Les cahiers de l'Islam
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Samedi 20 Septembre 2014

Rencontre avec Marc-Antoine P. de Montclos : Du fondamentalisme à l’islamisation de l’Afrique subsaharienne, entre réalité et fantasme



Depuis quelques années des observateurs parlent d'une progression de l'islam radical en Afrique, et cela compte tenu : de la présence de groupes comme Aqmi au nord-Mali (et cela malgré l'intervention française); des actions spectaculaires et quotidiennes de Boko Haram au Nigeria; des shebab en Somalie, etc. Faut-il déduire de l'émergence de ces groupes et de leurs actions que l'Afrique se convertit à l'islam radical ? Dans cette Rencontre, Marc-Antoine Pérouse de Montclos nous propose quelques éléments de réflexion et nous invite à la prudence sur cette question vu les nombreux biais qui l'entoure.

Marc-Antoine Pérouse de Montclos
Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Professeur à l'Institut français de géopolitique, Université Paris 8. Chercheur associé au CEPED (Centre Population & Développement). Associate Fellow, Africa Programme, Chatham House. PRIO Global Fellow (Peace Research Institute in Oslo).

La multiplications des mosquées et les créations d'ONG islamiques témoignent non pas de l'expansion de l'islam en Afrique, mais de sa modernisation.
 

Ansar Dine au Nord-Mali, les Chebab dans le sud de la Somalie, la secte Boko Haram au Nigeria… ces groupes islamistes ne manquent pas de raviver la crainte récurrente depuis l’époque coloniale d’une islamisation de l’Afrique subsaharienne. Mais que veut dire « islamisation » dans des régions où, de fait, les musulmans sont déjà majoritaires ?

Sur le plan sémantique, le terme d’islamisation renvoie à trois notions qui ne se recoupent pas forcément. A savoir : une augmentation relative du nombre d’Africains musulmans ; la montée en puissance de pratiques religieuses intégristes ; et la radicalisation des modes de protestation des musulmans du continent. De ce point de vue, il convient de remettre en perspective les phénomènes de conversion, de fondamentalisme et de recours à la violence.

Historiquement, d’abord, l’avancée de l’Islam a plutôt été freinée par le colonisateur. Depuis lors, on serait bien en peine de savoir qui, de l’islam ou de la chrétienté, a davantage marqué de points dans ces formidables réserves de conversion que sont les sociétés dites animistes. Pas toujours fiables et actualisés, les recensements ne livrent que peu d’informations sur les allégeances confessionnelles des Africains. Les données démographiques disponibles ne permettent pas de savoir si, toutes proportions gardées, le pourcentage de musulmans a augmenté en Afrique subsaharienne. Le Nigeria, pays le plus peuplé du continent, reste ainsi un grand mystère. Réalisés en 1953 et 1963 au sortir de la période coloniale, les deux derniers recensements à renseigner les croyances religieuses de ses habitants montrent par exemple une légère diminution de la proportion de musulmans.

Héritage Maternel
 
En l’absence de données valides, qu’en est-il alors des pratiques religieuses et politiques des musulmans d’aujourd’hui ? Les partisans de la thèse d’une (ré)islamisation de l’Afrique subsaharienne arguent de la multiplication du nombre de mosquées ou d’ONG musulmanes, sans oublier le port du voile. Autant d’arguments qui ne résistent guère à l’analyse. Si tant est qu’on puisse les quantifier, les changements d’habitudes vestimentaires signalent éventuellement une montée en puissance du fondamentalisme. Mais ils ne disent rien de la conversion d’une religion à l’autre. Quant à la prolifération de mosquées, elle accompagne surtout le croît démographique et l’urbanisation de la population musulmane. En fait d’expansion, elle témoigne aussi d’une fragmentation de l’islam, quand des imams dissidents s’en vont fonder leur propre communauté, à l’instar des Eglises évangéliques. Enfin, l’émergence d’ONG islamiques est rassurante : à défaut d’une véritable démocratisation, elle montre que les musulmans d’Afrique se sont modernisés et insérés dans des processus de transition qui donnent un rôle de contre-pouvoir plus visible à la société dite civile.

A terme, l’islamisation de l’Afrique subsaharienne devrait en réalité passer par les femmes et la démographie. En effet, l’indice synthétique de fécondité des musulmanes des pays ruraux du Sahel est bien plus élevé que dans les villes christianisées de la côte Atlantique, de Lagos au Cap en passant par Douala ou Luanda. Autrement dit, la poussée démographique et migratoire de ces régions, qui comptent parmi les plus pauvres du continent, pourrait, par la force des choses, aboutir à une forme d’islamisation « douce » et sans conversion. Un pareil processus n’est d’ailleurs pas sans rappeler qu’historiquement, l’islamisation de l’Afrique s’est surtout faite par le commerce, plutôt que par la guerre, la conquête territoriale et la razzia esclavagiste.

Biais médiatique

La focalisation des médias sur les groupes les plus extrémistes — les Chebab,  Ansar Dine, Boko Haram, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) au sud de l’Algérie ou le Mouvement unicité et jihad en Afrique de l’ouest (Mujao) en Mauritanie ­— donne le sentiment d’une montée en puissance d’un fondamentalisme systématiquement assimilé à la violence terroriste. C’est oublier que l’Afrique subsaharienne est coutumière des insurrections politiques conduites sous la bannière de l’islam. De par leur ampleur, les mouvements rebelles d’aujourd’hui n’égalent en rien l’invasion de l’Ogaden éthiopien par les Somali d’Ahmed le Gaucher au XVIe siècle, ou la révolte mahdiste du Soudan et la guerre sainte (jihad) des Peuls d’Ousman dan Fodio, qui a abouti à la création du califat de Sokoto dans le nord de l’actuel Nigeria au XIXe siècle. A présent, le temps des grandes conquêtes territoriales de l’islam est bel et bien révolu.

Sans doute les groupes fondamentalistes de l’Afrique contemporaine sont-ils capables de donner une résonance internationale à leur combat dans un monde globalisé à l’affût d’une guerre de religions. Mais leur base sociale est des plus ténues. Aqmi et le Mujao sont des groupes terroristes dont les membres sont tous combattants ou trafiquants. Boko Haram est considéré comme une secte d’illuminés par l’immense majorité des musulmans du Nigeria. En tant qu’héritiers de l’Union des tribunaux islamiques brièvement au pouvoir à Mogadiscio en 2006, seuls les Chebab du sud de la Somalie ont pu un moment bénéficier d’une réelle base sociale pour faire régner l’ordre après des décennies de guerre civile puis pour repousser l’envahisseur étranger et chrétien, éthiopien ou kenyan.

Dans tous les cas, il convient de ne pas se focaliser exclusivement sur l’Afrique sahélienne, déjà islamisée. Plus au sud, il existe des minorités musulmanes qui sont parfois stigmatisées et qui, à ce titre, pourraient aussi avoir des raisons de prendre les armes. Or c’est rarement le cas. Les exceptions relevées au Kenya, en Ethiopie ou en Erythrée confirment la règle car il s’agit de groupes irrédentistes ou indépendantistes qui évoluent à la lisière de l’Afrique musulmane. Quant aux islamistes d’Ouganda ou d’Afrique du Sud, ils poursuivent surtout des objectifs locaux. Au Cap, par exemple, les membres de Pagad (People Against Gangsterism and Drugs) ont constitué en 1996 une milice d’autodéfense en s’alliant aux fondamentalistes du groupe Qibla pour lutter contre les trafiquants de drogue dans les townships. Les événements au Mali ne sauraient donner lieu à des généralisations hâtives.




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