Les cahiers de l'Islam
Mercredi 22 Octobre 2014
Docteur en langue et littérature arabes de l’Université de Bordeaux 3, avec pour champ de recherche... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 17 Février 2013

Le LANGAGE : RÉVÉLATION ou CONVENTION ? (Tawqîf am istilâh ?)



« Louange à Dieu créateur des langues et des idiomes. Il a institué des expressions pour les significations selon l’exigence de ses jugements parfaits, Il apprit à Adam tous les noms et montra ainsi la noblesse et le mérite du langage. Prière et paix pour notre prophète Muḥammad, le plus éloquent des hommes, à l’expression la plus claire et pour sa famille et ses compagnons ... » [1]


Le LANGAGE : RÉVÉLATION ou CONVENTION ? (Tawqîf am istilâh ?)
Ce sujet a été l'objet de nombreuses théories sans pour autant avoir trouvé de réponse satisfaisante. Dans cet article nous proposons un retour aux sources, à la recherche des origines du langage. Pour cela nous allons recueillir les théories exposées par deux des grammairiens médiévaux les plus éminents, Ibn Ğinnī (m. 392/1002) et Ibn Fāris (m. 395/1004) avis principalement dominés par le texte coranique, à la fois origine et modèle de toute recherche en matière linguistique à cette époque. Ces grammairiens sont en particulier cités par al-Suyūī (m. 911/1505), un des auteurs les plus prolifiques du IXe Hégire qui a rapporté de nombreux points de vue à propos de l'origine de la langue.

Al-Suyūī dans al-Muzhir fī ulūm al luġa met en concurence deux théories sur l'origine du langage, la première, le tawqīf, portait sur l'évocation de ce verset Coranique : « Il apprit à Adam le nom de tous les êtres » [2]  la seconde, l’iṣilā, concurente dont les Mutazila [3] en particulier étaient partisans, prétendait que les noms ont été convenus entre les hommes et qui s'opposait à celle du tawqīf.
Alors al-Suyūī rapporte à ce sujet ce que Abū al-usayn Amad b. Fāris a dit dans le fiqh al-luġa : « Sache que la langue des Arabes relève d'un tawqīf comme l'indique cette parole de Dieu le très haut : " Il apprit à Adam le nom de tous les êtres ". Ibn Abbās disait : " Ces noms sont ceux que les gens reconnaissent mutuellement comme : bête, sol, plaine, montagne, chameau, âne ; il en est de même pour tous les peuples ". H̱aṣīf, d'après Muğāhid, dit : " Il lui a appris le nom de toutes choses ". Et d'autres disaient : " Il lui a appris les noms de tous les Anges ", et d'autres encore :" Il lui a appris le nom de toute sa descendance ".

Ibn-Fāris poursuit : nous penchons pour la position dont nous avons dit qu'elle était celle de Ibn-Abbās. Si quelqu'un dit : " s'il en était ainsi que tu le prétends alors il aurait dit : " ṯumma araḍahunna aw araḍahā ", mais, comme Il a dit " araḍahum " on sait ainsi que cela se rapporte seulement aux individus de la descendance d'Adam, ou bien aux Anges ; puisque dans l'usage des Arabes il faut dire " araḍahum " lorsqu'on parle de ceux qui sont en Raison et " araḍahā " ou " araḍahunna " pour ceux qui sont sans Raison. Il [ Ibn-Fāris ] lui répond : il a dit cela – Dieu sait – parce qu'il a rassemblé ceux qui sont en Raison et ceux qui sont sans Raison, il fait pencher la balance sur ceux qui ont Raison, c'est un usage chez les Arabes (pencher la balance) et cela comme Le Très Haut dit : " Dieu a créé tous les êtres vivants à partir de l'eau. Certains d'entre eux rampent sur leur ventre, certains marchent sur deux pattes et d'autres sur quatre ". [4] Il a dit " d'entre eux" ( minhum ) cela veut dire faire pencher la balance pour ceux qui marchent sur deux pieds, c'est-à-dire les banī Adam. » [5]

Dans cet extrait, le verset – « Il apprit à Adam le nom de tous les êtres puis Il fit défiler devant les Anges, les êtres » – est au centre du débat, l'auteur s'interroge alors sur la forme syntaxique elle-même de la révélation. – « Il apprit à Adam le nom de tous les êtres » –, mais de quel nom s'agit-il exactement ? La question qui pose problème c'est le " araḍahum " qui renvoie à ce qui réfléchit et donc si ce sont les noms et si " hum " renvoie aux désignés par ces noms, cela signifie que ce sont les noms de ceux qui raisonnent. Ibn Fāris cite d'autres lectures de ce verset, les noms que Le Tout Puissant a enseignés à Adam ce sont les noms de toutes choses, une autre lecture serait les noms des Anges, ou encore les noms de tous les individus de sa descendance. Alors Ibn Fārīs imagine dans une dialectique subtile un échange avec un contradicteur qui lui oppose : non ! Dieu a enseigné à Adam seulement les noms des Anges ou bien des descendants d'Adam, sinon Il aurait dit : " araḍahā " et non pas " araḍahum ". Ibn Fārīs répond à cette objection en disant : non ! il s'agit de tous les êtres mais il voulait faire pencher la balance du côté de bani Adam sans exclure le reste ; comme l'indique le verset cité par Ibn-Fāris, Le Tout Puissant préfère ceux qui marchent sur deux pieds et fait pencher la balance ( alā bāb al-taġlīb ) pour que ceux-ci l'emportent sur ceux qui rampent sur le ventre. 

Cette interprétation de l'origine de la langue est reprise par Ibn Ğinnī, disciple de al-Fārisī et contemporain de Ibn Fāris, dans al-aṣā’iṣ : « Les théoriciens pensent que l'origine de la langue est institution et convention et non révélation et fixation, mais Abū Alī al-Fārisī m'a dit un jour " elle vient de Dieu " et il se référa à la parole de Dieu : " il apprit à Adam le nom de tous les êtres ". Cela n'est pas un objet de divergence ; en effet une interprétation possible du verset est " il a donné à Adam la capacité de les instituer ", or cette signification ne peut venir que de Dieu, qu'il soit exalté ! ... » [6]

Ibn Ğinnī nous semble avoir une position passablement embarrassante, son idée est la suivante : Dieu n'a pas institué les noms mais Il a donné à Adam la faculté d'instituer les mots, ce qui implicitement repose sur la réflexion suivante : si Dieu avait institué les noms il n'y aurait qu'une langue, une seule. Alors que tout un chacun peut constater que la même chose est appelée de façon différente selon les langues ? L'embarras de Ibn Ğinnī se retrouve dans un autre passage où il émet une hypothèse tout à fait originale à cette époque : « L'origine de toutes les langues vient des sons perceptibles, comme le bruissement du bruissement du vent, le grondement du tonnerre, le clapotis de l'eau, le braiment de l'âne, le croassement du corbeau ou le hennissement du cheval ... »[7]

Ibn Ğinnī cite dans son livre al-aā’iṣ plusieurs opinions divergentes à propos de l'origine de la langue; révélation ou convention, mais on ne trouve pas dans ses propos d'éléments significatifs qui feraient prévaloir son avis pour l'une ou l'autre de ces opinions. Il soutient d'une part la théorie d'Ibn Fāris, mais d'autre part il interprète le verset coranique d'une façon différente de la compréhension de ses maîtres ; il semble qu'il est dans une sorte d'incertitude et d'impuissance à choisir l'une ou l'autre position.

D'autre part, les Mutazila sont en général favorables à la convention, ils ont été parmi les premiers qui, tout en restant respectueux de l'action divine, voulaient affirmer les capacités créatives et rationnelles de l'homme. On trouve dans al-Muzhir, l'avis d'Abū al-Fat b.Burhān qui affirme dans son livre al-Wuṣūl ilā al-uṣūl : « Les savants ne sont pas d'accord sur le langage. Est-il sûr qu'il soit fixé [par révélation] ou institué [par convention] ? Les Mutazila ont émis l'opinion que toutes les langues étaient assurément une convention [ ... ].Voici le fondement de l'opinion mutazilite : les mots attribués aux objets n'ont pas une valeur analogue à la démonstration rationnelle. C'est dans ce sens là que leur différence est concevable. S'il était confirmé qu'ils soient révélation fixée par Dieu, il aurait fallu qu'Il crée la science dans la forme puis dans l'objet montré. Ensuite il aurait fallu qu'Il crée en nous une science qui nous permettrait avec la forme de désigner l'objet montré. Si Dieu avait créé en nous la science de Ses attributs, il serait concevable qu'il ait créé en nous la science en soi. S'Il avait créé en nous la science en soi, il serait vain de se mettre en peine de se charger de cette épreuve. » [8]

La question de l'origine des noms est liée à toutes les philosophies de la langue, si Dieu a donné les noms aux choses, dans quelle langue les a-t-il donnés, s'il a choisi l'arabe, cela veut dire que l'arabe a une sorte de privilège, de référence historique que n'ont pas les autres langues, en revanche la théorie de la convention est une théorie qui a été défendue par les Mutazila et par tout ceux qui s'inspiraient de la tradition grecque. Cette question de tawqīf et de iṡṭilā comporte des implications théologiques, incréation ou création du Coran, avec des incidences épistémologiques, licence de créer des mots, liberté de fabriquer une langue terminologique qui soit à la mesure des développements des sciences. Si le langage est une convention entre les hommes, Dieu a naturellement parlé avec les mots convenus entre les hommes, si Dieu a donné leur nom aux choses on conçoit que le Coran soit consigné dans ces mots.

Il est remarquable que pour les arabes du point de vue des noms comme du point de vue du droit, il y a un lien entre tawqīf et iṣṭilāḥ ; tous les noms sont institués soit par Dieu, soit par les hommes, ce qui ne rejoint pas ce que Platon croyait pouvoir annoncer dans son traité le " Cratyle "[9]: il n'y a pas de fondement naturel des noms. En fait les noms sont une représentation de la chose elle-même et c'est la chose elle-même qui pose son nom. Si les noms viennent des choses elles-mêmes, en prononçant le nom de la chose on articule son essence, sa vraie nature et donc l'erreur n'est pas possible quoi qu'on dise, ce sont les choses qui parlent d'elles-mêmes. L'erreur ne serait possible que si on choisissait conventionnellement un nom qui n'exprime pas la chose, mais c'est la chose elle-même qui le donnerait quand on prononce ce mot.


_________________________________________________________

[1] - Al-Suyūṭī, al-Muzhir fī ulūm al-luġa wa anwāihā, tome 1, Introduction, p. 1.
[2] - Sourate II, al-Baqara, verset 31, traduction D. Masson. 
[3] - R. Arnaldez, Encyclopédie Universalis version multimédia, Mutazilisme : En arabe, mutazila est le participe du verbe itazala qui signifie "se séparer" (d’où itizāl, "action de séparer"). Pour expliquer cette dénomination, les hérésiographes musulmans rapportent que Wāîil b. Atā et Amr b. Ubayd, les deux promoteurs du mutazilisme, se seraient séparés du cercle de asan al- Baṣrī, sous le calife Hišām (début du IIè siècle de l’Hégire), sur la question du fāsiq, celui qui a commis une faute grave (kabīra). Cela revient à donner une origine théologique à la secte. En réalité, le statut juridique du fāsiq avait fait problème bien auparavant, et cela à propos de situations concrètes nées des conflits sanglants qui avaient agité l’Islam à la suite de l’assassinat, en 656, du troisième calife, Umān, et sous le califat de son successeur Alī. On trouve d’autres points de vue qui se résument ainsi : Wāṣil a appris al-itizāl par Abū Hāšim Abd Allāh b. Muammad b. al-anīfa , c'est-à-dire que al-itizāl n'est pas seulement une position qui été prise par Wāṣil venant de asan al-Baṣrī dans une mosquée, mais c'est une doctrine intellectuelle dont les prémices remontent à Abū Hāšim. Son disciple Wāṣil b. Atā en a ensuite établi les premiers piliers et les plus éminents auteurs qui représentent cette tendance sont Muḥammad Amāra, al-Islām wa falsafat al-ukm, p. 200 et Sāmī al-Naššār, nazat al-fikr al-falsafī fī al-Islām, p. 535.
[4] - Sourate XXIV, al-Nūr, verset 45, traduction D. Masson.
[5] - Al-Suyūṭī, al-Muzhir fī ulūm al-luġa wa anwāihā, tome 1, p. 8 .
[6] - Ibn Ğinnī, Kitāb al-H̱aṣā’iṣ , tome 1, p. 40 
[7] - Cf. , tome 1, p. 44.
[8] - Al-Suyūṭī, al-Muzhir fī ulūm al-luġa wa anwāihā, tome 1, p. 20.
[9] - Cratyle : traité de Platon , écrit vers 385 avant J-C. .





Dans la même rubrique :
< >

Dimanche 19 Octobre 2014 - 21:00 Deux ans déjà !!



LinkedIn
Facebook
Twitter
Academia.edu
ResearchGate



Recherche





Notre newsletter





Vient de paraître
 Un éblouissement sans fin La poésie dans le soufisme
Mémoires de Hajj
 Edwy PLENEL, Pour les musulmans
Ethique
Mauritanie
Tunisie
Gouverner en terre d’Islam Xe-XVe siècle
DE GAZA À JÉNINE (2E ÉDITION)
Au coeur de la Palestine
Contester au Mali (Johanna Siméant)