Les cahiers de l'Islam
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Sami BENKHERFALLAH
Doctorant en Histoire au Centre d'Etudes Supérieurs de Civilisation Médiévale (CESCM) de Poitiers,... En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 12 Janvier 2018

Introduction aux fastes de la cour à l'époque Mamelouke




Mots clés : Islam médiéval – Mamelouks Mamlouks Mamlûks Esclaves – Pratiques vestimentaires – Pratiques alimentaires – Divertissement mondains – Eléments de distinction -  Le Caire Egypte – Proche-Orient – Moyen-Orient

Introduction aux fastes de la cour à l'époque Mamelouke

Par Sami BENKHERFALLAH

J’aimerais commencer mon propos par une enluminure de grande qualité et richement ornée. Elle illustre l’intérêt de ma démarche pour les fastes de la cour et du sultan. Cette miniature représente une scène de cour à l’époque du sultan al-Nâsir Muhammed (1), vraisemblablement son couronnement. Il est entouré de ses courtisans, de ses serviteurs et d’amuseurs privés représentés par un acrobate et des musiciens. Le ton est à l’exhibition des vêtements de luxe, la consommation de boissons nobles et aux divertissements. A travers cela, nous comprenons, dès lors, l’intérêt de cette cour pour le luxe et l’ostentation. Ibn Khaldûn dira à ce propos que c’est cela qui mènera la dynastie mamelouke à sa perte (2).  


Le luxe est un élément essentiel de l’apparat des souverains d’Egypte, et plus particulièrement de l’ère mamelouke. Ainsi, la cour a manifesté tout au long de la période un intérêt particulier pour la forme et l’apparence. Ces soldats issus de régions âpres vont se familiariser assez rapidement avec les richesses que leur procure les terres d’Egypte et de Syrie :

« Quand une nation est au pouvoir, sa prospérité et son bien-être augmentent. Les gens s’habituent à bien des choses. Du strict nécessaire et de l’austérité, ils passent au luxe, au confort, à la beauté. Ils adoptent les usages de leurs prédécesseurs et ils jouissent de leurs avantages […]. Les gens tendent vers le luxe de la nourriture, des vêtements, des tapis et de l’installation des demeures.  (3) »

Cadre historique du champ d'étude

 
Les Mamleouks sont une caste d'esclaves ayant pris le pouvoir en Égypte et en Syrie au XIIIe siècle, à la suite des Ayyoubides, qui ont eu pour dernier sultan, al-Sâlih Ayyoub, mort en 1249 (4) . Le terme mamlûk (pl. Mamâlîk) se traduit par « chose possédée » et correspondait à des esclaves militaires formant la garde personnelle des califes abbassides. Le calife al-Mu‘tasim (833-842) est le premier à avoir recruté et formé ces esclaves turcs, qu’il a employés dans sa garde prétorienne à Sâmarrâ’ (5) . Le calife abbasside ne faisait plus confiance aux Arabes et aux Perses qui se disputaient la domination de la cour califale.
 
Ces esclaves proviennent d'ethnies variées et sont issus de régions non musulmanes d’Asie mineure ou centrale. Ces contrées lointaines impliquaient des coûts importants pour couvrir les frais de déplacement et les pertes, mais aussi un important effort diplomatique pour permettre l’importation de ces esclaves. Cela suggérait la traversée d’autres États souverains, en particulier les détroits contrôlés par les Byzantins. Après leur arrivée au Caire, ils sont vendus sur le marché aux esclaves puis recevaient une formation religieuse et militaire ; ils sont par la suite affranchis et intégrés aux différentes casernes. Ce statut n'était pas héréditaire (6), sous les Mamelouks on appelait leurs descendants les awlâd al-nâs, une communauté distincte qui se trouvait à cheval entre l'élite dirigeante et la société civile (7).
 
Ces esclaves qui constituaient à l’origine une armée, ont par la suite fondé un État. Cela a été rendu possible grâce à la victoire de ces derniers sur les Mongols à Ain Jalût en 1260 (8). Il s'agit d'un frein à leur expansion vers la Méditerranée. Les musulmans se trouvèrent dès lors sans calife. Ce dernier fut assassiné par les Mongols à Baghdâd quelques années auparavant (1258) (9). Baybars, en fin stratège restitua le califat en Égypte, en intronisant un des derniers descendants du calife abbasside, ce qui lui conféra une légitimité politique qu’il ne possédait pas auparavant (10). Il s'en suit deux siècles et demi de pouvoir sur une grande partie du monde musulman, de rayonnement culturel, artistique et scientifique. Comme tout apogée (11), il est suivi d'un long déclin, jusqu'à l'arrivée des Ottomans en Égypte et la chute du sultanat mamelouk en 1517. L'Égypte et la Syrie ne sont désormais que des provinces du califat ottoman. Malgré le maintien d'une partie de l'élite mamelouke après la chute du sultanat, c'est l'histoire d’un régime politique qui s'éteint après avoir subi de nombreuses difficultés économiques et défaites militaires. 

Le Caire : Centre du pouvoir, noyau de la cour et résidence des sultans

Le Caire fut pour l'ensemble de l'époque mamelouke le centre du sultanat, le noyau de la cour et la résidence du sultan (12) . De ce statut s'en suit une attractivité commerciale, urbanistique et scientifique. La ville devint le centre du monde musulman, notamment après l’installation du calife abbasside. On la comparait alors à Paris, Pékin ou Venise lorsqu'Istanbul n'était même pas encore citée par les sources (13) . Parmi les lieux les plus importants de cette capitale, on peut distinguer la Citadelle, le lieu de tous les excès et les fantasmes. Cet espace aux multiples facettes était considéré comme le centre du pouvoir politique et la résidence du sultan où il y tenait audience et recevait les dignitaires étrangers. A en croire certaines descriptions, la Citadelle ressemblait à un vaste jardin d'Eden où les fastes de la cour s'épanouissaient (14). La cour du sultan est connue pour son goût du luxe et des bonnes choses, d’où les critiques parfois acerbes formulées par les traditionalistes (15) . Le Caire connut quatre phrases d’évolutions importantes sous cette dynastie. Une phase de développement, une phase de décadence et enfin une période de redressement durable avant de connaître une nouvelle phase de déclin. 

La Citadelle est le pivot de ce que l’on considère comme la plus grande ville du monde musulman. Nombreux sont les palais exhibés lors de la réception d’hôtes particuliers. Pour montrer leur puissance et leur richesse, le sultan et ses émirs se sont appropriés la ville via les productions monumentales et la construction de nombreux palais faisant état de la magnificence de la ville palatine. Les souverains n’ont cessé d’œuvrer à la démesure. Cette appréciation de l’espace est en soi un élément de distinction dans le mesure où jamais aucune élite cairote ne s’était accaparée l’espace de manière aussi marquée et durable. 

Les éléments de distinction

Aux stratégies urbaines, s’ajoutent d’autres éléments de distinctions :
 
- Les pratiques alimentaires
- Les pratiques vestimentaires
- Les divertissements mondains
 
La cour se plaisait à se parfumer et s’accommoder de vêtements nobles, l’agrémentant de nombreux bijoux et accessoires. Ce goût du luxe s’illustrait également dans l’appréciation gustative à travers des plats préparés par des chefs réputés qui travaillaient à la Citadelle. Les aliments servis à leur table, tels que la viande, les sucreries ou les épices leurs étaient également réservés. Les divertissements sont également nombreux. On se plaisait à jouer au polo, au qabaq ou encore partir à la chasse.
 
Les faits et gestes du quotidien sont sujets à un cérémonial minutieux. Ces pratiques qui se sont forgées au fil du temps ont fait appel à un ordre bien établi commun à toutes les cérémonies (banquets, costumes et itinéraires). Certains événements présentent cependant quelques particularités. Les réceptions d’ambassades impliquaient un cérémonial tout autre. Parmi les éléments de celui-ci, le serment apparaît comme l’un des aspects des plus importants. 

Les sources

Deux sources demeurent majeures et servent de réel support à mes recherches. Je pense notamment à la chronique d’Ibn Iyâs, et à celle d’al-Maqrîzî, deux historiens phares de l’époque mamelouke. L’œuvre d’Ibn  Iyâs s’intitule « Badâ’i’ al-zuhûr fî wakâ’i’ al-duhûr » autrement dit « Fleures éclatantes cueillies parmi les événements des siècles ». Il apporte de nombreuses informations sur la société mondaine et le quotidien du sultan puisqu’il s’agit d’un journal décrivant le quotidien de la cour. Cet auteur donne également des informations d’ordre général concernant la société civile (16).

Quant à al-Maqrîzî, il est lui aussi un chroniqueur égyptien de renommée, auteur d’une œuvre retraçant l’histoire générale de l’Egypte, depuis l’islamisation jusqu’à son époque (17) . Par ailleurs, il est l’auteur d’œuvres traitant de la topographie en Egypte ou encore des monnaies du monde musulman (18).

Ces deux chroniqueurs nous apportent bon nombre d’éléments sur l’histoire des sultans mamelouks et sur leur vie à la cour. Leurs œuvres ont été partiellement traduites rendant leur analyse d’avantage explicite pour les historiens francophones (19) .

Historiographie

La problématique de la cour s'inscrit autour de trois vagues historiographiques bien précises. D'une part, nombre d'articles sont datés du XIXe et du début du XXe siècle. En effet, des scientifiques et des lettrés d'Occident s'intéressent dès lors aux sciences attrayant à l'Orient par le biais notamment des colonies, ce qu'on appelle l'Orientalisme. De ce fait, nombreuses œuvres littéraires arabes ont été traduites à ce moment. A titre d’exemple, la traduction de l’œuvre d’Ibn Iyâs s'inscrit dans ce courant d'effort de traduction de manuscrits anciens. Gaston WIET en fut l'un des principaux investigateurs. 

Depuis la fin des années 1970, nous remarquons le développement d'un nouveau champ historique, celui des savoirs produits sur l'Orient, et plus généralement sur toutes les régions anciennement colonisées. Ce champ historique se veut une histoire sociale et culturelle des empires, son héritage historiographique est en plein renouvellement depuis une vingtaine d’année. 

Quant au sujet de ma recherche à proprement parler, nous ne pouvons pas dire que l'historiographie est abondante, dans le sens où des ouvrages lui auraient été consacrés. Mais de nombreux ouvrages qui abordent les Mamelouks de manière générale ont soulevé à un moment ou à un autre la question du phénomène de cour. C’est le cas de l’ouvrage d'André CLOT « L'Egypte des mamelouks: l'empire des esclaves » (20), ouvrage généraliste et destiné à un large public ou encore celui de Julien LOISEAU « Les Mamelouks (XIII-XVIe) » (21) destiné à un public plus averti. Ils nous apportent de nombreuses informations sur plusieurs aspects de la cour qu'elles soient vestimentaires, esthétiques ou architecturales. L’ouvrage du Collectif Musée Sans Frontière « L'art mamelouk: splendeurs et magies des sultans »  transmet , quant à lui, des indications capitales concernant le faste et le mode de vie des sultans mamelouks et de leur cour. En dehors de ces ouvrages, quelques articles ont traité certains aspects de la cour, plutôt que du phénomène en général, à l'image de l'article de Mounira CHAPOUTOT-REMADI, « Symbolisme et formalisme de l'élite mamlûk: la cérémonie de l'accession à l'émirat » (22) , celui de Gaston WIET, « Fêtes et jeux au Caire » (23) ou encore une partie de la bibliographie de Jean-Claude Garcin (24) et d’Ahmed ABD AL-RAZZIQ.


Notes 

[1] Il règne de 1293 à 1295 et de 1299 à 1309 du calendrier chrétien.
[2] Maqâmat d’al-Harîrî, représentant un souverain mamlûk sur son trône (1334) - Paris, Bibl. Nat., ms. arabe 5847 - (Pour plus d’information, se référer à l’article suivant : BROCKELMANN C., « Makâma », dans Encyclopédie de l’Islam, Paris, 1991, t. VI, p. 105-113.)
[3] IBN KHALDUN, Discours sur l’histoire universelle : al-Muqaddima, Actes sud, 1997, p. 256./Ibn Khaldûn est un intellectuel et diplomate musulman du XIV-XVème siècle. Son livre « Les prolégomènes, introduction à l’histoire universelle » dite al-Muqadimma, écrit en 1377, est l’ouvrage le plus connu de son œuvre littéraire et faisait office de préface à son livre sur l’histoire universelle (Kitâb al-‘abr). Il est reconnu par certains comme précurseur de la sociologie moderne.
[4] SOURDEL Janine et Dominique, « Mamelouks », dans Dictionnaire Historique de l'Islam, Presses universitaires de France, 1996, p. 526.
[5] SOURDEL, op. cit., p .529.
[6] GARCIN Jean-Claude, "Le sultan et pharaon (le politique et le religieux dans l'Égypte mamluke)" dans Hommages à François Daumas, Vol. 1, Montpellier: Institut d'égyptologie, Université Paul-Valéry, 1986, p. 263.
[7] AYALON.D, « Awlâd al-Nâs » dans Encyclopédie de l’Islam, Tome I, Paris, 1960, p. 788.
[8] SOURDEL, op. cit., p. 526.
[9] CLOT André, L'Égypte des mamelouks: L'empire des esclaves, Perrin, Paris, 2009 (1996), p. 33.
[10] Ibid., p. 82.
[11] Si on suit le schéma d’Ibn Khaldûn.
[12] LOISEAU Julien, Les demeures de l’empire : Palais urbains et capitalisation du pouvoir au Caire (XIVe-XVe siècles), Sorbonne, Paris, 2006, p. 376.
[13] LELLOUCH Benjamin et al., Conquête ottomane de l'Égypte, Brill, Boston, 2013, p. 270.
[14] IBN IYAS, Journal, Tome I, p. 169-170.
[15] LELLOUCH, Conquête, p. 411.
[16] IBN IYAS, Histoire des Mamelouks circassiens, trad. G.Wiet, Le Caire, 1945; Journal d'un bourgeois du Caire, trad. G.Wiet, Tome I, Armand Colin, Paris, 1955; Journal d'un bourgeois du Caire, trad. G.Wiet, Tome II, Armand Colin, Paris, 1960.
[17] MAQRÎZÎ (AL-), Kitâb al-Sulûk fi ma’ifati al-duwal wa l-muluk, Ed. Muhammad Mustafâ Ziyâda pour les vols I et II, Le Caire, 1934-1958 et ed. Sa’îd ‘Abd al-Fatâh ‘Ashûr pour les vols. III et IV, Le Caire, 1970-1973; trad. partielle de Quatremère, Histoire des sultans mamlouks de l’Egypte, Paris, 2 vol., 1837-1840.
[18] MAQRIZI (AL-), Khitât, 5 vols, Ed. Ayman Fu’ad Sayyid, Le Caire ; trad. partielle, Les Marchés du Caire, traduction annotée du texte de Maqrîzî, IFAO, 1979.
[19] Le fait de Gaston WIET et d’Etienne-Marc QATREMERE, Quatremère, Histoire des sultans mamlouks de l’Egypte, Paris, 2 vol., 1837-1840.
[20] CLOT, op. cit.
[21] Collectif Musée Sans Frontière, L'art mamelouk: splendeurs et magies des sultans, Edisud, 2001.
[22] CHAPOUTOT-REMADI Mounira, « Symbolisme et formalisme de l'élite mamlûk: la cérémonie de l'accession à l'émirat », dans Genèse de l'état moderne en Méditerranée (colloque), Publication École française de Rome, Rome, 1993, p. 61-79.
[23] WIET Gaston, « Fêtes et jeux au Caire », Annales Islamologique, VIII, IFAO, Le Caire, 1969.
[24] GARCIN Jean-Claude, Espaces, pouvoirs et idéologies de l'Égypte médiévale, Variorum reprints, Londres, 1987 ; « Le Caire et la province: constructions au Caire et à Qûs sous les Mameluks Bahrides », Annales Islamologiques VIII, Le Caire, 1969, p. 47-62 ; « Jean-Léon l’Africain et ‘Aydhâb », Annales Islamologiques XI, Le Caire, 1972, p. 189-209.

Citer : BENKHERFALLAH Sami, « Introduction aux fastes de la cour à l’époque mamelouke », dans Les Cahiers de l’Islam, Janvier 2018 [en ligne], URL : <  >


 


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