Les cahiers de l'Islam
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Dimanche 2 Février 2014

Le féminisme islamique aujourd'hui



Collection : CRITIQ INTERNAT
Langue : Français
ISBN-10: 2724631889
ISBN-13: 978-2724631883
Dimensions du produit: 21,8 x 16,6 x 1 cm






Paula El Khoury (l'auteure de la recension) est docteur en sociologie. Elle est chercheuse associée au CADIS (EHESS-CNRS). Son parcours académique a entrecroisé son travail professionnel pendant plus d’une vingtaine d’années. Forte de son expérience de journaliste et d’éditrice, elle a été amenée à travailler sur les thématiques du genre, de l’entrepreneuriat féminin, de la jeunesse au Liban et dans le monde arabe.


Le Féminisme peut-il être Islamique ? Peut-il, en d'autres termes, être lié à une religion ? Surtout à l'islam, connu comme étant pour le moindre, oppressif à l'égard des femmes ? Les réponses à ces questions, dans ce numéro, sont pour la plupart surprenantes. Elles sont particulièrement d'actualité en France avec le débat sur la Burqa, prolongeant celui du foulard et le débat concomitant sur l'identité nationale, dans une France qui demeure hermétique à cette problématique. Est-il possible, alors, qu'Islam et féminisme soient compatibles ? Serait-il un oxymore, comme le demande Stéphanie Latte Abdallah dans son article d'introduction au dossier ? Cette juxtaposition entre les deux termes, est d'emblée, contestée de deux bords : Islamique et féministe. Le premier la considérant comme « occidentale » et « étrangère aux cultures islamiques », et le deuxième comme une « aberration ou un non objet scientifique ».

Ce recueil de cinq articles amplement documentés nous informe qu'il existe, bel et bien, un féminisme islamique qui se développe depuis une vingtaine d'années. Il englobe un domaine de recherche sur l'exégèse islamique par des féministes croyantes et/ou spécialistes du sujet, un militantisme féminin contre la domination masculine dans les pays musulmans et ceux d'immigration, une intervention féminine au niveau des politiques sociales (parfois au niveau étatique) et enfin, une voie d'affirmation et de subjectivation féminine.

Ces féministes sont arrivées à la conclusion que la défense des droits des femmes dans les pays musulmans passe par une réinterprétation des textes constitutifs de l'Islam, le Coran, le hadith et la Sunna (qui exigent, respectivement, des musulmans la croyance en la parole divine, l'obéissance à la parole du Prophète et l'imitation de ses actes). In fine, si ces féministes critiquent l'idée d'égalité entre hommes et femmes revendiquée par le féminisme, elles réclament une égalité « islamique » fondée sur des rôles distincts, mais égaux en valeur. En sollicitant le référant religieux, ces activistes et intellectuelles remettent en cause une interprétation historiquement misogyne de l'islam. Elles revendiquent une distinction doctrinale, naguère impossible, entre les obligations rituelles et religieuses fixées une fois pour toutes (ibadat) et les règles sociales susceptibles d'évolution ( mu'amalat ). Margot Badran cite dans son article l'une de ces féministes, A. Wadud, qui réfute le fait de voir dans le Coran un texte définitif et fixe mais « une parole ou un texte en cours ». On peut alors discuter le texte, le contester et même s'y opposer (position prohibée en terre d'islam, mais tout de même tolérée parmi ces féministes).

A la fin du siècle dernier, les féminismes au pluriel ont remplacé le féminisme au singulier. Ainsi, l'histoire des femmes est devenue plus attentive aux différences de race, de classe, de l'ethnicité et plus prudente en ce qui concerne l'application des approches féministes occidentales dans les pays non occidentaux. C'est dans ce changement de paradigme qu'il faut situer ce féminisme islamique. Si la spécificité culturelle (contre les discours homogénéisant euro-centriste) est à l'ordre du jour dans ce genre de débats, les contributions de ce numéro évitent intelligemment le risque de tomber dans un anti-occidentalisme, puisque les féministes islamiques elles-mêmes évitent ce risque (au moins par leur ouverture au féminisme chrétien, judaïque et même séculier).

On peut apprendre de ce recueil d'articles, que ces féministes s'aventurent là où peu de leurs prédécesseurs hommes l'ont osé sur le plan ecclésiastique (et furent sévèrement réprimandés). Politiquement par exemple, et face à une demande islamiste totalitaire d'imposer l'islam une religion de l'Etat, elles soutiennent le retour à la Shura , une notion qui désigne une pratique et une assemblée communale dotée d'un pouvoir délibératif (M. Badran). Cette approche revalorise l'islam dans les pays musulmans attaqués sur l'absence de démocratie. Elles osent même attaquer la polygamie, le prix du sang, le droit successoral et la dépréciation du témoignage féminin. Elles vont, même, jusqu'à exiger le droit aux femmes de délivrer des édits religieux ( fatwa ) ou de devenir des sources d'imitation.

Azadeh Khan dresse un portrait sociologique des féministes islamiques en Iran, les répartissant en trois catégories selon leur âge, la nature de leur instruction (théologique ou universitaire, ou les deux) et la manière dont elles se sont intéressées aux droits des femmes (par leurs activités sociales ou politiques). Amélie Le Renard nous renseigne sur ces féministes en Arabie Saoudite qui opposent l'« islam » émancipant aux « coutumes » sociales retardataires. Le Renard renvoie ce discours à une hybridation entre développement personnel à l'américaine et des références au Coran et au personnage du Prophète. C'est un bel exemple d'une modernité « indigénéisée ». Souad Eddouada et Renata Pepicelli élucident le cas exemplaire de la réforme du Code de la famille au Maroc en 2004, qui est à ce jour la première législation fondée sur la Shari'a , mais visant à concilier les revendications des féministes séculières et islamiques.

Les articles sont enrichis par leur documentation. Elle nous invite à aller plus loin dans nos lectures sur ce thème. On découvre, par exemple, l'œuvre de l'une de ces féministes, Amira Sonbol, professeur d'Histoire de l'Islam à l'université de Georgetown. Elle démontre comment la subjugation des femmes musulmanes fut le résultat des réformes des Etats modernes qui s'inspirent du modèle rationnel européen. L'application de la Shari'a devient l'affaire de l'Etat. A titre d'exemple, l'homme, qui a le droit d'obliger sa femme fuyant la maison conjugale à y retourner, est secondé par la police. L'œuvre de ces féministes islamiques n'est qu'à ses débuts. Les études empiriques sur les retombées sociales de ce mouvement, son arrière-fond genré, l'interaction avec l'homme musulman et les réactions de ce dernier par rapport à cet activisme féminin, restent embryonnaires. Beaucoup d'hommes, pères, maris, hommes religieux et de lettres, sont cités dans les articles comme étant complaisants, alliés ou source d'imitation pour ces femmes. Ce qui suggère une nouvelle réalité des rapports de pouvoir entre hommes et femmes, peut-être trop peu analysés dans ce numéro. Notre observation sur ce sujet montre que certaines activistes musulmanes vont jusqu'à renverser le rapport de force genré, en exigeant de leurs maris, frères et pères, de s'abstenir de consommer de l'alcool, de fréquenter certains amis non croyants, ou leur imposant d'observer certaines conduites sociales.

L'un des points forts soulevés dans ces articles est d'ordre linguistique. M. Badran reporte que ces féministes refusent d'être désignées comme féministes et préfèrent se définir comme croyantes (mu'minat). Une attitude que Badran comprend mais trouve non justifiée. Or, se nommer c'est s'individualiser. Dans une recherche que nous menons à Beyrouth, des « mu'minat » organisées dans un mouvement exclusivement féminin se nomment « Sahariat » Saharistes d'après le prénom de leur dirigeante « Sahar ». Cette nomination est en elle-même un acte « féministe » par excellence, surtout dans une culture où les groupes religieux, politiques et familiaux se nomment, d'après des noms masculins. La lecture de ce numéro est un plaisir et une source d'analyse clairvoyante sur un sujet démesurément focalisé sur l'émotionnel en Occident.

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