Les cahiers de l'Islam
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Samedi 18 Juillet 2015

Rencontre avec Kamal Bouayed : Le Dernier des livres (un roman historique sur la collecte du Coran)



A travers ce roman j’ai voulu rendre accessible l’Histoire sacrée du plus célèbre manuscrit du Coran, la rendre plus littéraire, plus compréhensible et plus humaine. Un Livre qui fut adulé et vénéré dans Dâr al-Islâm pendant des siècles. II fut durant longtemps le plus grand symbole de pouvoir pour un souverain musulman. Sa possession donnait gloire et reconnaissance et sa perte ramenait peine et disgrâce. (Kamal A. BOUAYED)

Kamal A. BOUAYED
Kamal A. BOUAYED



 

Kamal A. BOUAYED est né à Alger en 1967. Issu s’une ancienne famille d’intellectuels algériens. Diplomé Ingénieur à l’Université d’Alger, Master MBA à Madrid, Docteur en Economie et Gestion des Entreprises à l’Université Autonoma de Madrid et Doctorant en Sciences de Religions à l’Université Complutense de Madrid. En 2004 il publia son premier roman, Les Sans-Destin, qui eut d´élogieuses critiques pour être le premier roman en Algérie à aborder le drame des clandestins africains. L’expression des Sans-Destin a été reprise d’ailleurs par le chercheur Jean-Robert Henry dans ses communications. Ce premier roman fut aussi l’objet d’une thèse à l’Université Mentouri Constantine : Analyse Trans-textuelle et Spatiale des Sans-Destin  de Kamal Bouayed. 

Les Cahiers de l'Islam : Vous venez de publier votre second roman (Le Dernier des livres) avec pour thème le "mushaf d'Uthmân", pourquoi ce thème? S'agit-il d'un récit romancé de la constitution du mushaf uthmanien ?

Kamal A. BOUAYED : Lorsque mon père me parlait de l’essai qu’il avait écrit sur Muṣḥaf ‘Uṯmān: « al-rihla al adjiba linuskhatin min mushafi al-Khalifa ‘Uthman fí ardja’i al-Maghreb wa al-Andalus», Je fus très vite fasciné par l’aventure épique de ce manuscrit mais je ne me doutais guère que quelques années plus tard j’allais entreprendre une tâche difficile et risquée : l’écriture d’un roman autour de cette fameuse copie du Coran.

Après mon premier livre, Les Sans-Destin, je voulais écrire un roman historique et l’occasion s’était présentée à moi d’écrire une histoire romancée de l’aventure extraordinaire de cette authentique relique sacrée qui voyagea depuis Médine jusqu’en Andalousie et le Maghreb, et qui fut pendant plus de six siècles extrêmement convoitée, jalousement gardée, protégée et héritée par les souverains, profondément vénérée par les peuples.
J’ai dit auparavant que c’était une tâche difficile et risquée, car je voulais donner voix aux véritables protagonistes qui ont entouré l’extraordinaire histoire de ce manuscrit. Depuis les trois premiers Califes Abû Bakr, Omar ibn el Khattab et ‘Uthman bnu ‘Affân, ainsi que leur scribe Zayd Ibn Thâbit, jusqu’au Mérinide Abu al-Hasan et son fils Abû ‘Inâne, en passant par les Cordouans Averroés et Ibn Tufayl et les Ziyanides Abû Saïd et Abû Ziyane.

Ce fut une lourde tâche car je voulais non seulement me rapprocher de ces grands hommes religieux et historiques, pour les étudier, pour les analyser, pour les comprendre, pour me familiariser avec eux, pour les écouter, pour leur faire dire des paroles qu’ils ont réellement prononcées, mais je voulais aussi préserver le contexte historique, l’intégrité de ces personnages, leurs valeurs et leur aura exceptionnelle.  

A travers ce roman j’ai voulu rendre accessible l’Histoire sacrée du plus célèbre manuscrit du Coran, la rendre plus littéraire, plus compréhensible et plus humaine. Un Livre qui fut adulé et vénéré dans Dâr al-Islâm pendant des siècles. II fut durant longtemps le plus grand symbole de pouvoir pour un souverain musulman. Sa possession donnait gloire et reconnaissance et sa perte ramenait peine et disgrâce.

Dans le contexte historique de la genèse du Livre du Coran, on retiendra que les premières mises par écrit des textes sacrés avaient comme support des omoplates de béliers, des tessons de céramiques, des nervures de palmiers, des peaux de chameaux et des papyrus.
Il y eut alors deux collectes de ces textes.

La première collecte fut entreprise par le premier Calife Abû Bakr étroitement conseillé par celui qui deviendra le deuxième Calife de l’Islam Omar Ibn el Khattab, et eut pour but d’agrouper tout le matériel coranique par peur d’en perdre une partie ou de le voir altéré, à cause essentiellement de l’expansion fulgurante que connaissait l’Islam à cette époque.
La seconde collecte fut entreprise par le troisième Calife Uthman Bnu ‘Affân qui, étant données les différences qui se manifestaient dans la lecture du Coran dans les contrées lointaines et les territoires conquis, voulut agrouper tous les musulmans autour d’un texte unique et le fixer ne varietur (invariable). Il le fit sous la supervision de son scribe Zayd Ibn Thâbit et d’un comité de trois sages Mecquois.

Lorsque le Calife ‘Uthman conclut cette seconde collecte du Coran (650), il fit constituer un codex et fit faire 4 copies qu’il expédia vers les grandes cités de l’époque, une à Koufa, une autre à Bassora, une troisième à Damas et il garda la quatrième pour lui, à Médine. Tout le matériel coranique rassemblé jusqu’alors brûla dans un autodafé dans le but de préserver l’intégrité des 4 copies manuscrites. Le Calife ‘Uthman mourut d’ailleurs assassiné en récitant une des sourates de ce manuscrit sacré. Son sang en macula quelques pages. La légende de Mushaf ‘Uthman était née… !

Quant à l’écriture du Livre, le style utilisé fut coufique, avec tous les versets écrits en grandes lettres, sans vocales (shakl), ni signes diacritiques (tanquit ou i‘jam). Ce Mushaf ne contenait ni les noms de sourates ni la séparation entre elles, et était dépourvu de toutes décoration.
Plus tard, ver l’an 707, ce fut el Hajjaj sous le Calife ‘abd al-Malik qui, en complétant le travail de Abou al-Aswad al-Douali, améliora la vulgate en introduisant le Scripto Plena dans les textes écrits du Coran et en réformant l’écriture arabe avec de nouveaux signes pour les phonèmes et en réorganisant l’alphabet.

Cette copie du Livre du Coran fut tout d’abord vénérée à Damas sous les Omeyyades, le peuple et les souverains voyant en elle un aspect protecteur, une sorte de Talisman. Elle passa par la suite aux mains d’Abderrahmane le prince émigré de Cordoue où elle demeura plus de cinq siècles durant. Mushaf ‘Uthman eut dans cette ville d’Andalousie une grande influence sociale, religieuse et géopolitique unique dans le genre. On l’habilla des plus beaux ornements, d’une robe d’un cuir des plus exquis, incrustée de rubis et d’émeraudes. Les soins et la mise en scène dont elle faisait l’objet outrepassèrent les frontières d’al-Andalus. Ce manuscrit sacré fut utilisé par les souverains omeyyades comme instrument politique et de cohésion sociale. D’autre part, les évènements et les actes liturgiques autour de ce Livre furent d’un grand faste. Les souverains l’utilisaient comme Talisman dans leurs expéditions, en temps de paix comme en temps de guerre. C’était le Palladium des Califes, des Emirs et du peuple.

Lorsque, plus tard, il passa aux mains des Almohades, puis des Merinides et des Ziyanides, les souverains jalousaient sa possession dans leur désir d’émancipation et de légitimité. Leur but était d’instaurer des cultes populaires tant pour se réconcilier avec les habitants de la ville que pour renforcer le sentiment de singularité que cette population avait d’elle-même.
On remarquera au passage une très frappante similitude entre cette relique et la quête du Graal !!!

Les Cahiers de l'Islam : Le Soir d'Alger écrit qu'il s'agit d'un "roman historique, d’aventure, biographique, fantastique, fresque et saga, et même un peu policier". Pourquoi avoir mobilisé ces divers registres ?

Kamal A. BOUAYED : On est en face d’un roman d’intrigue et d’action, qui puise toute sa force de faits historiques. C’est l’histoire d’un journaliste algérien, Tarik, qui, suite à la découverte d’un très vieux manuscrit écrit par un certain Mahmoud al-Tilimsani, replonge dans l’incroyable histoire de Mushaf ‘Uthman, mais il n’est pas le seul à vouloir posséder ce Livre d’une valeur incalculable. Tous les moyens sont bons pour se l’approprier, de la même manière que l’on fait les différents souverains pendant des siècles…comme dirait le philosophe et historien Mircea Eliade, c’est l’Eternel Retour…

Alors, pour tisser différentes histoires autour de Mushaf ‘Uthman, des séquences en flash-back sont utilisées tout au long de ce roman. Pour les construire, j’ai suivi trois directions spatiales dans mon écriture :

La première direction se base sur le fait que pour relater les aventures de ce fameux manuscrit depuis Médine jusqu’à Fès et Dellys en Algérie, en passant par Cordoue, Marrakech et Tlemcen, je me suis basé sur des faits historiques en puisant dans les sources anciennes.
La deuxième direction est concomitante à la première et a consisté à rendre les péripéties de ce vieux manuscrit plus vives et moins descriptives en introduisant dans chaque « arrêt » ou « étape » historique une histoire imaginaire avec ses héros réels ou fictifs, mais qui tourne autour de ce manuscrit du Coran.

La troisième direction, et pour épicer le tout, j’ai fabriqué une intrigue contemporaine, telle un jeu de marelle, avec ses protagonistes modernes et une course poursuite qui prétend tenir en haleine le lecteur dans le temps présent et lui permettre de décrocher de temps à autre, afin de reprendre son souffle et replonger dans les profondeurs du 7ème, du 10ème, du 12ème et du 14ème siècle.

Les Cahiers de l'Islam : Pouvez-vous nous donner un aperçu rapide des différents chapitres de ce roman et des thèmes traités ?

Kamal A. BOUAYED : Mahmoud al-Tilimsani va être le véhicule de mon livre. A travers ce personnage énigmatique, je reproduis les principaux lieux qui ont vu de près Mushaf ‘Uthman : Médine, Cordoue, Marrakech, Tlemcen et Fès. De cette manière, j’ai construit la trame de cette histoire en me fixant des époques clés :

1. Dans le premier chapitre, (Les Manuscrits de Dellys), tout d’abord, je situe l’argument de ce roman à Alger, en l’an 2009 , avec comme protagoniste un jeune reporter du Bled, son ami Hamid Lacheraf, un chercheur en manuscrits qui lui adresse une inquiétante lettre pleine de mystère et puis une jeune espagnole, Marta, experte aussi en Manuscrits arabes. Le don d’un lot de manuscrits à la Bibliothèque Nationale de la part d’une vielle dame de Dellys va bouleverser la vie de ces personnes. En particulier, un livre écrit par un certain Mahmoud al-Tilimçani et dont fait part Hamid Lacheraf dans sa lettre : « El ri‘hla el ‘adjiba li Mushaf Uthman, wa dhikr ‘hikayat hawla hadha el Qur’an, ‘abra el buldan wa azzaman. » (« L’incroyable odyssée de Mushaf Uthman, et le récit de contes autour de ce Coran, à travers les terres et le temps. »). La découverte de ce manuscrit plonge alors Tarik et Marta dans les abysses de l’Histoire musulmane.

2. La deuxième histoire nous situe à Médine (Mushaf ‘Uthman), en l’an 29 de l’Hégire (650 apr. J.-C.), pour vivre d’une manière romancée tout le processus de collecte entrepris par le Calife ‘Uthman, avec sa femme Naïla à ses côtés. On y rencontrera Hudaïfa, le scribe Zayd Ibn Thâbit, le comité des sages, et l’évocation de la collecte des Califes Abû Bakr et Omar Ibn Khattab qui prennent la parole dans ces pages mais sans altérer leurs dires authentiques selon la chaine de transmission rapportée par les sources (isnad).

3. Dans le troisième chapitre (La Casbah d’Alger) l’intrigue commence dans la Casbah d’Alger, avec une course-poursuite dans les dédales de la vielle ville, des malfaiteurs sans scrupules, le danger qui guette dans chaque coin de rue,  et la chaleur du décor que surplombe la baie d’Alger.

4. Le deuxième chapitre historique (Mushaf Abderrahmane) nous mène à Cordoue, au 10ème siècle, l’époque du Calife Abderrahmane III al-Nassir. A travers des protagonistes qui sont, cette fois-ci des enfants de dix an, on découvre à travers leurs yeux et leur espièglerie enfantine, le Mushaf dans toute sa splendeur, sa puissante influence sociale et religieuse sur le peuple d’al-Andalus, et on revit avec ces trois gamins, l’un Musulman, l’autre Chrétien et le troisième Juif, la catastrophe de la légendaire bataille de Simancas, connue par la bataille du fossé (‘am al khandak).

5. Dans le cinquième chapitre, (Le Carbone 14) Tarik et Marta soliloquent sur al-Mushaf al-Imam qui s’imposa dans les terres de l’Islam comme le Livre unique, la référence commune.  Ils repassent la genèse de l’écriture arabe qui a subi différentes transformations pour arriver à la calligraphie actuelle. Alors d’un côté il y a la révélation des textes sacrés que l’on peut affirmer qu’elle est restée intacte au fil du temps et qui est du domaine divin, et de l’autre côté il y a la mise sous écrit de ces textes, améliorée jusqu’à sa fixation définitive, et qui est du domaine humain. Ils parlent de Paléographie et de Codicologie, de datation des manuscrits -implicite (feuille, écriture), explicite (dates écrites), approximative (données historiques), épigraphique (comparaison de manuscrits), radiométrique (dépistage de la désintégration des microorganismes par le carbone 14).

6. Le troisième volet historique nous situe à Cordoue (Mushaf Abdelmoumen), juste au moment où le souverain almohade Abd al-Moumen se fit offrir Mushaf ‘Uthman par les habitants de Cordoue. Le Manuscrit quitte la terre ibérique en l’an 1157 apr. J.-C. et est soigneusement acheminé à Marrakech où il jouira de soins encore plus fastueux et attentionnés. Pour discuter la légitimité de ce présent, on assiste à un banquet où Averroès, usant des techniques de la maïeutique de Socrate, conduit ses adversaires de tables vers la vérité,  y compris le célèbre philosophe autodidacte Ibn Tufayl.

7. Dans le septième chapitre (Les Menines), le décor change, et Tarik et Marta sont à Madrid. Dans le musée du Prado, entre les tableaux du Gréco et de Goya, Tarik est fasciné par le tableau des Ménines de Velázquez qui sera le théâtre d’une intrigante découverte du jeune reporter qui va changer le cours de cette histoire.

8. Le quatrième chapitre historique (Mushaf Yaghmoracen) tient lieu à Tlemcen, la capitale des ‘Abd al-Wadides. En plein dans l’un des sièges les plus longs et des plus cruels de l’Histoire de l’humanité, une histoire d’amour est chantée à l’intérieur des remparts de la ville, entre le souverain Abû Ziyane et sa bien-aimée Leila. Les détails de ce siège, tantôt horribles tantôt tendres et affectueux, nous transportent en plein dans la cruauté qu’on fait preuve les Mérinides pour s’emparer de cette ville aux habitants héroïques. Le Mushaf d’Uthman est bien sûr le centre de cette histoire tragique.

9. Le neuvième chapitre de ce roman, (Au Pays des Ziyanides)  nous transporte dans le Tlemcen actuel, avec son brouhaha et les klaxons des voitures. Tarik et Marta font la connaissance de l’inspecteur Choukri qui suit de près une affaire des plus rocambolesques.

10. Le cinquième chapitre historique (Mushaf Abu al-Hasan) tient lieu à Fès, à l’époque Mérinide, et durant Leilat al Qadr, une grande cérémonie fut organisée au Palais du souverain. L’histoire tourne alors autour du livre d’Abraham de Tolède et des voyages nocturnes du Prophète, le Isra’ et le Mi‘radj. Avec bien sûr Mushaf ‘Uthman en avant-scène de cette nuit magique.

11. Suivent alors quatre chapitres qui poursuivent l’intrigue de cette histoire, (Celle des colonnes), (Le secret), (Sidi Boumediene), (La caisse Mystèrieuse) et (Honaïn), avec la fin de l’énigme, la fin de l’histoire. Je termine cette exposition non sans rapporter un passage du Livre de Mahmoud al-Tilimçani qui dit :

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux
En ce dixième jour du mois de Ramadhan de l’an 754 de l’Hégire (1354 apr. J.-C.), je clos l’écriture de mon livre : « L’incroyable odyssée du Mushaf d’Uthman, et le récit de contes autour de ce Coran, à travers les terres et le temps. ». Au fil de cinq fabuleuses histoires que j’ai diluées dans mon encrier, j’ai pris mon calame pour raconter ainsi les péripéties du Livre le plus sacré de l’Islam, le Mushaf Uthman. De Médine à Fès, en passant par Cordoue, Marrakech et Tlemcen, j’ai voyagé avec ce Livre à travers les siècles pour raconter son incroyable histoire. Un sage lettré se demandera certainement ce qui m’a poussé à écrire un livre de contes sur Mushaf Uthman et quel en a été le véritable enjeu. Pourtant, l’explication est non seulement incroyable mais extraordinaire aussi… ».




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