Aida Farhat, Docteure en Etudes arabes, Civilisations islamique et orientales (Ecole Pratique des… En savoir plus sur cet auteur
Jeudi 21 Avril 2022

Le rôle eschatologique de l’eau dans le Coran : Ses dimensions créatrice, destructrice et salvatrice

Mr Paul Rodriguez et Dr. Aida Farhat



Les discours eschatologiques des trois religions abrahamiques sont très proches les uns des autres, mais nous lorgnons dans cet exposé le christianisme et l’islam. En effet, dans les eschatologies collectives chrétienne et musulmane l’avènement du Jugement Dernier met un terme au temps, même si les modalités se diffèrent. Qu’elle soit chrétienne ou musulmane, l’eschatologie implique une création, car il ne
saurait y avoir de fin du monde sans un début du monde. On est donc en droit de s’attendre à retrouver dans la fin des temps les éléments qui en sont à la base. Certes il n’y a pas de création sans preuve, c’est pourquoi nous avons choisi dans cet essai le cas de l’eau dans le Coran puisque cette dernière se fait le véhicule d’une pensée eschatologique et sotériologique.
Dans un premier temps, nous saisirons sa place comme source de vie, à la fois instrument et prolongation du geste créateur d’Allah ; dans un deuxième, nous montrerons qu’elle est aussi force de destruction et de châtiment ; et dans un dernier temps, nous essayerons de prouver qu’en tant qu’agent de la fin des temps, l’eau peut être à la fois ce qui sauve, et ce qui condamne.

L’eau qui crée et recrée

L’islam s’inscrit dans la continuité du judaïsme et du christianisme et se présente
comme la dernière étape de la révélation divine :
« Alif, Lam, Mim. Allah! Pas de divinité à part Lui, le Vivant, Celui qui subsiste par Lui-même "al-Qayyum". Il a fait descendre sur toi le Livre avec la vérité, confirmant les Livres descendus avant lui . Et Il fit descendre la Thora et l'Évangile, auparavant, en tant que guide pour les gens. Et Il a fait descendre le Discernement. Ceux qui ne croient pas aux Révélations d'Allah auront, certes, un dur châtiment! Et, Allah est Puissant, Détenteur du pouvoir de punir » (Coran, 3, 1-4)
Par ailleurs, il partage logiquement des récits et des thèmes généraux avec ces deux autres grands monothéismes. Le jardin d’Eden dans l’Ancien Testament est le lieu de l’origine de l’humanité, qu’elle doit quitter par sa faute. Dans le Coran, les Jardins sont la destination des hommes qui ont su rester fidèles à Dieu au cours de leur vie terrestre. Si on met bout à bout ces deux grands livres, le jardin se trouve à l’origine et au terme du temps.
Le thème du Jardin est important car dans les deux Livres l’eau y a une place à part entière, comme un relais du don de vie de Dieu. Dans la Genèse, le jardin d’Eden est irrigué par un fleuve dont deux des quatre bras donnent au Moyen Orient le Tigre et l’Euphrate [1].
Dans le Coran, ce sont des ruisseaux qui sont omniprésents sous les Jardins. C’est d’ailleurs presque une allégorie de la vie qui anime les corps : on ne les voit pas, ils coulent en sous-terrain, mais c’est bien eux qui alimentent en vie les jardins, comme l’eau alimente en vie la Terre entière (Coran, 35, 7) :
« Les jardin d’Eden où ils entreront, parés de bracelets en or ainsi que de perles ; et là, leurs vêtements sont de soie »

De manière générale, l’eau semble être dans le Coran un élément à part. Plusieurs versets reviennent avec l’idée qu’elle était déjà présente avec Dieu au moment des six jours de son oeuvre créatrice. Dans la sourate Hûd, on la trouve déjà étendue sous le trône divin (Coran, 11, 7) :
« Et c’est Lui qui a créé les cieux et la terre en six jours – alors que Son Trône était sur l’eau – afin d’éprouver lequel de vous agirait le mieux »
Comme avec le Verbe créateur de Dieu dans le christianisme, le texte ne nous dit pas si l’eau est coéternelle à Dieu ou s’il l’a créée. Ce qui semble certain, en revanche, c’est qu’elle précède la création du monde.
Certains versets en font même la matière qui sert de base à toute l’oeuvre d’Allah, exactement comme la fameuse « matière informe » du récit biblique, de laquelle Dieu tire toute sa création. En ce sens, certains versets coraniques sont plus explicites, comme dans la sourate Al-Anbiyâ’ (les prophètes), Coran, 21, 30 :
« Ceux qui ont mécru, n’ont-ils pas vu que les cieux et la terre formaient une masse compacte ? Ensuite, nous les avons séparés et fait de l’eau toute chose vivante. Ne croiront-ils donc pas ? »
Ou encore dans la sourate An-Nûr (la lumière), Coran, 24, 45 :
« Et Allah a créé d’eau tout animal. Il y en a qui marche sur le ventre, d’autres marchent sur deux pattes, et d’autres encore marchent sur quatre. Allah crée ce qu’il veut et Allah est Omnipotent »
Ici, le rôle créateur de l’eau est tout à fait explicite. Mais d’autres versets en font plutôt une auxiliaire de la vie, une condition d’existence du vivant, la décrivant comme descendue du ciel, envoyée directement par Dieu pour permettre la vie sur terre là où elle semble impossible. L’eau n’est plus la matière première, elle est la condition d’être. Il est dit dans la sourate Ibrahim, Coran, 14, 32 :
« Allah, c’est Lui qui a créé les cieux et la terre et qui, du ciel, a fait descendre l’eau ; grâce à laquelle Il a produit des fruits pour vous nourrir. Il a soumis à votre service les vaisseaux qui, par Son ordre, voguent sur la mer. Et il a soumis à votre service les rivières »
Et dans la sourate Tâ-Hâ, Coran, 20, 53 :
« C’est lui qui vous a assigné la terre comme berceau et vous y a tracé des chemins ; et qui du ciel a fait descendre de l’eau avec laquelle nous faisons germer des couples de plantes de toute sortes »
Ou encore dans la sourate Al-Hajj (« le pèlerinage »), Coran, 8, 9-11 :
« De même tu vois la terre desséchée : dès que nous y faisons descendre de l’eau elle remue, se gonfle, et fait pousser toutes sortes de splendides couples de végétaux »
On remarque une véritable sacralité de l’eau, une transcendance marquée par le fait qu’elle descende à chaque fois. Bien sûr, l’eau de pluie vient naturellement des nuages, elle tombe sur terre. Mais il est notable qu’elle vienne du ciel, comme deux autres éléments coraniques extrêmement importants : le Livre révélé à Muhammad (qui permet aux croyants de vivre selon les prescriptions d’Allah et gagner leur place aux Jardins), les Anges qui sont chargés par Dieu de certaines missions terrestres (comme le recensement des actes humains en vue du Jugement Dernier). L’eau est donc un don du ciel, une envoyée d’Allah.
Elle est aussi l’élément qui purifie et rapproche de Dieu, comme dans la sourate Al-Anfâl, où elle est déversée sur les hommes (comme d’ailleurs déferlent des Anges) pour les prémunir du diable et les affermir dans la foi, Coran, 8, 9-11:
« (Et rappelez-vous) le moment où vous imploriez le secours de votre Seigneur et qu’Il vous exauça aussitôt : « Je vais vous aider d’un millier d’Anges déferlant les uns à la suite des autres ». Allah ne fit cela que pour (vous) apporter une bonne nouvelle et pour qu’avec cela vos coeurs se tranquillisent. Il n’y a de victoire que de la part d’Allah. Allah est tout puissant et sage. Et quand il vous enveloppa de sommeil comme d’une sécurité de Sa part, et du ciel Il fit descendre de l’eau sur vous afin de vous en purifier, d’écarter de vous la souillure du Diable, de renforcer les coeurs et d’en raffermir les pas ! »
L’eau qui purifie et qui dérobe les fidèles des voies tentatrices du Diable en raffermissant la foi : comment ne pas y voir une parenté avec le baptême chrétien qui, rappelons-le, se faisait dans les premiers siècles du christianisme comme dans le Jourdain biblique par immersion dans l’eau. En conséquence, les plantes et les animaux ont tous été créés par Allah à partir d’eau. Et même l’être humain, selon certains versets, par exemple dans la sourate Al-Furqâne, Coran, 25, 54 :
Et c’est Lui qui de l’eau a créé une espèce humaine qu’Il unit par les liens de la parenté et de l’alliance. »
Egalement dans la sourate At-Tarîq, Coran, 86, 5-7 :
« Que l’homme considère donc de quoi il a été créé. Il a été créé d’une giclée d’eau sortie d’entre les lombes et les côtes »
Mais si l’eau est matière première de la création, présente aux côtés d’Allah dès avant son geste créateur, et si elle est un agent divin permettant la vie sur terre, voyons dans une deuxième partie comment elle est aussi dépeinte dans le Coran sous l’aspect d’une force de destruction, et de mort.

Destruction ou châtiment : la dimension punitive de l’eau

On pense tout de suite à l’histoire du déluge, très présente dans le Coran, comme dans la Bible. Aux versets 23 à 44, la sourate Hûd, raconte comment Noé veut faire embarquer son Fils sur l’arche. Mais ce dernier préfère trouver un endroit à l’abri, et finit noyé, comme tous ceux qui sont restés sur la terre ferme. Il y a aussi le récit de Moïse, personnage très important pour le Coran, comme pour l’Ancien Testament. Au moment de la sortie d’Égypte, Moïse ouvre en deux l’eau de la mer avec l’aide d’Allah et la referme sur Pharaon et ses guerriers, lancés à leur poursuite.
Cette puissance de mort de l’eau est aussi lisible dans des versets insistant plus simplement sur la quotidienneté des hommes. En voici un exemple, à nouveau dans la sourate An-Nûr, Coran, 24, 43 :
« N’as-tu pas vu qu’Allah pousse les nuages ? Ensuite Il les réunit et Il en fait un amas, et tu vois la pluie sortir de son sein. Et Il fait descendre du ciel, de la grêle [provenant] des nuages [comparables] à des montagnes. Il en frappe qui Il veut et l’écarte de qui Il veut »
La grêle, c’est bien sûr la forme gelée de l’eau qui détruit les récoltes. Elle est présentée comme un châtiment, auquel échappent les honnêtes musulmans. L’eau peut donc être l’instrument du châtiment divin de plusieurs manières. Et elle peut aussi bien châtier par son absence que par sa trop grande abondance, à laquelle rien de ce qui cherche à pousser dans le sol ne peut survivre, comme dans la sourate Al-Kahf (la caverne), Coran, 18, 40-41 :
« Il se peut que mon Seigneur, bientôt, me donne quelque-chose de meilleur que ton jardin, qu’Il envoie, du ciel, quelque calamité, et que son sol devienne glissant, ou que son eau tarisse de sorte que tu ne puisses plus la retrouver »
Par ailleurs, l’eau peut se transformer en instrument de torture et de damnation, comme en attestent les versets 15 à 17 de la sourate Ibrahim, Coran, 14, 15-17 :
« Et ils demandèrent à Allah la victoire. Et tout tyran insolent fut déçu. L’enfer est sa destination et il sera abreuvé d’une eau purulente, qu’il tentera d’avaler à petites gorgées. Mais c’est à peine s’il peut l’avaler. La mort lui viendra de toutes parts, mais il ne mourra pas, et il aura un châtiment terrible »

Sous forme liquide ou sous forme solide, l’eau peut donc détruire, châtier et tuer. Cependant, avec ces différents récits, on constate que la punition qu’elle apporte n’est jamais gratuite, et répond toujours à des offenses faites à Allah, et particulièrement la mécréance et l’apostasie. Ouvrons donc la troisième partie de ce développement et intéressons-nous aux dimensions salvatrice et condamnatoire de l’eau. Renier Celui qui sauve, bien sûr, revient à refuser le salut.
 

L’eau qui sauve et l’eau qui condamne

C’est l’eau, par l’aide et sur conseil d’Allah, qui se referme de manière définitive et mortelle sur l’armée de Pharaon. Il est très clair dans ces versets qu’Allah protège son peuple de son ennemi. Mais outre la puissance de mort que représente Pharaon vis à vis du peuple de Dieu, on peut comprendre qu’il est aussi son ennemi du fait de sa mécréance. En effet, dans les versets qui précédent ceux-ci, voici ce que l’on peut lire, Coran, 20, 74-76 :
« Quiconque vient en criminel à son Seigneur, aura certes l’Enfer où il ne meurt ni ne vit. Et quiconque vient auprès de lui en croyant, après avoir fait de bonne oeuvres, voilà donc ceux qui auront les plus hauts rangs, les jardins du séjour (éternel), sous lesquels coulent les ruisseaux, où ils demeurent éternellement. Et voilà la récompense de ceux qui se purifient (de la mécréance et des péchés) »
C’est très clair, l’eau des ruisseaux qui anime les jardins éternels sera en récompense pour les pieux et les justes, tandis que l’eau qui déferle ensuite avec violence sur Pharaon et son armée est celle qui vient frapper ceux qui persistent dans la mécréance et la criminalité, qui plus est envers les adorateurs d’Allah.
Il en va de même pour le récit de l’arche de Noé. Les versets 23 à 44 de la sourate Hûd recèlent le même sens sotériologique. En conséquence, c’est Allah qui choisit qui doit être sauvé, en l’occurrence, il décide dans ce récit de ne sauver que les justes et les innocents, au nombre desquels le fils de Noé ne fait pas partie. C’est pourquoi, malgré l’insistance de son père pour le faire monter sur l’arche, celui-ci refuse et cherche à se réfugier sur la montagne.
L’eau tient dans ces versets le rôle d’agent, du châtiment et de la miséricorde, divin. En effet, c’est sur l’eau que vogue l’arche sur laquelle les bons croyants (Noé et sa famille) et les innocents (les animaux) sont réfugiés. Et c’est aussi l’eau qui noie les mécréants qu’Allah veut voir disparaître. Et c’est encore elle, en s’interposant entre eux, qui interrompt la tentative de Noé de faire monter son fils à bord, lui qui ne fait pas partie de ceux qu’Allah veut sauver.
On trouve encore à de nombreuses reprises la promesse d’une eau salvatrice à destination des croyants, à nouveau à travers l’image des ruisseaux qui irriguent de manière souterraine les jardins éternels. Par exemple dans la sourate Al-Baqara (la vache), où l’on retrouve d’ailleurs l’idée que les jardins de l’au-delà sont la continuation du jardin d’Eden, Coran, 2, 25 :
« Annonce à ceux qui croient et pratiquent de bonne oeuvres qu’ils auront pour demeures des jardins sous lesquels coulent des ruisseaux ; chaque fois qu’ils seront gratifiés d’un fruit des jardins ils diront : « C’est bien là ce qui nous avait été servi auparavant »
Encore, dans la sourate Al-Hajj, Coran, 22, 14 :
« Ceux qui croient et font de bonnes oeuvres, Allah les fait entrer aux Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, car Allah fait certes ce qu’il veut »
Pour finir de traiter cet aspect salvateur et condamnatoire de l’eau, nous pensons nécessaire d’aborder la question de la Résurrection. Cette dimension plus proprement eschatologique, on la retrouve en quelques endroits du Coran, de manière plus ou moins explicite. On en lit un exemple dans la sourate At-Târiq, Coran, 86, 5-12:
« Que l’homme considère donc de quoi il a été créé. Il a été créé d’une giclée d’eau sortie d’entre les lombes et les côtes. Allah est certes capable de le ressusciter. Le jour où les coeurs dévoileront leurs secrets, il n’aura alors ni force ni secoureur. Par le ciel qui fait revenir la pluie ! Et par la terre qui se fend ! »
Le dévoilement des secrets se fait au jour du jugement dernier, face à Allah, lorsqu’il examine l’existence de chacun. L’homme n’a alors « ni force ni secoureur » car il est seul face à Dieu qui le juge, il n’y a pour lui aucun intercesseur possible. Allah est ici capable de ressusciter par la pluie, et par la terre qui se fend, c’est à dire qui s’écarte sur le passage des corps enterrés que l’Eternel ramène à Lui comme sur le passage de la graine qui germe après les premières pluies.
D’autres versets du Coran évoquent la Résurrection à travers l’image de la contrée morte, c’est à dire la terre desséchée, que la pluie fait revivre. Ainsi dans la sourate Fâtir (Créateur) on peut lire, Coran, 35, 9 :
« Et c’est Allah qui envoie les vents qui soulèvent un nuage que Nous poussons ensuite vers une contrée morte ; puis, Nous redonnons la vie à la terre après sa mort. C’est ainsi que se fera la Résurrection »
De même, dans la sourate Qâf, Coran, 100, 9-11 :
« Et nous avons fait descendre du ciel une eau bénie, avec laquelle nous avons fait pousser des jardins et le grain qu’on moissonne, ainsi que les hauts palmiers au régime superposés, comme subsistance pour les serviteurs. Et par elle Nous avons redonné la vie à une contrée morte. Ainsi se fera la résurrection »

Il semble intéressant ici de se pencher brièvement sur un groupe de versets singulier. Les versets 28 à 46 de la sourate An-Nâziᶜâte (les anges qui arrachent les âmes), Coran, 79, 28-46 :
« Il a élevé bien haut sa voûte [au ciel], puis l’a parfaitement ordonné ; il a assombri sa nuit et fait luire son jour. Et quant à la terre, après cela, Il l’a étendue : Il a fait sortir d’elle son eau et son pâturage, et quant aux montagnes, Il les a ancrées, pour votre jouissance, vous et vos bestiaux. Puis quand viendra le grand cataclysme, le jour où l’homme se rappellera à quoi il s’est efforcé, l’Enfer sera pleinement visible à celui qui regardera. Quant à celui qui aura dépassé les limites et aura préféré la vie présente, alors l’Enfer sera son refuge. Et pour celui qui aura redouté de comparaître devant son Seigneur, et préservé son âme de la passion, le Paradis sera alors son refuge. Ils t’interrogent au sujet de l’Heure : « Quand va-t-elle jeter l’ancre » ? Quelle science en as-tu pour le leur dire ? Son terme n’est connu que de ton Seigneur. Tu n’es que l’avertisseur de celui qui la redoute. Le jour où ils la verront, il leur semblera n’avoir demeuré qu’un soir ou un matin »
Il y a dans ces versets un condensé d’eschatologique coranique, par la convocation de ses thèmes principaux : la création, la révélation, et la fin des temps à proprement parler.
En ce qui concerne plus particulièrement cette dernière, ce qui est très fort ici, c’est que l’Heure (c’est à dire la fin des temps) semble voguer sur l’eau. En effet, au verset 42 la question posée est la suivante : « l’Heure : quand va-t-elle jeter l’ancre ? ».
Quand va-t-elle arriver, en somme ? Mais cette arrivée de l’Heure aurait pu se dire autrement qu’avec une métaphore marine. Or ici, la fin des temps va bien jeter l’ancre. C’est à dire qu’elle est à flot, qu’elle navigue tranquillement sur l’eau de son avènement.
Mais cette eau, qu’elle est-elle ? Est-elle une eau créatrice, salvatrice, ou mortifère ? On ne sait pas. Peut-être est-elle l’eau du verset 31 « Il a fait sortir d'elle son eau et son pâturage », qu’Allah fait sortir de terre au cours de son oeuvre créatrice. Si c’est le cas, ne peut-on pas voir par là une idée coranique - au moins partagée avec le christianisme - qui serait celle de l’unicité du temps eschatologique, réunissant en un seul geste - celui de jeter l’ancre pour l’éternité - le moment de la création et celui de la récapitulation ? Moments opposés en apparence, dans une certaine épreuve du temps, mais extrêmement liés dès le principe du monde, dès l’acte créateur d’Allah, durant lequel l’eau elle-même était déjà présente, étendue sous le trône divin.
Et pour appuyer cette idée, notons que la sourate Al-Mursalâte (les envoyés) accentue encore la dimension proprement eschatologique de l’eau en la liant dès le principe à un temps livré dès le commencement comme fini, Coran, 77, 20-23 :
« Ne vous avons-Nous pas créés d’une eau vile, que Nous avons placée dans un reposoir sûr, pour une durée connue ? Nous l’avons décrété ainsi et Nous décrétons tout de façon parfaite »
Dans cet essai nous voulons montrer comment l’eau, dans le Coran, charriait avec elle une dimension proprement eschatologique. D’abord par son rôle de co-création, sa disposition à la malléabilité mise au service du dessein créateur d’Allah. Car pour qu’un discours soit porté sur la fin des temps, encore faut-il que le temps - et donc le monde - ait eu un début, auquel, selon le Coran, l’eau a participé pleinement. Ensuite par son rôle patient d’auxiliaire de la vie temporelle, non conditionné par les besoins de l’humanité mais bien par la miséricorde divine qui décide de la faire couler et en gorger la nourriture terrestre des croyants. Et enfin par sa dimension destructrice ; comme châtiment d’abord, pour répondre aux injures des attitudes mécréantes envers Allah, et ensuite comme signe de la fin des temps et véhicule même de l’Heure du Jugement Dernier, la portant sur ses vagues.

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[1] Voir dans l’Ancien Testament : Gn 2, 10-14.



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