Docteur en Études Arabes et Islamiques de l’Université Complutense de Madrid. Ses champs de… En savoir plus sur cet auteur
Lundi 15 Avril 2013

La « RECONQUISTA » Arabe des terres espagnoles



Dans ce texte, l’auteure nous explique comment le « mythe de l’islamisation » prend actuellement corps en Espagne et ceci, aussi bien au sein du peuple qu’au sein des élites scientifiques

APPROCHE HISTORIQUE

Comme nous le savons tous, une présence musulmane s’établit pour plus de sept siècles (711-1492) dans la péninsule ibérique. Avec la conquête de l’Hispanie wisigothe par les armées arabes, nous assistons à un moment majeur de l’histoire du monde méditerranéen et l’expansion de l’islam aux VIIe et VIIIe siècles. « A la civilisation hispano-musulmane ou « andalouse » qui s’épanouit alors, se rattachent certaines réalisations artistiques ou intellectuelles majeures de l’Islam médiéval : la mosquée de Cordoue, la pensée d’Averroès, l’Alhambra de Grenade… L’histoire de ce « pont » entre l’Orient et l’Occident fascine encore Occidentaux et Orientaux qui revendiquent sa civilisation tantôt comme « européenne », tantôt comme « arabe » [1] ».
Une parfaite harmonie coexistait entre les trois religions monothéistes qui s’enrichissaient de leurs apports réciproques, jusqu’à la défaite des arabes à Grenade par « la Reconquista » (reconquête en castillan) de l’Espagne par les chrétiens (les rois catholiques) le 02 janvier 1492.
Rappelons que les apports des musulmans ont notablement enrichi la culture espagnole. La civilisation hispano-musulmane a participé à l'âge d'or de l'Islam. Plus de 4000 mots espagnols sont d'origine arabe, ce qui n’est pas du tout négligeable.
En fait, le terme « Reconquista » auquel nous faisons allusion dans le titre de notre article est d’ordre actuel. Les espagnols appréhendent la reconquête et l’immigration massive de la communauté arabo-musulmane en général et maghrébine en particulier.

LE FLUX MIGRATOIRE EN ESPAGNE

 Autrefois, L’Espagne, pays relativement pauvre et en proie à des difficultés économiques, n’intéressait pas les émigrés. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que l’Espagne commence à devenir une destination privilégiée des migrants marocains.
« Nous comptons aujourd’hui plus d’un million de musulmans en Espagne dont 90 % d’entre eux sont venus il y a moins de 10 années. Ce qui signifie que les musulmans dans notre pays constituent une réalité contemporaine toute nouvelle. La majorité des musulmans sont de la première génération. Aujourd’hui l’islam en Espagne est essentiellement de culture marocaine. Par conséquent l’islam et l’immigration sont dans le discours public des réalités qui fonctionnent ensemble [2] ».

L’Espagne va promouvoir l’immigration de la communauté latino-américaine plutôt que l’immigration marocaine ou subsaharienne. Les Latino-Américains sont sans conteste ceux qui s'intègrent le plus facilement. Ils maîtrisent la langue et connaissent la culture et la religion espagnoles. Les Marocains, en revanche, les premiers pourtant à être arrivés en Espagne, souffrent davantage de l'exclusion, de par leurs origines et surtout par leur religion. Les moros, comme on les surnomme de façon péjorative, ont plus de mal à accéder à un emploi ou à un logement.

Prenons le cas de la Catalogne où la population musulmane a atteint 300 000 en 2011, contre seulement 10.000 en 1990. Ceci est dû principalement à une vague massive d'immigration, tant légale qu'illégale. Il faut juste rappeler que les dirigeants politiques espagnols ont opté pour des régularisations massives accueillant plus d’immigrés en proportion de la population, s'attirant ainsi au passage les foudres de leurs partenaires européens.

Les catalans redoutent à grande échelle l’islamisation de leur territoire via la création de Mosquées financées par l'Arabie Saoudite, la généralisation du port de voile, la montée en puissance de la pratique du ramadan dans le pays et la démographie galopante de ses musulmans. Ainsi, la mobilisation populaire en Espagne est une réalité nationale. On procéda (juillet 2010), par exemple, à la fermeture de la moquée de Lleida (Ouest de la Catalogne) à cause de l’explosion de sa fréquentation et le radicalisme de son imam.
Un autre exemple, cette fois-ci en Andalousie, où on enterra un porc sur l’emplacement prévu pour la Grande mosquée de Séville (mai 2010), afin de paralyser le projet (cet animal considéré impur dans la religion musulmane). Fait attribué à des jeunes militants patriotes du mouvement « Democracia nacional » (Démocratie nationale)…. etc.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis par al-Qaïda et les attentats de Madrid du 11 mars 2004 condamnés par la communauté internationale comme un acte terroriste commis par des islamistes dans des trains de banlieue où près de 200 personnes ont perdu la vie et 1400 ont été blessées, la méfiance des espagnols envers les musulmans a pris encore plus d’ampleur.
Pour beaucoup l’islam est renvoyé aux images de violence, de barbarie, d’’intégrisme, de pauvreté, et d’immigration invasive. La preuve retransmise est celle des pateras (barques) dans le détroit ou de la prostitution féminine.
Cependant, et avec l’arrivée de la crise économique en Espagne, le sentiment de compétition a augmenté dans le monde du travail. Désormais, les espagnols acceptent même les métiers pénibles, peu qualifiés et mal rémunérés, réservés auparavant en exclusivité aux étrangers. L’essentiel est d’avoir un emploi afin de subvenir aux besoins de sa famille.

LA MEFIANCE DES ELITES INTELLECTUELLES ESPAGNOLES

Cette appréhension et cette méfiance acquièrent également un écho considérable au sein des élites intellectuelles espagnoles. Les professeurs BARQUERO CABRERO et RAMOS FERNANDEZ, dans leur ouvrage intitulé « el Islam a las puertas de Europa » (L’Islam aux portes de l’Europe) évoquent les conséquences de cette immigration. Selon eux : « L'incessante venue d'immigrés par le détroit, la basse natalité espagnole, l'ouverture des intellectuels hispaniques à l'Islam, la désertification progressive de l'Andalousie [font que] seuls un gouvernement de crétins intégraux ou de fanatiques religieux [catholiques] ne prévoient pas que l'Andalousie sera sous peu un paysage islamique sous la férule du Maroc [3]"

Le prestigieux arabiste espagnol Serafín FANJUL a déjà abordé ce sujet (voir Inmigración magrebí en España : el retorno de los moriscos (Immigration maghrébine en Espagne : le retour des morisques) (Madrid, Mapfre, 1993). Puis publie en l’an 2000 Al-Ándalus contra España : la forja del mito (Al-Ándalus contre l'Espagne. La création d'un mythe) : FANJUL dénonce le « mythe d’Al Andalus » (rejet de la contribution musulmane) et plus récemment, chez le même éditeur La quimera de Al-Ándalus (« La chimère d’Al-Andalus », 2004). Ces études montrent que l’image du « Paradis perdu » et du passé islamique idéalisée d’une Espagne multiculturelle et multireligieuse, est historiquement fausse. La société del « Andalus » était intolérante et monoculturelle, avec une seule langue et une seule religion.
Lors d’un entretien, le professeur FANJUL manifeste sa crainte d’une éventuelle islamisation de son pays et ses conséquences sur son peuple et les membres de sa propre famille.

Le journaliste : Vous avez écrit un article retentissant dans un des grands quotidiens madrilènes, qui avait pour titre : « Je ne veux pas être dhimmi ». Que vouliez-vous dire exactement ?

Le Professeur FANJUL : Tout simplement que je ne veux pas que mes fils ou petits-fils vivent comme les chrétiens de Cordoue au IXe siècle, bien que – je précise – je ne crois pas que cela arrivera un jour, parce que les sociétés européennes (avec tous leurs défauts) ne le permettront pas [4].

LES ENJEUX ET LES PERSPECTIVES D’AVENIR

La mobilité humaine entre la rive sud et la rive nord de la Méditerranée est un phénomène ancien. Deux sphères différentes, mais qui partagent en commun des interférences historiques et économiques.
Il ne faut pas oublier que La Reconquête en 1492 a provoqué un exode massif à destination du Maroc et des autres pays du Maghreb. Cependant, depuis le XVe et le XVIIIe siècle, nous assistons à une présence espagnole massive en territoire marocain. « À partir du XIXe siècle, un mouvement migratoire s’est développé à destination de l’Afrique du Nord, en particulier vers l’Algérie (où le recensement effectué par les autorités françaises indiquait la présence de 94 038 Espagnols en 1876). Une émigration coloniale dans le sens Espagne Maroc s’était produite sous le Protectorat : une migration de travail, mais aussi des colons qui seront installés un peu partout dans l’ex-zone du Protectorat espagnol [5] ».
A la veille de l’indépendance du Maroc, une importante communauté espagnole y résidait, notamment les exilés politiques fuyant le régime franquiste.

« En ce début du XXIe siècle, nous nous trouvons dans un moment critique où les doutes dominent pour ce qui est de répondre au défi de la multiculturalité. Peut-être pourrions-nous commencer par connaître et reconnaître que la diversité culturelle est un élément structurel de la société actuelle, un énorme potentiel, dont les bénéfices ne se feront sentir qu’à travers un dialogue culturel. Par contre, ce dialogue se doit d’être accompagné de mesures sur d’autres questions majeures, comme la réhabilitation des quartiers dégradés, la lutte contre l’exclusion socio-économique et l’expression tangible de notions qui restent encore théoriques, comme la nouvelle citoyenneté. En définitive, l’immigration implique toujours une transformation et une adaptation mutuelle de la part de ceux qui arrivent et de ceux qui accueillent [6] ».

On oublie ainsi l’apport civilisationnel des musulmans au patrimoine européen. L’avenir passe alors par la tolérance mutuelle et le partage interculturel. C’est une manière d’accroître l’ouverture de l’Espagne sur le monde et en particulier sur le bassin méditerranéen.

_________________________

[1] Pierre GUICHARD : « Al-Andalus » 711-1492. Hachette Littératures, 2000. P.270

[2] Entretien avec Yusuf FERNANDEZ, directeur du journal espagnol Webislam.com. Rédigé par Propos recueillis par Mohammed Colin le lundi 8 Octobre 2007.

[3] BARQUERO CABRERO et RAMOS FERNANDEZ« el Islam a las puertas de Europa » (L’Islam aux portes de l’Europe) : éditions Furtwangen, 2011, traduction Joachim Véliocas.

[4] Le mythe de l'Espagne musulmane : entretien avec Serafín Fanjul. Propos recueillis par Arnaud Imatz et publiés dans la Nouvelle Revue d’Histoire nº 62, septembre-octobre 2012.

[5] Mohamed KHACHANI Professeur à la Faculté de Droit Agdal de Rabat. Président de l’Association Marocaine
d’Etudes et de Recherches sur les Migrations « La question migratoire dans les relations entre le Maroc et l’Espagne » (Espagne pays de Migrations), 2ème trimestre 2002, p. 157

[6] Rafael CRESPO UBERO (Centre d’Estudis Africans de Barcelona) « Émigrants et nouveaux immigrants. De l’éloignement au dialogue » (Espagne pays de Migrations), 2ème trimestre 2002, p. 212



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