Les cahiers de l'Islam
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Dimanche 13 Avril 2014

La modernité en procès. Eléments d'un refus du monde moderne

par Alain POLICAR,





Auteur : Stéphane François
Éditeur : Presses Universitaires De Valenciennes
Date de parution : 10/12/2013
Collection : Pratiques Et Représentations, numéro 6.

Le propos de Stéphane François est de repérer les traces d’anti-modernité dans un corpus extrêmement large d’écrits théoriques ou politiques.  Le lecteur, dans un texte foisonnant, très (trop ?) riche en références appartenant à des champs différents du savoir, est invité à voyager là où spontanément il n’aurait sans doute pas songé à s’aventurer.
Car c’est bien d’une aventure qu’il s’agit. Elle exige de faire crédit à l’auteur de la cohérence de sa méthode et de le suivre dans ses emportements. Certains sont salutaires et attendus, d’autres plus étonnants. Peut-être l’étrangeté sera-t-elle moins grande si l’on garde à l’esprit les domaines de compétence de Stéphane François : d’une part, la Nouvelle droite et Alain de Benoist, de l’autre, la tradition ésotérique.
L’auteur considère le refus de la modernité comme une vision du monde, voire une cosmologie, au sens où cette dernière fournit "une matrice générale d’intelligibilité des faits empiriquement observables, qu’ils soient de l’ordre des pratiques, des idées ou des institutions" (note 59, p. 20). Mais rendre compte de cette matrice aurait été grandement facilité par une définition opératoire de la modernité. Faute de cette définition, on navigue un peu à la boussole et l’on ne sait pas toujours ce qui est refusé par les anti-modernes : l’idéal d’émancipation des Lumières, les conséquences de l’idéologie du progrès, l’atomisme (c’est-à-dire l’auto-suffisance de l’individu), etc. ? Cette rapide énonciation suggère que l’on peut rassembler dans l’univers anti-moderne des pensées et des individus n’ayant pas grand-chose en commun.

Dès lors, on peut trouver des occurrences d’anti-modernité aussi bien "à gauche" (chapitre I), que dans la tradition ésotériste (chapitre II), à droite (chapitre III), chez les américanophobes (chapitre IV), chez certains admirateurs de l’islam (chapitre V) ou de l’Inde (chapitre VI) ou dans les formes radicales d’écologie (chapitre VII). Or ce découpage n’obéit pas à un principe d’organisation de la réflexion suffisamment limpide pour emporter l’adhésion. C’est dommage car S. François ne manque pas de cordes à son arc. La bibliographie en témoigne : 20 pages, d’une grande variété, qui sont la marque d’un penseur curieux, le plus souvent soucieux d’étayer scrupuleusement ses analyses.
 
L’auteur parvient en conclusion à proposer une liste des invariants de l’anti-modernité qui permet au lecteur de manifester (ou non) son approbation : la malléabilité de l’homme par les valeurs héritées, l’importance des institutions pour réaliser son humanité, le refus de l’idéologie du progrès, une conception holiste de la société et une tendance au nominalisme (p. 172). Ces traits caractéristiques auraient certainement mérité d’être plus clairement déduits de l’argumentation préalable. Ils laissent le lecteur quelque peu insatisfait, et persuadé que d’autres typologies auraient été aussi convaincantes.
Les auteurs cités vont des plus importants aux plus obscurs et certains d’entre eux retrouvent un éclat que l’on aurait pu croire définitivement terni. Parmi ceux-ci Alain Danielou (dont 5 livres sont mentionnés), à la source du réveil de la conscience polythéiste, dont on sait le parti qu’en tirera Alain de Benoist. Mais les incontestables piliers de l’anti-modernité restent, aux yeux de l’auteur, Julius Evola et René Guénon. Ce privilège reconnu aux théoriciens de l’ésotérisme oriente l’analyse vers des territoires bien connus de S. François dont de nombreux ouvrages traitent des connivences entre le néo-paganisme et l’extrême (ou la Nouvelle) droite. Mais il a l’inconvénient de grossir une dimension (réelle) de l’anti-modernité au détriment de ses occurrences dans d’autres sphères, tout particulièrement celles, fort diverses, dans lesquelles le privilège de la science dans l’explication du réel est nié.
 
Il n’est pas certain que le projet, ambitieux et servi par une érudition authentique, celui de montrer qu’il existe une Weltanschauung anti-moderne clairement identifiable, ait été mené à bien. On a plutôt le sentiment que l’anti-modernité conglomère des attitudes et des comportements caractérisés par une forte hétérogénéité. Qui, d’ailleurs, peut prétendre n’être pas, dans ses engagements, tout au long d’une vie, et dans ses (res)sentiments, à la fois moderne et anti-moderne ? Stéphane François serait sans doute d’accord avec ce constat, ce qui au fond rend son entreprise extrêmement courageuse.

Publication en partenariat avec nonfiction.fr.




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