Thérèse Benjelloun Touimi est titulaire d'une maîtrise en philosophie ( Université de Lille,… En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 1 Octobre 2017

Le parfum de Leila de Khireddine Mourad



Khireddine MOURAD écrit en français, sans culpabilité. Il confie à sa langue d’expression les cultures qui l’ont porté. [...] Son écriture, rapide quand elle poursuit les péripéties d’une action, se ralentit, voire semble hésiter lorsqu’elle accompagne les méandres de la pensée. Sans jamais se départir de la distance nécessaire pour ne pas s’abandonner à l’émotion pourtant présente ou aux prises de position faciles, elle ne tombe pas dans la sécheresse de l’abstraction : elle vit, donne une âme au texte, sans craindre ni les retournements des faits, ni une richesse littéraire, intellectuelle, spirituelle, qui peut dérouter dans le contexte actuel de la littérature française.
Thérèse Benjelloun

Retrouvez deux conférences de Khireddine MOURAD publiées par les cahiers de l'Islam :
Sur la place des femmes dans le Coran : Le souffle féminin du message coranique   de Thérèse Benjelloun


 


Broché : 355 pages
Éditeur : Editions L'Harmattan (5 août 2017)
Collection : Romans historiques
Langue : Français
ISBN-10 : 2343116970

Quatrième de couverture

    Venu clandestinement de Castille, Nadir a eu de son épouse aztèque un fils qui apprend à la mort de son père que ses origines ne sont pas celles qu'il croyait. Menacé par l'Inquisition pour l'avoir enterré, à sa demande, selon des rites mortuaires inconnus, il doit s'enfuir. Il entreprend alors, non sans risques, un périple qui le mènera depuis Mexico jusqu'au Maghreb où résiderait sa famille paternelle. La traversée qu'effectue le fils de Nadir, dans la violence de l'intolérance, des exodes, des massacres, des guerres qui ont marqué le XVIe siècle, est aussi un éveil. Guidé par des êtres de rencontre et un mystérieux appel qu'il saisit dans une interrogation de la vie, de sa relation au monde et aux autres, le jeune homme décèle peu à peu le Secret gisant au cœur des êtres. Son cheminement, que retrace Le parfum de Leila, le mène bien au-delà du déplacement géographique, des épreuves subies ou d'une quête identitaire...

    L'écriture de Khireddine Mourad emporte le lecteur vers une autre exploration du monde. D'émotion en perplexité et prise de conscience, elle épouse, tour à tour, la vivacité et les hésitations de la pensée, la rapidité et les atermoiements de l'action, pour amener le lecteur vers une clairvoyance sereine, au-delà des événements dont l'écho se répète dans les drames contemporains.

Biographie de l'auteur

Homme de lettres et poète, de nationalité marocaine, Khireddine Mourad interroge le monde. Sa curiosité mouvante l'a conduit à la rencontre des Indiens d'Amérique, et à écrire d'abord une nouvelle, Nadir ou la transhumance de l'être, qui a donné son nom au recueil paru à Casablanca en 1992, puis un poème, Chant à l'Indien, publié au Canada en 2004. Le fils de Nadir, personnage de la nouvelle, devient dans Le parfum de Leila le protagoniste et le narrateur d'une traversée à rebours qui n'est pas un simple retour aux sources

Rencension

    Les éditions de L’Harmattan viennent de publier, en juillet 2017, Le parfum de Leïla, second roman édité de Khireddine MOURAD. Un précédent, Les dunes vives, est paru en 1998 à Casablanca (Eddif).

   Homme de Lettres, poète, Khireddine MOURAD s’exerce dans la diversité des genres littéraires. Le parfum de Leïla, qu’il a longuement travaillé ainsi qu’il le fait pour tous ses écrits, donne une suite à une nouvelle intitulée Nadir ou la transhumance de l’être, publiée en 1992 à Casablanca (Ed. Le Fennec). Dans la nouvelle, Nadir, un jeune mudejar, se voit contraint de quitter Grenade longtemps après sa chute en raison des soulèvements et des massacres fomentés par le cardinal Cisneros. Ne sachant quel chemin prendre, il embarque clandestinement pour les Nouvelles Indes où, en compagnie d’autres exilés rencontrés à bord du galion, il s’installe à Cuba, ouvre un atelier de menuiserie avant de partir pour Mexico avec sa jeune femme aztèque dont il a un fils, afin de participer à la reconstruction de la ville.

    C’est cet enfant de Nadir, devenu adolescent, que l’on retrouve dans le roman, à la fois protagoniste et narrateur de sa propre histoire. Il découvre à la mort de son père que celui-ci n’est pas catholique ni castillan, comme il le croyait spontanément, mais autre chose qu’il ne connaît pas. Tandis qu’il essaie de comprendre ce qui lui arrive, il doit, la nuit-même de cette épreuve, fuir la menace de l’Inquisition pour avoir enterré Nadir, à sa demande, selon des rites funéraires dont il ignore l’origine et le sens. Arraché brutalement à sa famille, à son pays, à ses évidences, à l’amour de son amie, il entreprend alors à son tour une traversée vers l’Espagne et le Maghreb où résiderait sa famille paternelle, non pas tant pour se mettre à l’abri que pour trouver ses racines en retrouvant celles de son père, et en affrontant l’inconnu.

    Les thèmes de l’Indien, du métis, du voyage… sont récurrents chez Khireddine MOURAD. Il les aborde en poésie comme dans ses conférences universitaires ou ses textes littéraires. Non parce qu’il les exploiterait pour eux-mêmes – bien que sa sensibilité poétique y soit attentive et les retienne comme métaphores – mais parce qu’ils constituent quelques-unes des innombrables facettes du cheminement vers l’être – des choses et des hommes [1].

    Anonyme pour le lecteur, le métis qu’est le fils de Nadir plonge dans la béance soudain révélée de ses origines, dont le vide se transforme en interrogation et le porte peu à peu au-delà de lui-même, vers le secret des êtres – le Secret de l’Être ? Car si sa traversée est géographique, elle s’accompagne surtout d’un voyage intérieur, voire initiatique, qu’il accomplit à travers ses colères et ses étonnements, la violence à laquelle il est confronté sans l’avoir voulu, son émerveillement, les révélations entrevues, les rencontres qu’il effectue au cours des aventures vécues et des épreuves subies.

    Le jeune homme se savait métis. Le décalage provoqué par le basculement de ses certitudes, dans la prise de conscience brutale d’une ignorance fondamentale – puisqu’il croyait vraiment connaître son père comme lui-même - devient source d’éveil.

   Le périple qu’il accomplit transporte le lecteur au cœur de l’Histoire de ce XVIe siècle, dont le regard de Khireddine MOURAD, appuyé par un travail documentaire, rappelle qu’il fut largement génocidaire : génocide physique et nominal des Indiens déterritorialisés sur leur propre terre ; traite des esclaves en provenance d’Afrique ; politique inquisitoriale menant aux massacres et à l’exode des populations musulmanes et juives, même converties au christianisme, établies dans les anciens royaumes de l’Andalûs… Le roman met en lumière cet autre visage de la terreur, souvent passé sous silence ou pudiquement voilé de regrets tardifs, lorsque la barbarie poursuit et violente des êtres exténués, pour les chasser et éradiquer leur culture.

     Parmi les conséquences de ces atrocités : le développement d’une civilisation qui balance entre les idéaux qui la gouvernent et leur pratique qui les contredit, joint à l’occultation des lumières qui l’ont éclairée par la science et la philosophie. Avec une image, étrangement obsédante par-delà l’intervalle des siècles : celle de ces réfugiés cherchant désespérément à se sauver, fuyant sur les chemins, à la recherche du passeur qui les conduira sur l’autre rive de l’Océan ou du Détroit, vers la sécurité, et qui succombent dans les flots…

     L’espace parcouru par le fils de Nadir le ramènera sans doute aux sources, dans ce Maghreb enclin aux luttes politiques intestines qu’il découvre. Pourtant il pressent peu à peu que l’origine est ailleurs. Où ? Être de la mouvance, comme tous les personnages créés par Khireddine MOURAD, il s’interroge, poursuit sa route et se transforme. Car si le nomadisme caractérise la société arabo-musulmane, peut-être est-il en même temps constitutif de l’être de tout ce qui vit, l’âme comme la pierre, à quelque degré que ce soit. Et l’émigration, volontaire ou non, consciente ou non, n’en serait finalement qu’une facette.

     Quel sens revêtirait le parfum de Leïla, qui offre son titre au roman ? Nadir lui-même en fournit une indication dans la missive qu’il a longuement composée pour son fils et reste à interpréter. Si le parfum en langue française évoque l’idée d’une odeur physiquement agréable, la richesse de la langue arabe attribue au terme une amplitude polysémique. "
 رائحة " se comprend en effet autant spirituellement que matériellement. Aussi le parfum évoque-t-il la trace que l’on suit, l’appel auquel on répond sans distinguer sa provenance, comme la fragrance.

     Comme Qays dans son amour légendaire pour Leïla, Nadir a décelé ce parfum. Son fils apprendra à le reconnaître, dans le regard des autres, dans ses questionnements souvent sans réponses et qui le conduiront en dépit de cette docte incompréhension vers le Secret auquel son père avait été initié et dont il va finir par assumer l’héritage.

    Khireddine MOURAD écrit en français, sans culpabilité. Il confie à sa langue d’expression les cultures qui l’ont porté. Quand il emprunte un terme à l’aztèque, à l’espagnol ou à l’arabe c’est toujours à bon escient, non par souci d’exotisme mais pour restituer à la chose nommée sa place et son authenticité. Par la mention, l’objet retrouve et sa réalité et son contexte. Rien n’est livré au hasard, ni la précision des descriptions, ni le flou qui entoure parfois l’ignorance ou l’étonnement du personnage quand par exemple il accoste au Maghreb dont il ne connaît ni la langue, ni les coutumes, ni l’environnement.

    Son écriture, rapide quand elle poursuit les péripéties d’une action, se ralentit, voire semble hésiter lorsqu’elle accompagne les méandres de la pensée. Sans jamais se départir de la distance nécessaire pour ne pas s’abandonner à l’émotion pourtant présente ou aux prises de position faciles, elle ne tombe pas dans la sécheresse de l’abstraction : elle vit, donne une âme au texte, sans craindre ni les retournements des faits, ni une richesse littéraire, intellectuelle, spirituelle, qui peut dérouter dans le contexte actuel de la littérature française.

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[1] « Ils sont le nom oublié des hommes » (Chant à l’Indien, Mémoire d’encrier, Montréal, 2004, p. 26)
« Quelle voix chantera, hors la voix du métis ?
Quelle parole sera entière, hors le chant de l’ineffable mélange ? » (Pollen, Al Manar, Paris-Casablanca, 2001, p. 51)
« D’un pays l’autre je traverse le temps, D’un continent l’autre en attente » (Le chant d’Adapa, Hatier, Paris, 1989, p. 49)




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