Lundi 2 Décembre 2013

Ces étrangers familiers. Musulmans en Europe (XVIe-XVIIIe siècles)


Par Guillaume Gaudin,









Auteur : Lucette Valensi
Éditeur : Payot
Collection : Histoire
Année de publication : 2012


Biographie de l'auteur de l'ouvrage Lucette Valensi, directrice d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Lucette Valensi a publié de nombreux ouvrages sur l'histoire de l'Islam méditerranéen, et notamment Venise et la Sublime Porte. La naissance du despote (2005), Mardochée Naggiar. Enquête sur un inconnu (2008), Fables de la mémoire. La glorieuse bataille des Trois Rois (2009).

Biographie de l'auteur de la lecture critique Guillaume Gaudin, maître de conférences à l’Université Toulouse 2-Le Mirail et membre du laboratoire Framespa. Il est spécialiste des mondes hispaniques à l’époque moderne.

L’actualité éditoriale atteste du dynamisme et de l’intérêt des historiens pour la présence des musulmans en Europe à l’Époque moderne : Jocelyne Dakhlia, Bernard Vincent, Isabelle Poutrin ou Simona Cerutti ont livré en 2012 le résultat de recherches précises dans ce domaine[1]. L’ouvrage de Lucette Valensi, spécialiste de l’histoire et de l’anthropologie de l'Islam méditerranéen, constitue une excellente introduction au sujet puisqu’il consiste en un tour d’horizon de ce champ de l’histoire en essor. Il s’agit également d’un essai pour "alerter" ses contemporains des menaces qui pèsent sur le "vivre ensemble" : l’islamophobie et la xénophobie construites autour de termes à la mode comme "choc de civilisations" et une soi-disant incompatibilité ontologique entre Islam et Occident (ailleurs décryptée et dénoncée par Georges Corm pour l’Epoque contemporaine[2]). L’historienne n’est pourtant pas aveuglée par ses propos militants. Il existe bien une "logique de confrontation" à l’époque moderne entre Islam et Chrétienté, mais cette logique est valable pour les relations entre membres du monde chrétien : les conflits religieux ne manquent effectivement pas en la matière. Par ailleurs, les relations entre les deux mondes ne se résument pas aux conflits : "la présence de musulmans sous l’Ancien Régime est plus constante qu’on ne s’y attendait et plus diverse aussi"[3]. Le regard que propose Lucette Valensi doit permettre de restituer la diversité et la complexité de cette étrange familiarité entre chrétiens et musulmans entre le XVIe et le XVIIIe siècle.

Le travail de l’historienne : miroir du passé et du présent

L’ouvrage questionne le lecteur sur le rôle et les pratiques de l’historien. Comme le rappelle Antoine Prost, l’histoire est une pratique sociale : "L’explication du passé se fonde sur les analogies avec le présent, mais elle nourrit à son tour l’explication du présent"[4]. En ce sens, Lucette Valensi reconnaît commettre le "péché des péchés" pour l’historien, l’anachronisme, car la chronologie ne doit pas former un obstacle au rôle social de l’historien[5]. Il s’agit pour elle de contribuer à l’action : dans le cas de la persécution et de l’expulsion des morisques d’Espagne[6], l’histoire doit servir de leçon.

Le relativisme historique est pour elle intolérable : l’auteur refuse de louer l’efficacité de la bureaucratie de Philippe II pour résoudre la "question morisque" comme le faisait l’historien des années 1950. Le paradigme en histoire qui privilégie les choix et les représentations des acteurs conduit à prendre en compte "l’expérience des victimes"[7]. Le recours à l’anachronisme et l’expérience des acteurs éclairent les situations passées : l’expulsion des Morisques répond ainsi point par point à la définition d’"épuration ethnique" inventée pour le conflit des années 1990 en Yougoslavie[8]. Le départ forcé de la péninsule Ibérique des juifs en 1492 et des musulmans en 1609 dans des conditions indignes évoquent "les reportages photographiques puis télévisés" du XXe siècle . Nous sommes quand même rassurés d’apprendre que "Philippe III n’est ni Hitler, ni Staline"…[9].

En somme, Lucienne Valensi vient rappeler que l’historien est homme de son temps. Pourtant, en faisant un livre sur les "musulmans en Europe", le risque n’est-il pas de délimiter un groupe qui n’avait pas d’existence (ou du moins pas de cohérence) socioculturelle propre il y a trois ou quatre siècles ? Tamar Herzog, pour le monde hispanique, et Simona Cerutti, pour l’Italie du Nord, ont démontré cette "condition d’incertitude" de tous les étrangers : sous l’Ancien Régime, l’intégration est, la plupart du temps, le fruit d’une reconnaissance sociale informelle de la communauté d’accueil et non d’une naturalisation formelle contrôlée par l’État. Dès lors, les acteurs peuvent jouer sur la plasticité du "statut identitaire", d’où leur "invisible intégration"[10].

Les musulmans en Europe à l’Epoque moderne : "Des Turcs de toute sorte"

Tout le problème du livre de Lucette Valensi réside dans le titre en forme d’oxymore, "ces étrangers familiers" : depuis l’Antiquité, la Méditerranée et ses périphéries forment un espace d’échanges et de conflits. Qui sont les musulmans qui vivent ou qui voyagent en Europe entre le XVIe et le XVIIIe siècle ? Que font-ils là ? Sous quel statut social et juridique ? Combien sont-ils ? En somme, peut-on mesurer leur présence quantitative et qualitative dans l’espace européen ? Si l’auteur admet ne pas rechercher l’exhaustivité dans ce tableau, on notera tout de même qu’elle n’aborde pas la diffusion de l’islam dans les Balkans avec l’instauration du pouvoir ottoman.

À partir des résultats de la recherche la plus récente, Lucette Valensi dresse une sorte de typologie de la présence musulmane en Europe. Chaque chapitre correspond à une situation. L’histoire des morisques et de leur expulsion ainsi que leur destin est plus longuement développée : en Andalousie ce sont 30 000, en Castille, 44 000, en Catalogne-Aragon, près de 60 000, et dans le petit royaume de Murcie, 13 500 déportés. Les morisques ont tout tenté pour rester, preuve de leur inclusion naturelle dans la société : appel aux tribunaux, à la grâce seigneuriale et royale et, quand cela fut irrémédiable, emploi de la force.
En s’arrêtant sur trois parcours biographiques, Lucette Valensi explique la diversité des attitudes : un "vieux morisque", Francisco Nuñez Muley, est parfaitement intégré au christianisme et s’indigne du sort réservé aux siens. Un autre Morisque, Alonso de Castillo, chrétien sincère, s’intègre complètement au point de disparaître et de participer à la répression de la révolte des morisques dans les Alpujarras. Le dernier, Ahmad ibn Qâsim al-Hajarî al-Andalusî, représente le refus du christianisme. Quoi qu’il en soit les morisques se considèrent comme et sont membres de la communauté hispanique. Ils n’ont rien d’un peuple à part : "la spécificité culturelle des morisques, c’est d’abord sa dualité"[11]. Une culture musulmane et hispanique faisant pleinement partie du monde hispanique.

L’autre forme de présence de musulmans en Europe est radicalement différente : quelques princes musulmans exilés s’installent parfois longtemps en Europe. Lucette Valensi revient à plusieurs reprises sur les ambassades qui se succèdent dans les cours européennes, y compris à Rome.
Une nouvelle galerie de portraits aborde les convertis sincères ou par calcul, qui naviguent entre les deux rives de la Méditerranée. Ce passage vient rappeler que l’Islam est un vaste territoire aux multiples conflits politiques et que la Chrétienté offre une solution de repli pour les perdants. Les récits de conversion servent bien entendu la propagande catholique et sont donc peu fiables pour l’historien.
Dans un autre chapitre, on apprend que les esclaves fournissent un contingent important de musulmans à l’Europe : entre 1,5 et 2 millions d’esclaves vécurent en Europe entre mi-XVe siècle et XIXe siècle. La chasse à l’homme, les conflits, la guerre de course contre l’Empire ottoman et le commerce fournissent leur lot d’esclaves aux villes européennes. Les esclaves servent principalement dans les galères, mais aussi dans l’agriculture et la domesticité. Le commerce méditerranéen favorise la présence de marchands musulmans dans les ports à Malte, Palerme, Venise et Marseille. Les sources livrent également leur lot d’"électrons libres", des personnages inclassables que l’on s’étonne de trouver à Londres ou à Dublin comme l’indo-persan Mirza Abu Taleb Khan, voyageur fortuné qui s’intègre parfaitement à la sociabilité londonienne de la fin du XVIIIe siècle.

Le livre de Lucette Valensi est une invitation à poursuivre les recherches et les lectures sur ces musulmans d’Europe. L’objectif pamphlétaire est également rempli : la présence et les activités pluriséculaires d’hommes et de femmes venus du Maghreb, d’Asie Mineure ou du Moyen-Orient, et même d’Europe (les Morisques), tous ces individus que l’on classe sous le terme "musulmans" Europe, sont bien réelles. À tel point qu’il est impossible à l’historien, ou très difficile, de repérer ces "musulmans" si parfaitement intégrés qu'ils disparaissent des sources.

Publication en partenariat avec Non-fiction .

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[1] J. Dakhlia et B. Vincent (dir.), Les musulmans dans l’histoire de l’Europe. I. Une intégration invisible, Paris Albin Michel, 2012, 646 p. et I. Poutrin, Convertir les musulmans. Espagne, 1491-1609, Paris, Presses Universitaires de France, 2012, 364 p., S. Cerutti, Etrangers. Etude d’une condition d’incertitude dans une société d’Ancien Régime, Paris Bayard, 2012, 302p.
[2] George Corm, Orient-Occident. La fracture imaginaire, Paris, La Découverte, 2005.
[3] p. 238.
[4] Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Points Seuil, 1996, p. 161.
[5] p. 17.
[6] es morisques sont les musulmans convertis au christianisme après 1492.
[7] p.17.
[8] p.51.
[9] p.41, voir aussi p. 159 et 247.
[10] p.51.
[11] Sous titre de l’ouvrage cité de J. Dakhlia et B. Vincent.




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