Samedi 28 Juin 2014

La place des musulmans en France

Par Alain Boyer, ancien élève de l'ENS et de l'ENA, spécialiste d'histoire religieuse contemporaine a suivi les travaux du Conseil de réflexion sur l'Islam en France (CORIF). Il est l'auteur, notamment, de L 'islam en France, PUF, 1998.



Ce texte est issu d'une conférence prononcée au temple de l'Étoile à Paris, le 10 avril 2002. Sa première publication fut dans la revue Autres Temps. Cahiers d'éthique sociale et politique. N°75, 2002. pp. 84-87( sous licence creative commons).

Lorsque l'on évoque la place des musulmans en France, on ne pense pas à la situation qu'ont pu acquérir dans la société française tel ou tel musulman Abd el Kader, le Dr Grenier, premier député musulman français à la fin du XIXe siècle, Maurice Bejar ou Roger Garaudy, ou tel artiste ou tel footballeur célèbre. On est amené à envisager plus globalement diverses problématiques qu'il convient d'abord de bien différencier.
 
• D'une part, l'insertion, l'intégration de populations issues de l'immigration de culture et de religion musulmane dans la société française, et l'on a alors en vue des parcours individuels ou collectifs d'intégration - et l'on pense plus ou moins inconsciemment, malgré la très grande diversité d'origine des populations musulmanes installées sur notre sol à des Arabes et plus spécialement à des Maghrébins.
 
• D'autre part, la place et le rôle de l'islam, du culte musulman, de la religion musulmane, dans le paysage religieux français. Bien sûr ces deux plans sont souvent intimement mêlés et rétroagissent l'un sur l'autre, de même que l'identité culturelle et religieuse peut faire partie intégrante de la personnalité individuelle et collective, ce que l'on a par fois tendance à oublier, dans un pays qui a été marqué par plus d'un siècle de laïcité. Mais, pour la clarté de la réflexion, il convient de bien les distinguer.


I. L'intégration des immigrés musulmans

 
II existe des problèmes communs à toute immigration, avec en plus une histoire particulière et une certaine distance culturelle, à ne pas exagérer toutefois. Sur ce plan, il convient de rappeler que la très grande majorité des musulmans de France aujourd'hui, si l'on met à part les Français « de souche » convertis (évalués à 30.000 environ), sont issus de l'immigration, souvent depuis plusieurs générations.
La présence des musulmans sur le sol métropolitain est relativement récente et ceci a des conséquences y compris sur le plan de la religion musulmane. En 1905, il n'existait pas, sur le sol métropolitain, de communauté musulmane organisée, structurée sur le plan religieux (on estime qu'il y avait alors environ 10.000 musulmans). Ce qui explique que les auteurs de la loi
de séparation des Églises et de l'État n'ont pas pensé au culte musulman, que la loi de 1905 qui n'a pas prévu les « clochers du futur », n'a pas a fortiori envisagé l'implantation de cultes nouveaux, que les musulmans ne disposent pas d'un patrimoine culturel, propriété de la collectivité, et mis gratuitement à disposition du clergé affectataire, comme pour les anciens cultes reconnus, en particulier pour le culte catholique.
Bien sûr, il convient de rappeler qu'il y a eu une longue présence musulmane dans le sud de la France, jusqu'au XIIe - XIIIe siècle ; bien sûr la France a entretenu de nombreuses relations complexes avec l'islam, comme phénomène étranger, (de conflits avec les Croisades, d'échanges avec Charlemagne et Haroum el Rashid, François 1er et Soliman le Magnifique, Bonaparte en Egypte, ou la conquête coloniale) ; bien sûr l'ancienneté et la continuité de la présence de l'islam est incontestable dans certains territoires ou départements français, Mayotte ou La Réunion. Mais longtemps, les musulmans ont été pour les Français des ressortissants étrangers et l'islam a été considéré, comme un phénomène étranger.
Dans ces rapports difficiles déjà se sont bien sûr ajoutés les problèmes liés à la colonisation (la France puissance coloniale, puissance musulmane) et à une difficile décolonisation, en particulier en Algérie, dont les séquelles ne sont pas encore totalement guéries.
 
Dés 1907, on a voulu étendre la loi de séparation des Églises et de l'État en Algérie... mais cette laïcité n'a pas concerné le culte musulman qui est resté contrôlé et financé par l'État, ce qui a donné l'habitude de certaines relations avec les pouvoirs.
D'une façon générale, l'implantation des musulmans s'inscrit dans l'histoire de l'immigration en France. On peut distinguer plusieurs phases principales dans cette histoire depuis un siècle :
• l'appel aux recrues musulmanes et à la force de travail de musulmans issus de territoires sous obédience française (Maghreb, Sénégal...), lors de la Première Guerre mondiale. Le prix du sang versé a justifié la construction de la Mosquée de Paris, œuvre des pouvoirs publics.
• l'importance des troupes musulmanes dans la Libération de la France et les promesses mal tenues de promotion et d'association des peuples colonisés.
• l'immigration de main-d'oeuvre pour la reconstruction et les Trente glorieuses, main-d’œuvre jeune venant pour des contrats de travail limités en durée, avec des besoins religieux remplis par les pays d'origine.
   L'encadrement religieux est laissé, après les indépendances, aux bons soins des pays d'origine, avec le cas spécifique des anciens harkis, rapatriés d'origine nord africaine, Français musulmans, dont les autorités françaises s'occupent(mal) jusqu'à la création en 1978 de la Commission consultative des Français musulmans.
• L'arrêt de l'immigration (1974) et le regroupement familial aboutissent à l'installation stable de familles musulmanes, appelées plus ou moins consciemment à s'intégrer, et qui expriment assez vite des revendications religieuses (grève des loyers SONACOTRA, grève des OS de l'automobile...)
La France a désormais à régler le problème de la place du culte musulman dans un environnement international où l'islam devient un enjeu politique (révolution en Iran, islamisme, soubresauts en Algérie) qui trouve un écho dans les communautés musulmanes diverses, divisées, souvent travaillées par les rivalités entre pays d'origine. D'où les efforts pour organiser l'islam en France et trouver des interlocuteurs représentatifs.
 


II. La place de l'islam, du culte musulman, dans le paysage religieux français


 • une place longtemps contestée pour une religion considérée comme étrangère, par rapport aux privilèges des anciens cultes reconnus (avec, comme symbole, la cérémonie des vœux des autorités religieuses au Président de la République)
• une série d'efforts, du CORIF à la Consultation des musulmans de France, pour faire à l'islam sa « place à la table de la République », avec le rôle des pouvoirs publics, leur aide, alors que ce sont les musulmans eux mêmes qui feront leur place dans la société.
 
1) l'égalité totale du culte musulman en droit égalité totale et constitutionnelle : « la France est une République laïque... elle respecte toutes les croyances ». Valeur fondamentale de la loi de 1905 et en particulier des principes affirmés dans son article 1.
L'importance du phénomène associatif, pédagogie de la démocratie, ouverte par la loi de 1901, étendue par la loi de 1981 aux associations étrangères. Ce qui a entraîné une explosion des associations musulmanes dans les années 1980.

2) des inégalités de fait qui sont difficilement admissibles :
• insuffisance d'édifices du culte : « l'islam des caves »
• le manque en quantité et en qualité de ministres du culte avec le problème de la formation, de la désignation, de la rémunération et de l'intégration culturelle des imams.
• un très grand besoin d'éducation, de formation : méconnaissance de l'islam chez de nombreux musulmans
• inégalité en matière d'aumôneries : inexistence dans l'armée et les écoles, insuffisance par rapport aux besoins et aux droits dans les hôpitaux et les prisons.
• les problèmes de pratique du culte, l'abattage rituel et l'Aïd el Kebir, le pèlerinage, le respect du ramadan.

3) les inégalités ont souvent été aggravées par la faiblesse des ressources financières et du niveau de formation des populations musulmanes, d'où. Le recours à des bailleurs étrangers, d'où le risque de manipulation par des prédicateurs, d'où les surenchères et la revendication islamiste, se nourrissant des rancœurs d'intégrations difficiles, voire échouées.

4) mais tout ceci est en train de changer :
• l'intégration est en train de progresser, certes pas assez vite et pas pour, tous. Il faut une génération au moins.
• on voit apparaître des cadres dirigeants formés à l'université et entrant dans la bourgeoisie moyenne, professions libérales...
• on dispose maintenant de théologiens musulmans, de tendances diverses certes, formés à la double culture, musulmane et française universitaire, capables d'expliquer leur foi, d'en témoigner en français, et de participer à des dialogues interreligieux. Sachons en profiter.




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