Les cahiers de l'Islam
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Hasna Hussein
Docteure en Sociologie, ses travaux portent les évolutions du rôle et de la représentation des... En savoir plus sur cet auteur
Samedi 6 Février 2016

Les illusions de la propagande numérique de L’ «Etat islamique»



C’est pour cela que la propagande de l’OEI exclut de sa propagande toute image plus réaliste de la région en pleine guerre (bombardements, destructions, manque de nourriture et de services médicaux, état sanitaires et pénurie d’eau et d’électricité) alors que de plus en plus de jeunes repentis témoignent de leur calvaire et de leur difficulté de vie en Syrie. 
     
Cet article est publié avec l'aimable autorisation de l'auteure.
Sociologue des médias, Hasna Hussein travaille actuellement sur les usages d’internet et des réseaux sociaux et la radicalisation chez les jeunes en France.
 




L’Organisation de l’«Etat islamique» (OEI) vient de publier une nouvelle vidéo de propagande («Et tuez-les où que vous les rencontriez !»), dans laquelle les auteurs des attentats de Paris sont mis en scène.

La propagande numérique de cette organisation (Daesh) ne cesse de prendre de l’ampleur. Cette propagande globale se fonde sur une stratégie médiatique «ultrasophistiquée» qui repose sur un ensemble de mythes fabriqués et illustrés pour répondre à l’objectif central de recruter des sympathisants du monde entier.

Nous souhaiterons dans ce court article proposer quelques éléments d’analyse de contenu (discours et images) des productions médiatiques de l’OEI (magazines et vidéos), permettant de commencer à comprendre cette propagande numérique.

Une offre variée et ultra-ciblée

Contrairement à ce que l’on peut imaginer, la propagande numérique de l’OEI cible tout le monde : des adolescent-e-s, des post-adolescent-e-s et des adultes. Pour ce faire, elle se fonde sur un discours qui varie selon les supports.

Des vidéo-clips, avec ou sans anasheed (chants rituels) et un discours idéologique léger qui insiste sur l’aspect «ludique» de djihad à travers un registre discursif et visuel juvénile visant principalement un public d’adolescents et de post-adolescents (18-24 ans).

Ce genre de production reprend souvent les nouvelles techniques de l’imagerie, les codes et les personnages des productions hollywoodiennes en les associant à des images et discours familiers à la population cible.

Nous pouvons ici donner, entre autres, l’exemple de la vidéo de propagande l’OEI intitulée «Paris s’est effondré» («Tahawat Baris») diffusé en novembre 2015, peu après les derniers attentats de Paris.

On y voit deux jeunes français d’origine maghrébine se féliciter des attentats avec un langage châtié et un accent des banlieues assez caractéristiques.

Sont intercalés des images où l’on voit la tour Eiffel s’effondrer, inspirées du film G.I Joe : Rise of the Cobra (2009).

D’autres productions écrites telles que les magazines francophones (Dar al-islam), et anglophones ou arabophones (Dabiq) s’adressent plus particulièrement à un public adulte.

Pour ce faire, l’OEI fait usage d’une idéologie à connotation religieuse plus construite et variée, susceptible d’attirer un public disposant d’un minimum de culture islamique.

Les productions médiatiques écrites par l’OEI proposent une variété d’articles et de reportages sur des sujets tels que la géopolitique, l’éducation, la polygamie etc.

Ce discours repose principalement sur un important répertoire religieux, social et politique afin de légitimer le projet du califat et le rendre de plus en plus attractif. Ce répertoire constitue près d’un tiers du contenu total du dernier numéro du magazine Dar al-islam (7).

Il s’agit ici de détourner des versets coraniques, des hadiths (actes ou paroles attribuées au Prophète) et des références religieuses musulmanes.

On y retrouve inévitablement la promotion des théories les plus complotistes et conspirationnistes du monde pour atteindre son objectif («la domination juive», «tout le monde combat l’islam et les musulmans»).

Ces productions utilisent en outre certains djihadistes adultes comme «modèles» afin de véhiculer l’image d’un engagement pour le califat mûrement réfléchi, l’âge du propagandiste ayant pour but de donner une respectabilité au projet.

Nous pouvons ici parler de la figure du djihadiste sexagénaire français d’Abu Suhayb al-Faranci (pseudonyme) qui apparaît dans les magazines ainsi qu’un vidéoclip à caractère biographique («Histoire de la vie d’Abu Suhayb al-Faranci»).

Il y raconte sa conversion à l’islam et invite les jeunes à rejoindre l’organisation.

Doubles voies sans issues : le «Paradis du martyr» ou le «Paradis du Châm»

La propagande de l’OEI semble proposer à ses futurs adhérentes et adhérents, quels que soient leurs profils, leurs besoins et leurs attentes, des mythes sous formes de projets «alternatifs» et «attractifs» pour atteindre l’objectif ultime du Paradis.

Pour les plus «pressés de se suicider» (pour reprendre les termes récemment utilisés par l’imam de Bordeaux Tareq Oubrou [1]), des actions simples et rapides suffisent à adhérer à ce projet de djihad facile : une conversion verbale (la shahada) pour les non-musulmans et un projet suicidaire déguisé en gloire du martyr sont plus aisé que la pratique de la prière, du jeûne de ramadan, de la zakat répétée pendant de nombreuses années.

L’OEI en fait la promotion dans ses productions numériques comme nous pouvons le constater dans ce fragment de nasheed : «Dans le sentier d’Allâh, nous marcherons vers les portes du Paradis où nos vierges (Hoûr) nous attendent».

Le jeune clandestin tunisien Tarek Belkacem vivant très chichement dans la banlieue de Paris qui s’est fait tuer en voulant attaquer le commissariat de police de Barbès avec un couteau de boucher, une fausse ceinture explosive et un drapeau de l’OEI avait-il été attiré par ce genre de propagande ?

On peut émettre l’hypothèse qu’un visa direct et éternel pour le Paradis (avec l’option des 72 vierges) ne l’a pas laissé indifférent.


 

Un combattant francophone appelle les jeunes musulmans à émigrer dans le Califat (Source inconnue)
Un combattant francophone appelle les jeunes musulmans à émigrer dans le Califat (Source inconnue)

Un projet de hijra plus "attractif"

Pour celles et ceux qui sont à la recherche d’aventure et d’action, notamment parmi les adolescentes, les adolescents et les jeunes post-adolescents, le projet de la hijra (l’émigration) vers le Châm semble le plus pertinent.

La propagande insistera donc aussi sur l’obligation (présentée comme) doctrinale d’émigrer. Des milliers d’images et de vidéos de jeunes djihadistes armés de Kalachnikov souriant en posant devant des cadavres sont diffusées par la propagande de l’OEI.

L’aspect «festif» de la guerre selon l’expression de Farhad Khosrokavar est ainsi mis en avant pour rendre ce projet de hijra plus "attractif".

Pour renforcer cet aspect festif, l’OEI utilise d’autres images plus «gaies» et «cool» de la vie sur le territoire putatif du califat telles que des grandes villas avec des piscines voire même des palais, des centres commerciaux et des complexes éducatifs, sportifs, médicaux et académiques offerts à la jouissance des «lionceaux du califat» et de leurs aînés.

Pulsion de mort et pulsion de jouir s’entremêlent donc en un curieux ballet rhétorique et pratique.

Ce projet de vie (et de mort) alternatif doit répondre aux exigences des adultes qui cherchent un nouveau départ pour eux et leurs familles.

C’est pour cela que la propagande de l’OEI exclut de sa propagande toute image plus réaliste de la région en pleine guerre (bombardements, destructions, manque de nourriture et de services médicaux, état sanitaires et pénurie d’eau et d’électricité) alors que de plus en plus de jeunes repentis témoignent de leur calvaire et de leur difficulté de vie en Syrie.

L’illusion «féministe»

La propagande de l’OEI à destination des femmes se veut-elle «cinquième vague féministe» après les Femen ? Elle renvoie en effet à une nouvelle perception de la virilité, de la féminité, des rapports sociaux entre les hommes et les femmes et des rôles de genre.

Cette propagande féminine fonctionne assez bien si l’on se réfère au nombre croissant des jeunes femmes françaises qui ont rejoint ledit califat avant même son établissement en juin 2014.

Le pourcentage de ces femmes se monte à 35 % parmi les départs, selon les dernières statistiques de l’Unité de coordination de la lutte anti-terroriste (UCLAT).

Ces femmes «fatiguées» du féminisme occidental selon Farhad Khosrokavar se montrent de plus en plus séduites par de nouveaux critères de virilité masculine sur les plans physique et comportemental (barbus, rudes, «courageux», et donc en l’espèce, violents) véhiculé par l’image du moujahid, «cavalier du califat».

Une image qui semble au cœur de la propagande de l’OEI à côté de celle de la «femme de martyr».

Esclavage sexuel

Un entretien avec Hayat Boumeddiene, la veuve du terroriste Amédy Coulibaly (auteur de l’attentat de l’hyper cacher à Paris) a été publié dans le deuxième numéro du magazine francophone de l’OEI, Dar al-islam.

Cela permet aussi de comprendre pourquoi la propagande de l’OEI s’intéresse aux sujets liés à ce statut (numéro 6 du même magazine). Ce nouveau phénomène s’inscrit dans la logique de la «féminisation du fondamentalisme religieux» si l’on en croit Olivier Roy.

Ces femmes souhaitent s’approprier une nouvelle identité, celle de la «moudjahida», par l’intermédiaire de leurs futurs maris au sein de la «Jama’a najiyya» («groupe sauvé»).

Ce projet n’est évidemment qu’une chimère car une fois sur place ces femmes sont confrontées aux contraintes des rôles de genre ultra-conservateurs (procréation, tâches ménagères, éducation des enfants, satisfaction des désirs sexuels des combattants, circulation limitée etc.), aux conséquences de la guerre et aux exigences des moudjahidin (polygamie et esclavage sexuel en particulier).

Elles peuvent par exemple être placées dans des madafa («maisons de femmes») où on enferme les femmes en attente d’un époux, les veuves, ou les divorcées comme l’indique Sophie Kasiki (pseudonyme), une repentie rentrée récemment de Syrie, dans son ouvrage intitulé Dans la nuit de Daesh, confessions d’une repentie (Éditions Robert Laffont, 2016), sans parler bien évidemment du sort des femmes kurdes ou yézidies faites captives et réduites en l’esclavage.

Systématiser les recherches sur la propagande de l’OEI

L’OEI déroule sa propagande sur divers supports depuis près de deux ans sans que le champ des sciences humaines et sociales s’en soit sérieusement saisi.

Une analyse systématique de la propagande de l’OEI à l’aide d’outils scientifiques disponibles et bien établis tels que la sociologie des médias, la sémiotique, la logométrie etc. paraît de plus en plus indispensable.

Elle permettra de mieux comprendre non seulement les stratégies médiatiques de conviction (ou les «pratiques de véridiction», pour reprendre le mot de Baudouin Dupret) et de mobilisation utilisées par ce mouvement terroriste et leur efficacité, mais aussi de saisir, en négatif, les motivations qui conduisent certaines et certains de nos jeunes compatriotes à adopter cette idéologie.

1-Lors de l’inauguration à Bordeaux du Centre d’Action et de Prévention contre la Radicalisation des Individus (CAPRI) le 9 janvier 2016.




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