyer ou à les pénaliser, plutôt que de se ranger de leur côté.

Un dossier français en attente traité par la Cour européenne de Justice est un bon exemple - un ingénieur concepteur a été renvoyé après qu'un client se soit plaint du fait qu'elle portait le voile, ce qui « embarrassait » la société. Plutôt que de soutenir l'employée, l'employeur a demandé à la jeune femme de respecter le principe de  « neutralité » lors du choix de sa tenue vestimentaire avant de s'entretenir avec les clients – bien que ce principe n'ait aucune valeur juridique dans le secteur privé. Lorsque l'employée a refusé, elle a été renvoyée.

Pour les femmes qui choisissent de lutter contre la discrimination dans les tribunaux, les chances de réussite sont plus que minces. Alors qu'un cadre législatif solide interdisant la discrimination à l'embauche existe en théorie, les sociétés et les gouvernements s'appuient sur de vagues exceptions pour justifier la discrimination dont sont victimes les femmes musulmanes.

L'égalité bafouée

En France et d'une manière plus large, en Belgique et en Allemagne, les États s'appuient sur une interprétation toute particulière de la « laïcité » ou de la « neutralité » pour empêcher les femmes musulmanes de porter le voile pour un grand nombre de postes du secteur public. La « neutralité » et la « laïcité », des concepts développés à l'origine pour s'assurer que les États traitent les individus avec équité, sont désormais interprétés d'une manière qui se traduit directement par de la discrimination à l'encontre des individus de différentes religions ou croyances.

Une fois que les concepts de « neutralité » et de « laïcité » ont été utilisés par les États pour bannir les symboles religieux du secteur public, ils deviennent rapidement des outils utilisés par le secteur privé. En imposant une interprétation discriminatoire de ces principes, les États ouvrent de ce fait la voie aux employeurs du secteur privé pour leur permettre d'utiliser le même langage afin de justifier la discrimination au sein de leur entreprise. Cela laisse chaque année un nombre croissant de femmes musulmanes, porteuses du voile et diplômées auprès d'universités françaises, obligées de faire face à un mur d'exclusion et de rejet. Dans le cadre de la recherche d'emploi, les femmes musulmanes ne bénéficient pas des principes de « liberté, égalité et fraternité ».

Afin de lutter contre une telle discrimination, le rapport montre comment les femmes musulmanes ont mis au point un grand nombre de stratégies de survie. Certaines essaient de s'adapter aux pratiques discriminatoires des employeurs (« stratégie d'évitement »), demandant d’agir dans l'ombre pour éviter les contacts avec les clients, ce qui leur permet de conserver leur emploi tout en répondant, de manière satisfaisante, aux souhaits de leur chef en termes d'invisibilité.

Certaines doivent faire face à une situation délicate lorsqu'il leur est demandé de choisir entre leurs convictions personnelles et leurs aspirations, choisissant de ce fait d'ôter leur voile. Une autre stratégie consiste à « abandonner », se tournant vers l'entreprenariat et l'auto-entreprenariat (un phénomène croissant en France), ou abandonnent leur carrière, ce qui se traduit par de la frustration et de l'isolement.

La position adoptée par la Cour européenne des Droits de l’Homme est particulièrement décevante - comme l'a commenté un expert juridique lors du lancement du rapport, la cour n'a jamais défendu le droit d'une femme musulmane à porter un voile dans l'éducation ou l'emploi.

Après plusieurs années de lutte juridique, les femmes qui ont déposé des plaintes auprès des tribunaux ont été privées de leur liberté religieuse et ce, du fait de  divers principes – sécurité publique, « normes sociales établies », laïcité, protection des droits des autres individus, ou égalité des genres.

Le tribunal régional le plus puissant au monde, nommé pour défendre les idéaux de la société démocratique et pluraliste, a continuellement défendu les mesures de bannissement du port du voile en s'appuyant sur les assertions gouvernementales appliquées à l’islam et aux femmes musulmanes, tout en énumérant des stéréotypes non défendus par des preuves.

En agissant de la sorte, il envoie un message clair illustrant le fait que les droits des femmes musulmanes à pratiquer leur foi n'ont pas de place dans la société européenne et que pour « libérer » les femmes musulmanes, nous devons restreindre leurs choix.

Les femmes musulmanes sont des cibles

La découverte la plus significative du rapport est que l'islamophobie est une forme de discrimination s'appuyant spécifiquement sur le genre. Elle n'affecte pas les hommes et les femmes de la même manière – les femmes musulmanes ont bien plus de risques d'être les victimes de crimes de haine et de discours haineux que les hommes musulmans, surtout si elles portent un voile. Elles sont les principales cibles de menaces, de discours haineux, de violence, d'agressions et de haine en ligne.

Aux Pays-Bas, plus de 90 % des victimes d'incidents islamophobes qui ont déposé une plainte auprès de l'organisation Meld Islamofobie en 2015 étaient des femmes musulmanes. En France, 81,5% des violences islamophobes enregistrées par l'organisme de Lutte collective contre l'islamophobie en France en 2014 ciblaient des femmes, dont la plupart portaient un signe apparent de religion.

Les statistiques présentées dans le rapport représentent uniquement la face émergée de l'iceberg  – comme une étude de 2009 de l'Agence européenne des Droits fondamentaux l'a montré, 79% des musulmans interrogés n'ont pas signalé leur expérience de discrimination la plus récente à un organisme compétent et une moyenne de 80% des personnes interrogées ne parvenaient pas à nommer un organisme de lutte contre la discrimination capable de leur apporter de l'aide ou de conseiller les individus victimes de discrimination.

Malgré l'accroissement évident des agressions à caractère islamophobe documentées par les diverses ONG, la plupart des États de l'Union européenne n'enregistrent pas les données relatives aux victimes d'agressions commises du fait de l'affiliation religieuse ou les données statistiques concernant la religion. Sans statistiques officielles permettant de mesurer l'ampleur du problème, il devient dès lors aisé de l'ignorer.

Pour les islamophobes et pour une large part de la société, les femmes musulmanes (surtout celles qui sont visiblement identifiables) sont « marquées », leur tenue vestimentaire ne s'apparentant pas à un choix personnel, mais à un élément dédié à alimenter le débat public, imprégné de significations et de préjudices imposés par la société, par la représentation dans les médias et par l'exploitation politique.

Écouter les victimes

Alors que les débats publics relatifs aux femmes musulmanes qui émergent périodiquement en Europe concernent prétendument leur autonomie et leur libération, elles sont généralement les dernières à être consultées. Ce rapport, pour la première fois, place les femmes au centre et tente de comprendre leurs expériences et la réalité.

Il est temps pour nous de prendre sérieusement en compte le problème de l'islamophobie. La discrimination documentée par le rapport de l'ENAR est uniquement un symptôme d'un malaise bien plus profond qui attaque chaque élément de la démocratie européenne. La haine et l'intolérance deviennent monnaie courante dans le discours politique, notions utilisées par les gouvernements pour distraire leur audience de leur incapacité à offrir une mobilité sociale et des opportunités économiques à la future génération.

Adopter le discours anti-libéral des mouvements radicaux et d'extrême droite ne sert qu'à renforcer leur pouvoir d'attraction. Il est temps pour les gouvernements européens d'affirmer leur engagement à respecter les principes fondamentaux de la démocratie, les droits de l'homme et l'égalité – des principes adoptés précisément pour s'assurer que l'Europe parviendra à surmonter des telles que conflits et du génocide.

Il est temps que nous écoutions la voix des victimes, et non celle de ceux qui cherchent à replonger l'Europe dans les méandres d'un passé d'intolérance pas si lointain.



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