Les cahiers de l'Islam


Dimanche 7 Juillet 2013

Mémoires d'orientaliste

L’orientaliste, arrivé au crépuscule de sa carrière, voit sa vie défiler comme un film d’aventure. Et tente de nous y plonger avec lui.




Mémoires d'orientaliste

Broché : 496 pages
Editeur : Gallimard
Date parution : 21 mars 2013
Collection : Témoins
Langue : Français
Prix : EUR 22,33
ISBN-10 : 2070140776
ISBN-13 : 978-2070140770

 


On ne présente pas Gilles Kepel, l’un des plus illustres islamologues français de sa génération, auteur d’une douzaine de best-sellers internationaux sur le monde arabe et l’islam contemporain, membre de l’Institut universitaire de France et professeur à Sciences-Po où, des décennies durant, il a formé une pléthore de spécialistes reconnus dans le champ des études arabes.

En décembre 2010, par un malencontreux hasard du calendrier, la direction de l’IEP de Paris décide de fermer le Master d’études Arabo Islamiques que dirigeait le professeur Kepel. Une date charnière qui correspond à la date de l’immolation du vendeur ambulant de Sidi Bouzid en Tunisie donnant lieu à la première séquence des révoltes arabes. Meurtri et privé de ses étudiants, Gilles Kepel qui comme tant d’autres orientalistes, n’avait pas anticipé l’ampleur des révoltes en cours, a pris son bâton de pèlerin et est parti sur place refaire du terrain sur les traces de ses premières études entamée vers la seconde moitié des années 1970.
 
Animé par cette grande inconnue et aussi le besoin de réhabiliter l’image de l’Orientaliste malmenée par les écrits de l’intellectuel palestinien Edward Said [1], il a ainsi passé ces deux dernières années à voyager sans répit. On se souvient notamment des chroniques hebdomadaires des Matins qu’il confiait aux auditeurs de France Culture, souvent communiquées au téléphone entre deux avions. Pendant deux ans donc, Gilles Kepel a parcouru le monde arabe en long et en travers, faisant une halte sur les lieux où l’histoire s’écrit à la vitesse de la lumière après des décennies d’immobilisme : l’Egypte qu’il affectionne particulièrement pour y avoir longuement séjourné lors de son doctorat, la Tunisie, le Yémen, Oman, la Libye, le Qatar, Bahreïn, Israël, la Palestine, la Turquie, mais aussi la Syrie du nord sous contrôle des rebelles.

L’auteur, qui n’a nul besoin de prouver une fois de plus sa maitrise du métier de chercheur, s’adonne cette fois-ci à ses talents littéraires. Fils du dramaturge franco-tchèque Milan Kepel (traducteur de Vaclav Havel), il renoue avec le récit de voyage d’un Volney [2], comme pour mieux partir à la rencontre des peuples et de leurs dirigeants, confrontant ce qu’il connaissait depuis quatre décennies d’études avec les yeux du journaliste et le recul de l’universitaire. De son périple, il a couché sur le papier quatorze carnets, conçus comme autant de stations, impressions sur le vif, échos des contradictions et des déchirements de ces sociétés. Ses textes, écrits sur le ton de la confidence et de l’anecdote, le sont dans un style se voulant épuré de tout jargon scientifique.
Jouissant d’une incontestable notoriété dans le monde arabe par ses écrits sur l’islam politique, G. Kepel s’est vu accordé toutes les portes ouvertes à l’exception notable de celles de l’Arabie saoudite qui lui a refusé un visa d’entrée, mais aussi celles des dirigeants qataris peu enclins à se confier sur leur activités auprès des Frères musulmans de Tunisie, d’Egypte et de Syrie. Sans verser dans les théories du complot, G. Kepel décrypte prudemment le rôle de ce petit Etat de 200 000 ressortissants et d’ "un million d’esclaves", rappelant à l’ envi comment la chaîne Al Jazeera s’était abstenue d’accorder une égalité de traitement des manifestations au Bahreïn, pays allié du Qatar.


 Pour Gilles Kepel, les bouleversements en cours seraient essentiellement le fruit de l’émancipation d’une classe moyenne supérieure, fer de lance des mouvements de masse. Se voulant pédagogue, il propose une anatomie des mouvements islamistes (Frères musulmans et Salafistes) qui pavoisent désormais au grand jour, avant de démontrer en quoi ces derniers ont reproduit à l’identique l’ordre politique et social précédent via le maillage étroit de leurs sociétés respectives, canalisant ainsi à leur profit les dividendes orchestrées par les jeunes révolutionnaires en herbe.
Passée la première phase du soulèvement d’une jeunesse séculière, pris en otage par la suite par le discours démagogique des islamistes, suivie de la prise du pouvoir par ces derniers, nous sommes rentrés dans la séquence la plus longue, celle d’une gouvernance islamique périlleuse car inapte à apporter des solutions structurelles aux profondes métastases qui rongent ces sociétés.
 
Fin observateur du discours des nouveaux dirigeants politiques et spirituels qu’il était allé rencontrer à Tunis, au Caire, Istanbul, Tripoli d’Orient (Liban) et d’Occident (Libye) ou encore à Doha, Gilles Kepel n’en oublie pas moins les détails extérieurs qui font la réalité du quotidien de ces villes et villages qui ont massivement voté pour le changement. Il s’attarde à décrire non sans plaisir le moindre détail allant de sa confortable villa tunisienne en bord de mer à l’imposant palais la Moukhtara au Liban dans la montagne du Chouf, résidence du leader druze, Walid Joumblatt, dont il a été l’hôte. En guise de "bonus", les amateurs de la vie politique libanaise apprécieront sûrement la description généreuse qu’il fait de la ravissante épouse de cet ancien seigneur de guerre.
 
Aussi, du Maghreb au Machreq, on  est frappé d’emblée par la sensualité palpable du récit, que ce soit la description des lieux et des paysages qu’il arpente mélancolique, en souvenir des temps anciens, ou encore de l’évocation lancinante d’une Méditerranée solaire chantée par le poète grec de la cosmopolite Alexandrie (devenue bastion du salafisme égyptien) Cavafis. Une sensualité langoureuse qui se heurte à une promenade à haut risque qui le conduira d’Antioche en zone sous contrôle des rebelles syriens. Dans un moment de délire, l’orientaliste, arrivé au crépuscule de sa carrière, voit sa vie défiler comme un film d’aventure. Vraisemblablement le temps fort du récit, cette fois où l’action se mêle à la contemplation, Gilles Kepel en mandarin vénérable de l’université française est embarqué manu militari dans une périlleuse expédition qui lui fera passer clandestinement la frontière syro-turque en compagnie d’une jeune militante rebelle (voilée). Cette dernière évoque en lui, non sans émotion, le visage d’une ancienne amoureuse ("émancipée") rencontrée lors d’un séjour linguistique à Damas trois décennies plus tôt dans un tout autre contexte sociopolitique.

[1] Edward Said, L’orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, Seuil, 1981  
[2]
Constantin-François Volney Voyage en Égypte et en Syrie, pendant les années 1783, 1784 et 1785

Cette recension est proposée en partenariat avec nonfiction.com




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