Composé de huit articles, en plus d’une introduction rédigée par la directrice du dossier, il s’agit d’un ensemble particulièrement riche et qui tient ses promesses : présenter le renouveau documentaire à l’œuvre dans ce champ de la recherche concernant la Corne de l’Afrique et son vis-à-vis, de l’autre côté de la mer Rouge, le Yémen et la péninsule Arabique. Là d’ailleurs n’est pas le moindre de ses mérites que de proposer de regarder les communautés musulmanes depuis une « périphérie », l’Éthiopie, qui n’est qu’à quelques brasses de son centre originel, et d’observer ce que les musulmans des deux côtés de la mer Rouge ont réalisé ensemble, ou les uns pour les autres.Marie-Laure Derat
Cette recension a déjà fait l'objet d'une publication dans le Bulletin critique des Annales islamologiques sous licence Creative Commons (BY-NC-SA ).
Broché: 250 pages
Editeur : Presses Universitaire de Provence (27 juin 2023)
Collection : Revue des mondes musulmans de la Méditerranée
Langue : Français
ISBN-13: 979-1032004654
Editeur : Presses Universitaire de Provence (27 juin 2023)
Collection : Revue des mondes musulmans de la Méditerranée
Langue : Français
ISBN-13: 979-1032004654
Quatrième de couverture
Les recherches sur le passé de la Corne de l’Afrique (Éthiopie, Érythrée, Djibouti, Somaliland), et plus particulièrement de ses sociétés musulmanes, connaissent un renouveau sensible depuis un quart de siècle : une périodisation plus fine et mieux établie émerge et la géographie historique, encore très parcellaire, commence à se dessiner. L’historiographie consacrée à l’époque dite médiévale, prè-XVIe siècle, a acquis une cohérence et une visibilité nouvelles. La mise en lumière des connexions régionales de la Corne de l’Afrique médiévale place au centre de l’enquête un acteur resté en marge des représentations que l’Éthiopie moderne a produites de son passé depuis la fin du XIXe siècle : l’Islam. Mais ce renouveau n’en est encore qu’à ses débuts. Les articles réunis ici illustrent la diversité des pistes pour enrichir le corpus documentaire et poursuivre les avancées dans l’écriture de l’histoire des musulmans de la Corne de l’Afrique à l’époque médiévale. Face aux très rares sources écrites produites en contexte islamique éthiopien avant le XIXe siècle, il faut avoir recours à tous les types de sources à notre disposition : les sources exogènes (yéménites et égyptiennes), l’archéologie, les textes ge‘ez du royaume chrétien d’Éthiopie, mais aussi la mémoire de ces sociétés chez les populations de la région des XIXe et XXe siècles. Ce n’est qu’en croisant l’ensemble de ces sources, de ces approches et de ces méthodologies qu’il sera possible d’avoir une image plus précise de cette histoire encore largement à écrire.
Recension
Par Marie-Laure Derat
Pour son volume 153 paru en 2023, la Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée (Remmm) ouvre ses pages à un dossier dirigé par Amélie Chekroun et consacré à « l’islam médiéval éthiopien ». Composé de huit articles, en plus d’une introduction rédigée par la directrice du dossier, il s’agit d’un ensemble particulièrement riche et qui tient ses promesses : présenter le renouveau documentaire à l’œuvre dans ce champ de la recherche concernant la Corne de l’Afrique et son vis-à-vis, de l’autre côté de la mer Rouge, le Yémen et la péninsule Arabique. Là d’ailleurs n’est pas le moindre de ses mérites que de proposer de regarder les communautés musulmanes depuis une « périphérie », l’Éthiopie, qui n’est qu’à quelques brasses de son centre originel, et d’observer ce que les musulmans des deux côtés de la mer Rouge ont réalisé ensemble, ou les uns pour les autres. L’archéologie est le point de départ du dossier, dévoilant tour à tour des mosquées (Carolina Cornax-Gómez et Jorge de Torres Rodríguez ; Deresse Ayenachew et Assrat Assefa), des cimetières (Simon Dorso et Anna Lagaron) et, de manière plus générale, l’empreinte des communautés musulmanes, des cités marchandes et des sultanats auxquels ces communautés appartenaient. Ce premier volet archéologique témoigne de la vigueur des travaux menés ces deux dernières décennies dans la Corne de l’Afrique, qui ont mis en évidence à la fois les communautés musulmanes du Nord et des régions centrales de l’Éthiopie, ainsi que celles du Somaliland. Une courte respiration du côté de l’islam vue par les chrétiens au xive siècle (Martina Ambu) propose un pas de côté par rapport aux approches traditionnelles sur la période mettant en scène les confrontations entre les tenants des deux religions. Puis, les auteurs nous invitent à traverser la mer Rouge, pour s’intéresser, d’une part, à la dynastie des esclaves-soldats éthiopiens, les Najāḥides (Sobhi Bouderbala), entre les xie et xiie siècles, et aux savants circulant entre la Corne de l’Afrique et le Yémen, dans les deux sens, entre les xiiie et xve siècles (Zacharie Mochtari de Pierrepont). En dressant le portrait de personnes libres et d’esclaves, de soldats et de savants, et, en creux, de femmes d’émir et d’ulamas, ces deux articles donnent chair aux sociétés médiévales et ouvrent de nouvelles perspectives sur une documentation connue mais encore peu exploitée (l’ouvrage al-Mufīd de Jayyāsh b. Najāḥ, connu par les citations qu’en fait ‘Umāra al-Yamanī, ou les dictionnaires biographiques yéménites). Le retour sur le continent africain pour le dernier volet du dossier poursuit l’exploration de textes inédits, qui témoignent de la nostalgie d’une grandeur passée concernant le marché de Gendabelo d’une part (Amélie Chekroun, Ahmed Hassen Omer et Bertrand Hirsch), ou de la puissance militaire des sultanats musulmans d’autre part alors que Harar tombe aux mains de l’empereur chrétien, Ménélik, à la fin du xixe siècle (Héloïse Mercier). L’ensemble est véritablement passionnant et on ne peut que féliciter les auteurs, en premier lieu Amélie Chekroun, pour ce florilège passionnant, riche et éclectique..
Aussi, les quelques remarques qui suivent sont-elles inspirées par les nombreuses pistes qu’ouvrent cet ensemble, en parcourant chacune des contributions. Le premier article est celui de Carolina Cornax-Gómez et de Jorge de Torres Rodríguez qui rendent compte de la visite, en 2018, par une équipe du CNR espagnol, d’une trentaine de sites médiévaux dans tout le Somaliland et de la documentation de quinze mosquées vues sur ces sites. À partir de leur comparaison, les auteurs proposent une typologie qui permet de distinguer les édifices de l’hinterland, qui ne sont pas sans rappeler celles identifiées dans les contreforts du rift en Éthiopie de celles de la côte qui sont apparentées aux constructions swahilies. Mais une question subsiste : les auteurs avancent qu’il s’agit de d’oratoires médiévaux, sans donner d’éléments tangibles pour avancer cette périodisation, à l’exception d’un ramassage de matériel d’importation d’époque médiévale sur les sites. Le second article propose un inventaire des mosquées du sud-Wallo en Éthiopie centrale, avec une description matérielle, le recueil de traditions orales et le croisement avec l’histoire régionale qui voit deux grandes phases d’occupation de cette région par les communautés musulmanes : la première au xive et xve siècle et la seconde au xviiie siècle, par un effort de réislamisation (tout comme il y a des processus de rechristianisation dans des régions voisines, à la même période). Avec l’article précédent apparaît alors la nécessité d’établir des formulaires partagés par les différentes équipes travaillant dans ces régions, afin de décrire, de manière semblable, les mosquées et leurs techniques de constructions pour ensuite affiner leur typologie. Dans les deux cas, toutefois, ces contributions signalent de nombreux sites qui mériteront des recherches futures et qui sont donc porteurs de promesses pour la connaissance de sociétés musulmanes et de leur culture matérielle.
Le volet archéologique du dossier se termine sur la contribution de Simon Dorso et Anna Lagaron qui choisissent également une approche typologique, cette fois-ci des cimetières et des stèles épigraphiées, dans la région du Tǝgrāy en Éthiopie (près de la ville de Mekelle). Cette analyse leur permet de proposer une hypothèse tout à fait intéressante s’agissant des différentes implantations : ils voient à Bilet un cimetière associé à une communauté cosmopolite, tandis que les espaces funéraires près d’Arra reflèterait une société plus locale, tournée vers les basses terres. Pour finir, ces trois papiers reflètent le dynamisme des études en cours – auxquelles il faut ajouter les travaux de Timothy Insoll et de son équipe dans la région de Harlaa – et le potentiel des recherches encore à mener. On regrettera toutefois que les cités commerçantes, l’habitat, la culture matérielle soient tout juste effleurés (mais on y revient dans l’article d’Amélie Chekroun, Ahmed Hassen Omer et Bertrand Hirsch traitant de Gendabelo) et que cela laisse planer l’impression que, tout comme les sociétés chrétiennes des hauts-plateaux éthiopiens surtout connues par leurs églises et leurs tombes, les communautés musulmanes ne s’approcheraient que par les mosquées et les cimetières. L’habitat qui manque tant aux travaux concernant l’Éthiopie médiévale ne doit pas être délaissé pour ne rendre compte que de la culture religieuse, ou des aspects monumentaux et élitaires.
À la suite de ce tour d’horizon archéologique, Martina Ambu propose de revoir à nouveau frais l’hagiographie d’un saint moine éthiopien, Baṣalota Mikāʾel, dont la rédaction remonte au xive siècle. Il y est fait mention d’un archevêque égyptien, envoyé en Éthiopie pour exercer la charge de métropolite, renvoyé par le roi Amda Ṣǝyon quelques années seulement après son arrivée alors que, communément, les métropolites ne sont remplacés qu’à leur mort. L’expulsion du métropolite a déjà fait couler beaucoup d’encre, mais l’auteure propose une nouvelle hypothèse : l’ecclésiastique aurait fait les frais de la politique de tolérance du souverain vis-à-vis des communautés musulmanes de son royaume, après qu’il eut permis au moine Baṣalota Mikāʾel de convertir des musulmans au christianisme. Cette hypothèse renverse nos certitudes sur le règne d’Amda Ṣǝyon, perçu comme pivot dans l’expansion chrétienne au détriment des sultanats musulmans. Si cette hypothèse se vérifie – et il faudra essayer de trouver des approches pour ce faire – alors c’est toute l’histoire de la conversion au christianisme au xive siècle et de l’intégration des territoires conquis au royaume chrétien qui devra être repensée. Pour progresser dans cette analyse, il faudrait peut-être s’intéresser au contexte égyptien de l’époque et aux relations du roi d’Éthiopie avec les Mamlouks d’une part, mais aussi regarder ce qui est à l’œuvre dans une région conquise par Amda Ṣǝyon, l’Ǝnderta, où précisément les travaux récents ont montré que de très nombreuses communautés musulmanes étaient présentes (cf. les cimetières évoqués par Simon Dorso et Anna Lagaron et de manière générale, les travaux menés à bien par l’ERC HornEast dirigée par Julien Loiseau).
Le basculement du côté yéménite du littoral de la mer Rouge nous fait entrer dans un autre monde historiographique. La contribution de Sobhi Bouderbala traite d’une dynastie d’esclaves soldats qui se sont emparés du pouvoir dans la région de la Tihāma et ont fondé une dynastie, les Najāḥides, entre les xie et xiie siècles, période au cours de laquelle la documentation est quasiment atone côté éthiopien. Aussi, la lecture poussée d’ʿUmāra al-Yamanī et de ses emplois de l’ouvrage perdu de Jayyāsh b. Najāḥ, que nous propose l’auteur, est-elle non seulement très intéressante du point de vue des luttes de pouvoir au Yémen, dans le contexte des conflits d’influence entre Abbasides et Fatimides, mais elle suggère également de nombreuses pistes de recherche pour reconsidérer le contexte éthiopien de l’époque : qui sont les mulūk al-Ḥabash évoqués par ʿUmāra pour le xe siècle ? Peut-on préciser l’identité de ces esclaves Saḥartī et Amḥara qui composent l’armée ziyādite, puis najāḥide ? On peut en effet se demander si ces esclaves ne sont pas des chrétiens d’origine, qui une fois captifs, se convertissent. Et parmi les origines régionales de ces esclaves, trouver pour des périodes aussi hautes la mention d’esclaves de l’Amḥara, est particulièrement neuf.
Les savants forment l’autre vivier constitutif des échanges de part et d’autre de la mer Rouge, comme le montre Zacharie Mochtari de Pierrepont. Sur un corpus d’une centaine de savants liés à l’Éthiopie à l’époque rassoulide (xiii-xve siècle), l’auteur dresse le tableau de réseaux d’échanges réciproques entre Yémen et Éthiopie. Il dépeint en particulier l’émergence de deux groupes liés à l’Abyssinie, les Banū al-Zaylaʿī de al-Salāma, auxquels se substituent au xive siècle, les Banū al-Zaylaʿī de al-Luḥayya. Parmi les informations glanées dans cet article touffu, on relèvera le cas de la sœur du sultan de l’Ifāt, Saʿd al-Dīn (d. c. 810/1407-1408), qui a épousé un savant du Yémen venu prêcher la ṭarīqa al-Shādhiliyya en Éthiopie, puis qui retourna ensuite au Yémen et s’installa dans la région de la Tihāma. Mais il faut lire l’article complémentaire d’Amélie Chekroun (Médiévales, 2020) pour saisir toute l’importance de ce personnage, son parcours, et apprendre qu’il rentre au Yémen avec sa femme éthiopienne et ses enfants. Or, c’est précisément sur ce point que l’article de Zacharie Mochtari de Pierrepont nous invite à réfléchir : dans cette histoire des hommes de savoir, qui voyagent pour se former et pour diffuser leur enseignement, les femmes semblent jouer un rôle non négligeable, à l’image de la sœur de Saʿd al-Dīn, ou de la mère du sultan rassoulide al-Mujāhid ʿAlī, Jihāt Ṣalāḥ, qui apporta son soutien à la mosquée des Banū al-Zaylaʿī de al-Luḥayya. Avec les femmes esclaves, éthiopiennes et nubiennes, évoquées dans l’article précédent, on mesure combien une histoire des femmes dans l’islam éthiopien pourrait enrichir notre connaissance de ces périodes, à l’image des travaux de Noha Sadek sur les femmes dans le Yémen rassoulide.
Le dossier se clôt sur deux articles qui témoignent des productions littéraires du xixe siècle dans la Corne de l’Afrique et des usages de l’histoire. Le premier s’appuie sur quelques textes mêlant arabe, amharique et argobba, qui évoquent avec nostalgie le grand marché médiéval de Gendabelo. Ces informations sont ensuite croisées avec d’autres sources textuelles pour restituer le peu que l’on sait de ce marché et de sa localisation et avec des prospections archéologiques menées autour d’Asbari en 2009. Les auteurs proposent d’identifier ce fameux marché, où se croisaient marchandises de tous horizons et commerçants des hauts-plateaux, des basses terres et des côtes de la mer Rouge, avec le site d’Asbari. C’est alors l’occasion de donner à voir quelques planches de mobilier jusqu’ici inédites, qui témoignent de la richesse matérielle de ce site et de son potentiel en termes archéologiques. La démonstration est par ailleurs convaincante, même si des fouilles du site viendront confirmer ou infirmer cette hypothèse. Avec cette contribution, la géographie des sultanats musulmans et des cités marchandes d’Éthiopie se précise encore.
Le dossier se clôt sur la contribution d’Héloïse Mercier qui propose une nouvelle interprétation d’un texte rédigé en arabe et traduit en amharique, faisant le récit du combat opposant Nūr, l’émir de Harar du xvie siècle, à Zarʾa Yāʿqob, le roi chrétien du xve siècle, et la victoire de l’émir comme l’annonce d’une victoire ultime des musulmans sur les chrétiens. L’auteure démontre de façon convaincante que ce récit est une apocalypse rédigée au moment de la conquête de la ville de Harar par les armées du roi chrétien Ménélik à la fin du xixe siècle. Au-delà des enseignements concernant l’histoire de Harar et l’historiographie autour de la ville sainte, cette étude témoigne également de la place occupée par Zarʾa Yāʿqob dans l’imaginaire des musulmans de Harar. Ce qui n’est pas tout à fait banal, dans la mesure où c’est une figure que les chrétiens eux-mêmes revendiquent assez peu et sur laquelle ils construisent peu de légendes à l’époque moderne et contemporaine. On voit donc là peut-être la marque profonde de ce souverain chrétien laissée dans l’historiographie arabe. Et les sources de ce texte, qu’elles soient orales ou écrites, les jalons qui ont permis cette construction mémorielle, constituent par conséquent un champ à explorer.
Pour finir, revenons sur le titre du dossier et sur ce qu’en dit Amélie Chekroun. Elle insiste en introduction, avec justesse, sur les raisons pour lesquelles il n’est plus possible de parler de « l’islam en Éthiopie » mais de « l’islam éthiopien », afin d’intégrer pleinement l’étude de cette religion et des sociétés qui s’en revendiquent dans une histoire de l’Éthiopie, pour couper court à la vision de l’islam comme religion allochtone et périphérique. Pour aller dans ce sens, tout en intégrant l’échelle régionale envisagée dans ce dossier, on peut se demander si finalement le terme « éthiopien » est celui qui convient, sans être pour autant en mesure de proposer un titre alternatif. Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit pas ici de nier la nécessité d’une histoire de l’islam éthiopien et d’une histoire de l’Éthiopie intégrant toutes les confessions et toutes les communautés. On le voit, cette question épineuse reflète les traditions savantes et c’est tout le mérite de ce dossier que de décloisonner les écoles historiographiques et de changer d’échelle en embrassant les deux rives de la mer Rouge.
Marie-Laure Derat, « Islam médiéval éthiopien. Vers un renouveau documentaire », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 39 | 2025, mis en ligne le 07 mai 2025, consulté le 25 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org.janus.bis-sorbonne.fr/bcai/9534 ; DOI : https://doi-org.janus.bis-sorbonne.fr/10.4000/13v4f
Aussi, les quelques remarques qui suivent sont-elles inspirées par les nombreuses pistes qu’ouvrent cet ensemble, en parcourant chacune des contributions. Le premier article est celui de Carolina Cornax-Gómez et de Jorge de Torres Rodríguez qui rendent compte de la visite, en 2018, par une équipe du CNR espagnol, d’une trentaine de sites médiévaux dans tout le Somaliland et de la documentation de quinze mosquées vues sur ces sites. À partir de leur comparaison, les auteurs proposent une typologie qui permet de distinguer les édifices de l’hinterland, qui ne sont pas sans rappeler celles identifiées dans les contreforts du rift en Éthiopie de celles de la côte qui sont apparentées aux constructions swahilies. Mais une question subsiste : les auteurs avancent qu’il s’agit de d’oratoires médiévaux, sans donner d’éléments tangibles pour avancer cette périodisation, à l’exception d’un ramassage de matériel d’importation d’époque médiévale sur les sites. Le second article propose un inventaire des mosquées du sud-Wallo en Éthiopie centrale, avec une description matérielle, le recueil de traditions orales et le croisement avec l’histoire régionale qui voit deux grandes phases d’occupation de cette région par les communautés musulmanes : la première au xive et xve siècle et la seconde au xviiie siècle, par un effort de réislamisation (tout comme il y a des processus de rechristianisation dans des régions voisines, à la même période). Avec l’article précédent apparaît alors la nécessité d’établir des formulaires partagés par les différentes équipes travaillant dans ces régions, afin de décrire, de manière semblable, les mosquées et leurs techniques de constructions pour ensuite affiner leur typologie. Dans les deux cas, toutefois, ces contributions signalent de nombreux sites qui mériteront des recherches futures et qui sont donc porteurs de promesses pour la connaissance de sociétés musulmanes et de leur culture matérielle.
Le volet archéologique du dossier se termine sur la contribution de Simon Dorso et Anna Lagaron qui choisissent également une approche typologique, cette fois-ci des cimetières et des stèles épigraphiées, dans la région du Tǝgrāy en Éthiopie (près de la ville de Mekelle). Cette analyse leur permet de proposer une hypothèse tout à fait intéressante s’agissant des différentes implantations : ils voient à Bilet un cimetière associé à une communauté cosmopolite, tandis que les espaces funéraires près d’Arra reflèterait une société plus locale, tournée vers les basses terres. Pour finir, ces trois papiers reflètent le dynamisme des études en cours – auxquelles il faut ajouter les travaux de Timothy Insoll et de son équipe dans la région de Harlaa – et le potentiel des recherches encore à mener. On regrettera toutefois que les cités commerçantes, l’habitat, la culture matérielle soient tout juste effleurés (mais on y revient dans l’article d’Amélie Chekroun, Ahmed Hassen Omer et Bertrand Hirsch traitant de Gendabelo) et que cela laisse planer l’impression que, tout comme les sociétés chrétiennes des hauts-plateaux éthiopiens surtout connues par leurs églises et leurs tombes, les communautés musulmanes ne s’approcheraient que par les mosquées et les cimetières. L’habitat qui manque tant aux travaux concernant l’Éthiopie médiévale ne doit pas être délaissé pour ne rendre compte que de la culture religieuse, ou des aspects monumentaux et élitaires.
À la suite de ce tour d’horizon archéologique, Martina Ambu propose de revoir à nouveau frais l’hagiographie d’un saint moine éthiopien, Baṣalota Mikāʾel, dont la rédaction remonte au xive siècle. Il y est fait mention d’un archevêque égyptien, envoyé en Éthiopie pour exercer la charge de métropolite, renvoyé par le roi Amda Ṣǝyon quelques années seulement après son arrivée alors que, communément, les métropolites ne sont remplacés qu’à leur mort. L’expulsion du métropolite a déjà fait couler beaucoup d’encre, mais l’auteure propose une nouvelle hypothèse : l’ecclésiastique aurait fait les frais de la politique de tolérance du souverain vis-à-vis des communautés musulmanes de son royaume, après qu’il eut permis au moine Baṣalota Mikāʾel de convertir des musulmans au christianisme. Cette hypothèse renverse nos certitudes sur le règne d’Amda Ṣǝyon, perçu comme pivot dans l’expansion chrétienne au détriment des sultanats musulmans. Si cette hypothèse se vérifie – et il faudra essayer de trouver des approches pour ce faire – alors c’est toute l’histoire de la conversion au christianisme au xive siècle et de l’intégration des territoires conquis au royaume chrétien qui devra être repensée. Pour progresser dans cette analyse, il faudrait peut-être s’intéresser au contexte égyptien de l’époque et aux relations du roi d’Éthiopie avec les Mamlouks d’une part, mais aussi regarder ce qui est à l’œuvre dans une région conquise par Amda Ṣǝyon, l’Ǝnderta, où précisément les travaux récents ont montré que de très nombreuses communautés musulmanes étaient présentes (cf. les cimetières évoqués par Simon Dorso et Anna Lagaron et de manière générale, les travaux menés à bien par l’ERC HornEast dirigée par Julien Loiseau).
Le basculement du côté yéménite du littoral de la mer Rouge nous fait entrer dans un autre monde historiographique. La contribution de Sobhi Bouderbala traite d’une dynastie d’esclaves soldats qui se sont emparés du pouvoir dans la région de la Tihāma et ont fondé une dynastie, les Najāḥides, entre les xie et xiie siècles, période au cours de laquelle la documentation est quasiment atone côté éthiopien. Aussi, la lecture poussée d’ʿUmāra al-Yamanī et de ses emplois de l’ouvrage perdu de Jayyāsh b. Najāḥ, que nous propose l’auteur, est-elle non seulement très intéressante du point de vue des luttes de pouvoir au Yémen, dans le contexte des conflits d’influence entre Abbasides et Fatimides, mais elle suggère également de nombreuses pistes de recherche pour reconsidérer le contexte éthiopien de l’époque : qui sont les mulūk al-Ḥabash évoqués par ʿUmāra pour le xe siècle ? Peut-on préciser l’identité de ces esclaves Saḥartī et Amḥara qui composent l’armée ziyādite, puis najāḥide ? On peut en effet se demander si ces esclaves ne sont pas des chrétiens d’origine, qui une fois captifs, se convertissent. Et parmi les origines régionales de ces esclaves, trouver pour des périodes aussi hautes la mention d’esclaves de l’Amḥara, est particulièrement neuf.
Les savants forment l’autre vivier constitutif des échanges de part et d’autre de la mer Rouge, comme le montre Zacharie Mochtari de Pierrepont. Sur un corpus d’une centaine de savants liés à l’Éthiopie à l’époque rassoulide (xiii-xve siècle), l’auteur dresse le tableau de réseaux d’échanges réciproques entre Yémen et Éthiopie. Il dépeint en particulier l’émergence de deux groupes liés à l’Abyssinie, les Banū al-Zaylaʿī de al-Salāma, auxquels se substituent au xive siècle, les Banū al-Zaylaʿī de al-Luḥayya. Parmi les informations glanées dans cet article touffu, on relèvera le cas de la sœur du sultan de l’Ifāt, Saʿd al-Dīn (d. c. 810/1407-1408), qui a épousé un savant du Yémen venu prêcher la ṭarīqa al-Shādhiliyya en Éthiopie, puis qui retourna ensuite au Yémen et s’installa dans la région de la Tihāma. Mais il faut lire l’article complémentaire d’Amélie Chekroun (Médiévales, 2020) pour saisir toute l’importance de ce personnage, son parcours, et apprendre qu’il rentre au Yémen avec sa femme éthiopienne et ses enfants. Or, c’est précisément sur ce point que l’article de Zacharie Mochtari de Pierrepont nous invite à réfléchir : dans cette histoire des hommes de savoir, qui voyagent pour se former et pour diffuser leur enseignement, les femmes semblent jouer un rôle non négligeable, à l’image de la sœur de Saʿd al-Dīn, ou de la mère du sultan rassoulide al-Mujāhid ʿAlī, Jihāt Ṣalāḥ, qui apporta son soutien à la mosquée des Banū al-Zaylaʿī de al-Luḥayya. Avec les femmes esclaves, éthiopiennes et nubiennes, évoquées dans l’article précédent, on mesure combien une histoire des femmes dans l’islam éthiopien pourrait enrichir notre connaissance de ces périodes, à l’image des travaux de Noha Sadek sur les femmes dans le Yémen rassoulide.
Le dossier se clôt sur deux articles qui témoignent des productions littéraires du xixe siècle dans la Corne de l’Afrique et des usages de l’histoire. Le premier s’appuie sur quelques textes mêlant arabe, amharique et argobba, qui évoquent avec nostalgie le grand marché médiéval de Gendabelo. Ces informations sont ensuite croisées avec d’autres sources textuelles pour restituer le peu que l’on sait de ce marché et de sa localisation et avec des prospections archéologiques menées autour d’Asbari en 2009. Les auteurs proposent d’identifier ce fameux marché, où se croisaient marchandises de tous horizons et commerçants des hauts-plateaux, des basses terres et des côtes de la mer Rouge, avec le site d’Asbari. C’est alors l’occasion de donner à voir quelques planches de mobilier jusqu’ici inédites, qui témoignent de la richesse matérielle de ce site et de son potentiel en termes archéologiques. La démonstration est par ailleurs convaincante, même si des fouilles du site viendront confirmer ou infirmer cette hypothèse. Avec cette contribution, la géographie des sultanats musulmans et des cités marchandes d’Éthiopie se précise encore.
Le dossier se clôt sur la contribution d’Héloïse Mercier qui propose une nouvelle interprétation d’un texte rédigé en arabe et traduit en amharique, faisant le récit du combat opposant Nūr, l’émir de Harar du xvie siècle, à Zarʾa Yāʿqob, le roi chrétien du xve siècle, et la victoire de l’émir comme l’annonce d’une victoire ultime des musulmans sur les chrétiens. L’auteure démontre de façon convaincante que ce récit est une apocalypse rédigée au moment de la conquête de la ville de Harar par les armées du roi chrétien Ménélik à la fin du xixe siècle. Au-delà des enseignements concernant l’histoire de Harar et l’historiographie autour de la ville sainte, cette étude témoigne également de la place occupée par Zarʾa Yāʿqob dans l’imaginaire des musulmans de Harar. Ce qui n’est pas tout à fait banal, dans la mesure où c’est une figure que les chrétiens eux-mêmes revendiquent assez peu et sur laquelle ils construisent peu de légendes à l’époque moderne et contemporaine. On voit donc là peut-être la marque profonde de ce souverain chrétien laissée dans l’historiographie arabe. Et les sources de ce texte, qu’elles soient orales ou écrites, les jalons qui ont permis cette construction mémorielle, constituent par conséquent un champ à explorer.
Pour finir, revenons sur le titre du dossier et sur ce qu’en dit Amélie Chekroun. Elle insiste en introduction, avec justesse, sur les raisons pour lesquelles il n’est plus possible de parler de « l’islam en Éthiopie » mais de « l’islam éthiopien », afin d’intégrer pleinement l’étude de cette religion et des sociétés qui s’en revendiquent dans une histoire de l’Éthiopie, pour couper court à la vision de l’islam comme religion allochtone et périphérique. Pour aller dans ce sens, tout en intégrant l’échelle régionale envisagée dans ce dossier, on peut se demander si finalement le terme « éthiopien » est celui qui convient, sans être pour autant en mesure de proposer un titre alternatif. Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit pas ici de nier la nécessité d’une histoire de l’islam éthiopien et d’une histoire de l’Éthiopie intégrant toutes les confessions et toutes les communautés. On le voit, cette question épineuse reflète les traditions savantes et c’est tout le mérite de ce dossier que de décloisonner les écoles historiographiques et de changer d’échelle en embrassant les deux rives de la mer Rouge.
Marie-Laure Derat, « Islam médiéval éthiopien. Vers un renouveau documentaire », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 39 | 2025, mis en ligne le 07 mai 2025, consulté le 25 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org.janus.bis-sorbonne.fr/bcai/9534 ; DOI : https://doi-org.janus.bis-sorbonne.fr/10.4000/13v4f