Dimanche 21 Octobre 2018

L’impossible réforme de l’islam de France



​​Les assises territoriales de l’islam voulues par le président de la République, semblent s’axer sur des tables rondes thématiques. L’islam de France s’assoit une nouvelle fois à la table de la République afin d’aborder cette thématique. Pourtant, les musulmans de France ont   une responsabilité face à l’histoire et vis-à-vis des générations futures qui nous jugeront sur nos actes face à ce délicat dossier. Il me semble important d’aborder les ingérences concernant la pratique de cette religion, qui concerne plus de six millions de nos concitoyens. Quoi que l’on fasse, la réalité est l'émergence d'une réalité musulmane dans l'espace public français. Longtemps enfoui, le culte musulman est aujourd'hui candidat à la citoyenneté et à l'intégration dans la vie de la cité. Cette revendication, différée, se développe dans une situation de concurrence exacerbée entre groupes musulmans parfois en remettant en question le modèle laïc.                                  
L’islam et la France ont une histoire commune. Cette union commence en 1830 avec le début de la colonisation du Maghreb par la France. La France devient alors une métropole musulmane. Les premiers cycles migratoires sont le début d'une longue histoire avec l'islam. À partir de 1974, l’Etat ferme les frontières. Il décrète la fin de l’immigration et lance la politique d’aide au retour et surtout celle du regroupement familial qui transformera l’immigration de main-d’œuvre en immigration de peuplement.  L’islam se sédentarise en France, il doit alors s’organiser.
Les pouvoirs publics devaient accueillir l’exercice d’un culte qui s’est progressivement implanté malgré le refus de la France qui ne souhaitait pas voir cette religion s'institutionnaliser. L’Etat français a préféré laisser la gestion du culte musulman aux pays d’origine. Une erreur politique majeure, dont nous payons les conséquences aujourd’hui.  L’islam était pour la France un fait étranger. C’était l’islam « en » France et non l’islam « de » France, bien que certains prônent un islam immuable et littéral. L’islam a été longtemps, la seule religion qui n’avait pas de représentation officielle en France. Cette situation était d’autant plus surprenante que l’islam, est la deuxième religion en nombre de « croyants » en France.

On compte aujourd’hui plus 6 millions de personnes dites de culture musulmane, soit environ 10% de la population totale.  La France concentre la plus forte population musulmane d’Europe. La question de de l’islam se pose donc réellement pour la France.
Nous sommes toujours  porteurs des créances de l’héritage colonial, à ce sujet, pouvons-nous encore tolérer l’ingérence des pays qui ont géré la problématique de l’islam, à la demande de nos dirigeants de l’époque ?    
 
D’un autre côté, la France prône une laïcité stricte. Et pourtant, le chef de l’État annonce vouloir réformer l’islam de France, comme ses prédécesseurs. 
Je me permets d’insister, l’Etat devrait se contenter uniquement d’établir des relations avec les musulmans et leurs représentants, mais aussi dresser un état des lieux des problèmes et des besoins objectifs des associations musulmanes en matière de conditions pratiques d’exercice du culte.
 

Si au départ l’administration et les pouvoirs publics ont cru devoir faire preuve d’un volontarisme réel en impulsant une démarche « interventionniste », il était convenu qu’une fois le processus lancé, eu égard notamment au principe clef de laïcité, les pouvoirs publics devaient se borner à accompagner les représentants de l’islam, en facilitant si besoin le bon déroulement des instances représentatives, sans chercher à peser sur son cours. Il n’en n’est rien !  Une position intenable, qui ne peut plus être acceptée par les musulmans de France. Il est particulièrement intéressant de relever que depuis une quinzaine d’années, l’islam en tant que fait social s’est invité dans l’agenda   de nombreuses collectivités sous la forme de dossiers de mosquées en attente de règlement ou de carrés musulmans dans les cimetières, sans oublier les questions de foulards dans les écoles publiques, l’espace public ou la question   de demandes de repas halal dans la restauration scolaire. Autant de dossiers auxquels les élus et l’Etat sont directement confrontés et pas toujours préparés ni armés juridiquement pour y apporter des réponses efficaces.

La   rencontre entre l’islam et   la République, mais également la représentation de l’islam en France, signifie que les musulmans doivent être représentés par une institution qui parle en leur nom et défend leurs intérêts. Est-ce le cas aujourd’hui ?   
Au-delà des thématiques abordées par les tables rondes, la problématique de l’islam nous renvoie   à beaucoup d’autres sujets tels que, la laïcité, l’intégration des musulmans en France, la nature de l’islam, mais aussi l’islam et les valeurs de la République.   
Assises territoriales de l’Islam dans le Calvados/ http://www.calvados.gouv.fr

Tous les gouvernements qui se sont succédé depuis les années 1980 ont tenté de créer un islam propre à la France, dans le double objectif d’intégrer les 6 millions de nos concitoyens et de lutter contre l’extrémisme islamiste. Ce qui est en soi compréhensible, pour le second point, malgré des erreurs d’appréciation, me semble-t-il…  Leur but était de créer un islam à la fois en conformité avec les valeurs nationales, en particulier la laïcité, et à l’abri des interprétations radicales qui ont gagné du terrain. Cette opposition constante entre l’islam littéral face à l’islam contextuel   est un débat majeur.  Les tentatives de transformation d’un islam en France en un islam de France ont été effectuées en lien étroit avec les pays d’origine de nos concitoyens notamment le Maroc, l’Algérie et la Turquie.      

  Cela n’est plus acceptable en 2018. Nous ne pouvons plus tolérer cette ingérence de ce que j’appelle « l’islam des consulats ».
Il en résulte in fine une crise de   représentation, mais surtout de légitimité par nos concitoyens de culture musulmane.    

Les organisations musulmanes existantes, affiliées à des pays étrangers ne doivent plus représenter l’islam en France, ce qui nuit à l’intégration des musulmans dans notre société et, ouvre la voie à des dérives idéologiques. En même temps, avec un héritage colonial qui n’est toujours pas réglé , nombre de musulmans jugent condescendante une gestion de l’islam dictée par les autorités .Est-ce  une manière d’intégrer l’islam pour le rendre invisible ? .je ne peux pas m’empêcher de penser à la nomination de Jean-Pierre Chevènement à la présidence de la fondation de l’islam de France. Ce qui relève du scandale d’Etat, aux yeux de nombreux musulmans.

 Pour que nos concitoyens de culture musulmane et l’islam soient considérés comme une richesse faisant partie intégrante de la France, il convient que la société française soit prête se remettre en question dans un certain nombre de domaines.
Pour la création d’un islam français, il faut que les Français et en particulier les services publics s’engagent dans un débat serein sur la place de l’Islam en France
Cela signifie bien sûr qu’il faille étudier en toute objectivité le concept de la laïcité qui régit la place des religions en France. On a souvent opposé islam et laïcité comme deux concepts irréconciliables. Or il n’en est rien.  

   Au-delà de l'organisation de l'Islam en France et la création d'un islam de France, Il convient de réfléchir sur quelles bases organiser les relations entre L’Etat et l'islam en France.                    
L'islam au sein de notre République est compatible avec la politique et les institutions, y compris dans notre conception de la citoyenneté. Il n’y a aucune antinomie dans sa relation à l'Etat et dans notre regard avec la liberté et les droits de l'Homme. Il est aussi, et peut-être surtout, affaire de subjectivation, autrement dit de constitution d'un sujet à la fois moral et politique, de type républicain. Certes il existe une différence entre le républicain laïc et le citoyen revendiquant une conception sociétale intégrant l’islam.

Pourtant mon regard sociologique me fait affirmer que le citoyen, français, ou européen est le même que celui qui revendique son appartenance à la religion musulmane. Le répertoire civique, moral et imaginaire de l'islam républicain, loin de se conjuguer au singulier comme le voudraient les culturalistes, est fondé sur une historicité propre, d'une société musulmane à l'autre. Il faut conserver l’islam dans la République et les citoyens ne doivent pas perdre leur identité culturelle en devenant acteurs de la vie de leur cité. Le vrai danger provient non pas de l’islam, ou plutôt de l’idée que l'on s'en fait, mais de l'aliénation du libre-arbitre de chacun par des organisations qui en confisqueraient l'exercice ou assigneraient des identités. 
Ce n'est pas avec certaines convictions que la République est incompatible, c'est avec la manière dont l'individu acquiert ces convictions.

Jeanne Hélène et Pierre Kaltenbach ont écrit un ouvrage intitulé « La France une chance pour l’islam », Ces assises de l’islam devraient être capable de faire que l’islam soit une chance pour la France. C’est un travail de réhabilitation de l’islam en France que l’Etat devrait s’attacher à faire.  Permettre de mettre sur un pied d’égalité l’islam en France à côté des autres religions et de régler enfin toute une série de problèmes pratiques.

Certains pensent que l'islam n'est pas soluble dans la République. Je crois au contraire qu'elle l'est à condition que l'on veuille légitimer tous les enfants de la République sur la base des mêmes devoirs et surtout des mêmes droits car la réponse n'est pas de type communautariste. Cela signifie bien sûr qu’il faille étudier en toute objectivité le concept de la laïcité qui régit la place des religions en France.
 

On a souvent opposé islam et laïcité comme deux concepts irréconciliables. Or il n’en est rien. Défenseur d'un islam contextuel, compatible avec les valeurs de la République, et loin de la victimisation, je suis également défenseur d'une juste place de nos concitoyens à tous les échelons de la vie politique, économique et sociale, car tous les visages du monde se reflètent dans la société que je défends... Face aux nationalistes européens, je défends l'idée d'une France de progrès, ouverte à l'Europe et au Monde… Les élections européennes seraient d’ailleurs l’occasion pour les partis politiques de mettre en exergue des candidats issus de la diversité. Ce qui serait une réponse face aux nationalistes, qui défendent l’idée identitaire dans certains pays d’Europe.   

La République française est une et indivisible. Elle est également diverse. Dans ses territoires évidemment, mais aussi et surtout dans ses populations dont les origines forment une mosaïque où se reflètent tous les visages du monde. Il n'est pas concevable que l'on ne puisse pas accéder à des postes à responsabilité sous prétexte que l'on soit issu de la diversité.

Saint Just disait : « Osez ! Ce mot renferme toute la politique de votre révolution ». Il convient d'oser ! Il faut changer la représentation que la France a d’elle-même. Il faut la rassurer sur ce qu’elle est, refuser sa tentation nostalgique et construire la France du nouveau siècle. La société française ne doit pas se renfermer, se scléroser par peur du changement. Elle doit accepter de se regarder en face pour avancer. Elle ne doit pas avoir peur du monde en mouvement, ni peur de sa population car nous formons une Nation.  

Permettez-moi de conclure sur une citation d’Olivier Roy « Nous sommes en train d’organiser une religion qui concerne 6 millions de personnes en France dans le seul but d’empêcher 200 d’entre eux de devenir des terroristes. Ne voyons-nous pas l’absurdité d’une telle tâche ?”.  



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