Les cahiers de l'Islam
Les cahiers de l'Islam
Les cahiers de l'Islam


Mardi 1 Septembre 2015

Les Voies de l'Ijtihâd selon abû Ishâq ash-Shîrâzî (m. 476/1083)

Par Éric Chaumont,



L'Islam, à l'instar du Judaïsme, se définissant comme un légalisme, on comprendra aussitôt pourquoi et en quel sens le 'ilm usûl al-fiqh - littéralement : « la science des fondements de la compréhension », sous-entendu: « de la Loi » - peut sans hésitation être décrit comme la reine des sciences théorétiques en Islam. C'est par ailleurs ce qui explique que la plupart des grands savants que se reconnaît la Communauté islamique aient avant tout été des légistes, des fuqahS , des mujtahid-s, qui, pour la majorité d'entre eux, laissèrent d'importants traités a" usûl al-fiqh.


Éric Chaumont, Annuaire EPHE. Tome 101, 1992-1993, pp. 457-461.


1. Depuis son institution par le légiste Shâfi'î (m. 204/820) durant le second siècle de l'Hégire (VIIl/IXe siècles), la science des usûl al-fiqh à laquelle ressortit l'objet de ce travail occupe une place privilégiée au sein de l'ordre du savoir en Islam. Il s'agit en effet de la science dont la finalité est de définir, d'une part, les sources de la Loi, et, d'autre part, la manière précise dont celles-ci pourront être mises à profit par les légistes dans leur travail pratique de mise au jour des statuts légaux. L'Islam, à l'instar du Judaïsme, se définissant comme un légalisme, on comprendra aussitôt pourquoi et en quel sens le 'ilm usûl al-fiqh - littéralement : « la science des fondements de la compréhension », sous-entendu: « de la Loi » - peut sans hésitation être décrit comme la reine des sciences théorétiques en Islam. C'est par ailleurs ce qui explique que la plupart des grands savants que se reconnaît la Communauté islamique aient avant tout été des légistes, des fuqahS , des mujtahid-s, qui, pour la majorité d'entre eux, laissèrent d'importants traités a" usûl al-fiqh. Parmi eux, le Persan, Bagdadien d'adoption, Abû Ishâq ash-Shîrâzî al-Fîrûzâbâdî (= Sh.) dont la traduction et l'édition critique de l'un des textes, le Kitâb al-Luma' fî usûl al-fiqh (= Luma'), constituent le principal objet de cette thèse.

Pour différentes raisons, la science des usûl al-fiqh reste particulièrement mal connue et très peu explorée dans le cadre des études arabes et islamiques, bien que, depuis des décennies, de nombreux islamologues aient fortement insisté sur la nécessité de son exploration approfondie. Et c'est l'état actuel de nos connaissances en matière d'usûl al-fiqh qui a déterminé l'objet formellement peu original de mon travail: si l'on dispose de différentes études, souvent d'excellente qualité, relatives à telle ou telle problématique particulière abordée dans les usûl al-fiqh - les mieux connues sont celles de l'accord unanime de la Communauté (ijmâ'), de l'analogie (qiyâs) et de V ijtihâd-, rien, en revanche, n'existe qui permette d'avoir une vue d'ensemble de l'objet de cette science, rien, en somme, qui puisse servir d'initiation à la fois précise et générale à la lecture et à l'étude de la littérature concernée. D'où l'utilité, m'a-t-il semblé, de réaliser la traduction intégrale de l'un des grands classiques de la science des usûl al-fiqh qui puisse tenir ce rôle.

2. La thèse se compose de quatre parties, soit : I. de deux introductions à la lecture des Luma ' de Sh., II. de la traduction intégrale et annotée du texte en question, III. d'un essai sur le lexique de la science des usfil al-fiqh telle que pratiquée à l'époque de Sh. dans la tradition qui était la sienne, et, IV. de l'édition critique accompagnée de plusieurs index des Luma'.
I. a. Par le truchement d'une lecture synthétique de la Risâla de Shâfi'î, la première des deux introductions est concernée par la raison d'être d'une science comme le 'ilm usûl al-fiqh dans l'ordre du savoir en Islam classique. Il y est montré que loin d'être l'œuvre d'un « traditionaliste », la Risâla, et, partant, la science des usûl al-fiqh qui y trouve naissance, a eu pour vocation de tracer une voie moyenne entre les deux manières alors mises en application par les juristes pour découvrir la Loi réputée voulue par Dieu. Le mot d'ordre de ce texte - « Retour à la preuve! » - est, pour toujours, resté celui de la science des usûl al-fiqh et il a eu, vis-à-vis du Droit proprement dit, le fiqh, le double effet, d'une part, d'interdire qu'il soit élaboré au terme de raisonnements réputés trop libres et s'éloignant trop du donné révélé (la critique de l’istihsân), et, d'autre part, d'empêcher que se développe le conformisme juridique, que l'autorité des Imâms ne se substitue à celle, seule légitime, de la preuve (la critique du taqlîd).
I. b. La seconde introduction a la vie, l'œuvre et la pensée légale de Sh. comme objets. Sh. fut l'une des personnalités scientifiques les plus importantes de son époque et, notamment, le premier « directeur » de la madrasa nizâmîya de Bagdad. D'une manière qui semble lui avoir plutôt déplu, le statut prestigieux qui fut le sien à Bagdad a également amené Sh. à jouer, comme savant, un rôle important dans la vie politique de son temps.
 
Son œuvre, relativement abondante et qui a en grande partie été conservée, est celle d'un légiste « pur ». La chronologie de ses œuvres, établie sur base, d'une part, des témoignages des biographes et, d'autre part, de différents indices présents dans ses propres textes, fait apparaître une évolution : le premier Sh. fut avant tout un polémiste efficace et redouté mais dont la pensée paraît très peu originale et le second Sh. un authentique « chercheur indépendant », un mujtahid, soucieux d'établir sa propre doctrine légale (usûl al-fiqh etfiqh). C'est de cette seconde période que datent les Luma '.
L'originalité de la pensée légale de Sh. dans les Luma' ne peut être appréhendée que sur fond d'un courant alors fort représenté dans la science des usûl al-fiqh et dont les principaux acteurs étaient des théologiens (mutakallimûn) plutôt que des légistes (Juqaha'). Ces théologiens, dont le principal représentant semble avoir été l'Ash'arite Bâqillânî, qui investissaient ainsi une science légale en principe peu concernée par la doctrine sacrée tendaient à faire de la science des usûl al-fiqh ce que j'ai appelé une « théologie de la Loi » dont le postulat était que la Loi ne pouvait être comprise - et, partant, mise en application - qu'à partir du moment où la figure de Dieu, de qui vient la Loi, était adéquatement connue comme telle. D'où des usûl al-fiqh ne pouvant d'aucune manière et jamais faire l'économie d'un détour par des questions de nature dogmatique. Pour différentes raisons, Sh. œuvrera dans le sens contraire, soit dans celui d'une réaffirmation du légalisme de la sphère légale et de son indépendance de droit par rapport à la dogmatique et critiquera conséquemment le mélange des genres présent dans les usûl al-fiqh des théologiens. Pour ce faire, Sh. va privilégier la représentation de la Loi comme discours légal commun. Primo, la Loi, dans le Livre, se présente sous la forme d'un discours et, secundo, la nature de ce discours légal n'est en rien différente de celle du discours communément parlé par les arabophones du temps de la Révélation (affirmation qui peut justement se réclamer du Coran lui-même). Les usûl al-fiqh, dans cette perspective, prennent la forme d'une « grammaire du discours légal » toujours attentive aux leçons véhiculées par le « parler des Arabes » - et donc à l'écoute également des « spécialistes de la langue » (ahl al-lugha) : grammairiens, linguistes, poètes... - et se sentant très rarement concernée par le « penser des théologiens » (ce qui, même pour Sh., n'équivaut pas à nier que l'ensemble de la sphère légale soit en dernière analyse inscrite dans un rapport de dépendance vis-à-vis des questions dites « fondamentales » du dogme).

II. Ordonnées de manière originale (conséquemment à la nature linguistique de la révélation de la Loi mise en évidence par Sh.), les matières abordées dans les Luma' sont celles qui, traditionnellement, se retrouvent dans la plupart des traités d'usûl al-fiqh. Soit les chapitres suivants : 1. brève introduction, 2. exposé des définitions des principales notions générales qui concernent les usûl al-fiqh (définitions de la « science », de la « présomption », etc.), 3. les « parties du discours » (aqsâm al-kalâm : « le propre et le dérivé », « l'ordre et la défense », « le général et le particulier », etc.), 4. les « actes » et les « approbations » du Prophète : pourquoi et dans quelle mesure sont-ils normatifs pour l'ensemble de la Communauté ?, 5. les « informations » (al-akhbâr) en tant que c'est par leur truchement que la Communauté peut prendre connaissance des preuves et des statuts légaux, 6. l'« accord unanime de la Communauté » (al-ijmâ‘) en tant que preuve en matière légale (s'y trouve notamment abordée l'importante question de l'Autorité dans la Communauté), 7. le raisonnement analogique (al-qiyâs) comme instrument de mise au jour des statuts légaux non expressément évoqués dans le discours légal, 8. le conformisme à l'endroit des savants (at-taqlîd) comme seul moyen pour le profane d'avoir connaissance de la Loi, 9. Y ijtihâd : chapitre où sont abordées différentes questions plus ou moins extra-légales se posant néanmoins à tout savant s'occupant de la Loi (statut scientifique de la connaissance de la Loi, statut du Prophète comme mujtahid-Législateur, etc.).

Étant donné que les Luma' ressortissent au genre littéraire des « abrégés » (mukhtasar), la manière d'écrire de Sh. y est toujours particulièrement économique. Il a donc été nécessaire de très abondamment annoter sa traduction sur base, d'une part et principalement, du commentaire des Luma' (Sharh al-Luma') rédigé par Sh. lui-même et, d'autre part, de ses autres ouvrages et d'œuvres de ses prédécesseurs et contemporains. Certaines notes, beaucoup trop longues pour pouvoir encore être considérées comme telles mais nécessaires à la compréhension du texte, sont présentées sous forme d'appendices à la suite de la traduction.
III. Outre l'ensemble des problèmes traditionnellement rencontrés dans la traduction d'un texte arabe en langue française, les Luma' posent à leur traducteur un certain nombre de difficultés spécifiques.
L'une de celles-ci tient à l'état très embryonnaire de nos connaissances en matière d'usûl al-fiqh et, plus particulièrement, de son appareil conceptuel. C'est la raison pour laquelle la traduction des Luma' est suivie d'un « Essai sur le Lexique des Luma' » - 66 catégories y sont étudiées - dans lequel la plupart des textes de Sh. et de ses contemporains (principalement ibn Fûrak, abû Ya'lâ, Juwaynî et Bâjî) ont été mis à profit. Il y apparaît que le « souci des définitions » si présent chez les auteurs de l'époque ne relève pas d'un quelconque formalisme mais qu'il traduit au contraire leur conscience très aiguë du fait qu'il n'est nullement indifférent, pour la pensée, de s'armer de telle catégorie définie de telle manière plutôt que de telle autre ou de telle catégorie plutôt que de telle autre. Il est par ailleurs à noter que l'intérêt de ce lexique dépasse largement le cadre des études des sciences légales dans la mesure où bien des catégories en usage en usai al-fiqh le sont également dans différentes autres disciplines religieuses islamiques. Par ailleurs, la confrontation, dans ce lexique, des textes du premier et du second Sh. procure de nombreuses illustrations plus détaillées de l'évolution de sa pensée telle que synthétiquement exposée dans la seconde introduction à la lecture des Luma' (cf., plus haut, I. b.).
 
IV. Dans la mesure où il s'agit d'un texte toujours considéré comme actuel dans les milieux musulmans, les Luma' ont depuis longtemps été édités (éd. Nas'ânî, Le Caire,' 1326/1907). Cette édition, plusieurs fois rééditée et plagiée, ne valant scientifiquement rien - elle fut établie sur base d'un seul manuscrit tardif-, il s'est avéré nécessaire d'en établir une édition critique. A cet effet, seize manuscrits ont été repérés et quatre, les plus anciens, retenus pour l'édition. Ce travail a grandement été facilité par l'existence d'un manuscrit d'une qualité exceptionnelle conservé à Istanbul ('Atif Effendî 657/2) et datant du vivant même de Sh., manuscrit qui a bien entendu servi de base à mon édition. J'ai complété cette édition par une série de sept index dont certains sont commentés.