Les cahiers de l'Islam
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Candice Vanhecke
Journaliste spécialisée dans le domaine des religions et de la laïcité, des relations... En savoir plus sur cet auteur
Lundi 27 Mars 2017

Tintin chez les Frères musulmans


Belge converti, islamologue, défenseur d’un islam des Lumières, Michaël Privot est aussi un… ex-Frère musulman. Son passé sujet à polémique le pousse, aujourd’hui, à s’ouvrir dans un livre décapant.















Tintin chez les Frères musulmans


Belge converti, islamologue, défenseur d’un islam des Lumières, Michaël Privot est aussi un… ex-Frère musulman. Son passé sujet à polémique le pousse, aujourd’hui, à s’ouvrir dans un livre décapant.


« Dis, Papa, c’est vrai que tu es terroriste ? » Lorsque Michaël Privot essuie cette interrogation lapidaire, nous sommes au début de l’année 2016. Soit quelques semaines à peine après les attentats du 13 novembre, à Paris. Sa fille aînée vient de tomber, médusée, sur un article web le concernant. En soi, rien d’étonnant : ces dernières années, celui qui est aussi directeur du European Network Against Racism (ENAR) est souvent cité dans les médias, que ce soit en sa qualité d’islamologue, ou comme figure de premier plan de la communauté musulmane de Belgique. Une communauté qu’il n’hésite d’ailleurs pas à bousculer, surtout depuis le séisme « Charlie Hebdo » : dénonciation des discours théologiques qui légitiment la violence, critique de l’obsession pour le halal et le port du voile (dont il récuse le caractère obligatoire), appel à une relecture historico-critique du Coran, etc. Un positionnement progressiste, qui n’en est pas moins régulièrement questionné par ses détracteurs. La faute à une carte blanche publiée en 2008, dans laquelle le Verviétois (1), aujourd’hui âgé de 42 ans, révélait son appartenance aux Frères musulmans. En 2012, il quitte la confrérie, déçu de son incapacité à se remettre en question et à « sortir du bois ». Qu’à cela ne tienne. Encore maintenant, son « coming-out » frériste le poursuit, jetant, pour certains, le discrédit sur toutes ses interventions publiques. D’où un besoin impérieux de revenir sur son parcours dans un livre (2) et cela, aussi, pour ses enfants.

Parents radicalisés

Mais l’épisode « Frères musulmans » ne fut qu’une étape dans un cheminement spirituel et citoyen commencé bien plus tôt. A l’âge de 19 ans, pour être précis. A cette époque, ce jeune étudiant en langues orientales a soif de divin. Mais, comme il l’écrit lui-même, son élan mystique s’inscrit dans une démarche totalement post-moderne, qui l’amène à décortiquer « l’offre disponible sur le marché de la foi ». Après passage chez Monsieur le Curé et visite au rabbin, ce sera finalement la religion musulmane que le jeune homme aux allures de Tintin embrassera. Il prend ensuite le chemin de Damas, pour suivre des cours à l’Institut Français des Etudes Arabes. C’est durant cette période que le ciel, dans son insondable facétie, lui tombe sur la tête, puisqu’il apprend alors, par téléphone, que ses parents et sa grand-mère se sont convertis à l’islam. Jusque-là, il n’avait rien su de leur évolution spirituelle. Mais aurait de loin préféré. Surtout lorsque, à son retour de Syrie, sa famille lui demande d’abandonner sa thèse dans le domaine de la philosophie islamique. « A la mosquée, ils ont dit que la philosophie, c’est « haram » (interdit, NDLR) », lui balance sa mère. « La mosquée en question, c’était précisément « la » mosquée salafiste de Verviers, se souvient Michaël Privot. Aujourd’hui, mes parents sont devenus des musulmans lambda, mais je ne m’explique toujours pas comment ils ont pu, au départ, rentrer dans un moule autoritaire avec une telle facilité. »
Pour sa part, c’est dans une mosquée d’un genre très différent qu’il fera ses premiers pas en tant musulman engagé. D’abord comme traducteur des prêches en français, ensuite comme membre du conseil d’administration où, entre autres actions, il poussera au recrutement d’une femme imam, pour assurer la guidance spirituelle des fidèles  féminines. Une initiative qui placera la mosquée Assahaba sous les feux des projecteurs internationaux, avant d’être abandonnée, sur pression des ouailles les plus conservatrices. 

La « matrice »

C’est en fréquentant certains gestionnaires de cette mosquée que Michaël Privot finira par intégrer les Frères musulmans, option qui, à cette époque, lui semble être le meilleur moyen pour combiner islamité et citoyenneté. C’est aussi à ce moment du récit que nous plongeons avec lui dans l’univers de la confrérie. Pour décrire cette dernière, il préfère, aux termes de « mouvance » ou de « galaxie », celui de « matrice idéologique », qui reflète davantage l’hétérogénéité  de ses membres. Cependant, il identifie un dénominateur commun aux différentes branches européennes : « Les Frères musulmans se perçoivent essentiellement comme les « syndicalistes » de l’identité musulmane, observe Michaël Privot. Cela passe par la défense du port de vêtements religieux dans l’espace public, de l’accès à la nourriture halal, du droit à pratiquer sa foi le plus librement possible, etc. » Quant à la méthode utilisée pour défendre cette identité, l’islamologue la résume en un mot : pragmatisme. Notamment dans le domaine politique. « En France, on va ainsi retrouver des Frères musulmans aussi bien au Parti socialiste que chez Les Républicains, au Front de Gauche et même dans le camp de Marine Le Pen. Très souvent, ces accointances politiques dépendent d’enjeux purement locaux. Il s’agira, par exemple, d’entretenir de bonnes relations avec l’élu susceptible d’autoriser une nouvelle mosquée dans la ville. »

Frères vs salafistes

L’objectif principal des Frères musulmans ne serait donc plus d’ « islamiser la société par le bas », comme le préconisa, au début du XXe siècle, le fondateur de la confrérie, Hassan el-Banna ? « Plus en Europe, en tout cas, avance Michaël Privot. Attention, il existe toujours un noyau d’irréductibles qui, comme les Frères des années 70-80, entendent islamiser les populations européennes en leur démontrant, par l‘exemple, combien l’Islam est merveilleux. Mais ces derniers représentent, aujourd’hui, une minorité. » Surtout que, entre-temps, les Frères ont dû affronter une concurrence nouvelle en Europe, à savoir le salafisme : « Dès le départ, les Frères musulmans se sont positionnés comme étant les seuls détenteurs du « vrai » islam. Or, ce type de discours a, depuis, été repris par les salafistes, qui y ont ajouté une sérieuse dose de conservatisme. Résultat : les salafistes ne cessent de grignoter des « parts de marché » aux Frères musulmans. » Avec pour conséquence un inévitable repositionnement de ces derniers, qui varie en fonction de leur implantation géographique. « Au Royaume-Uni, les Frères musulmans se sont lancés dans la course au rigorisme, constate l’islamologue. Cela se traduit, par exemple, par des conférences où les publics masculin et féminin sont séparés par un rideau. En France, en Belgique et en Suisse, on assiste au phénomène inverse. Les Frères se présentent désormais comme les « musulmans évolués », désireux de  conjuguer citoyenneté et  identité religieuse affirmée, par opposition aux salafistes qui souhaitent vivre totalement en dehors de la société. » 

Peur des pogroms

Ceci dit, l’affirmation de cette identité musulmane ne va pas sans poser quelques soucis. On le voit avec les multiples affaires liées à l’alimentation halal, au port du voile ou à celui du burqini. Or, pour Michaël Privot, le véritable problème est le suivant : « Nous sommes, aujourd’hui, confrontés à un sentiment d’insécurité identitaire généralisé. C’est la peur de l’assimilation versus celle du grand remplacement. Disons-le tout net : cette dernière thèse est une vaste fumisterie. Avec un pourcentage qui s’élève à 7,5 % de la population, les musulmans sont très loin de pouvoir, un jour, constituer le groupe majoritaire en France. » Cependant, le directeur de ENAR dit comprendre certaines craintes émanant de non-musulmans. Et, selon lui, la faute n’en incomberait pas uniquement aux djihadistes : « Lorsqu’on entend un collègue ou un ami de confession musulmane tenir des propos hallucinants sur la démocratie ou l’égalité hommes-femmes, il n’est pas illogique de se poser des questions sur l’impact de l’islam dans nos sociétés. Cela, les musulmans doivent en être conscients et, surtout, prendre à bras le corps le problème des discours inacceptables. Ce n’est pas en répétant en boucle que « l’islam est paix et amour » que l’on règlera quoi que ce soit. »
De la même façon, Michaël Privot appelle aussi les non-musulmans à prendre conscience de la peur de ses coreligionnaires qui craignent d’être, un jour, victimes de pogroms. Une peur qui, selon lui, est très probablement exagérée, mais néanmoins bien présente au sein de la communauté. Et le converti de citer cette anecdote exemplative : « La première fois que j’ai vu une arme, c’était dans une mosquée. Devant mon air ébahi, son détenteur m’a rétorqué : « Bien sûr que j’ai une arme. Je sais très bien que, un jour, ils viendront nous dégommer, comme ils l’ont fait avec les juifs. Et jamais je ne  laisserai qui que ce soit toucher à ma famille. » Et cela, c’était il y a déjà dix ans. »

Candice Vanhecke

(1) Habitant de Verviers, ville proche de Liège.
(2) Quand j’étais Frère musulman : parcours vers un islam des lumières, Editions La Boîte de Pandore, 235 p.





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