Les cahiers de l'Islam


Diplômé en science politique et militant associatif. En savoir plus sur cet auteur
Samedi 22 Décembre 2012

« L’islamophobie » en question - 1ère partie



Photo RidzDesign ©
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Actuellement, le terme « islamophobie » est souvent évoqué, mettant ainsi en exergue les émois que suscite la visibilité présentée comme de plus en plus grande de l’islam et des musulmans. L’instrumentalisation politique et médiatique de la présence musulmane en France est telle qu’elle empêche de s’interroger sereinement sur les véritables enjeux de cette installation du fait musulman en France. Loin de toute approche passionnelle, la société en général comme les responsables musulmans ne peuvent faire l’économie d’une analyse critique de leurs attitudes afin de sortir de cette crispation.


La récente campagne de communication du CCIF [1] a au moins eu le mérite de permettre à une partie des musulmans d’être, un temps, maîtres de leur agenda médiatique. Une fois n’est pas coutume, les musulmans n’ont pas été acculés à réagir à une actualité imposée par d’autres.
Mais la question soulevée par cette campagne permet surtout de s’interroger sur le phénomène dénoncé : l’islamophobie et ses conséquences.

Un concept polysémique et ambigu

Au premier abord, l’on pourrait revenir sur l’étymologie du terme afin de le définir. Dans ce cas, il s’agirait de la peur de l’islam à l’instar de la crainte de la foule pour l’agoraphobie ou encore celle des espaces clos pour la claustrophobie. Partir de cette définition primaire est inopérant pour deux raisons ; la première réside dans le fait que les craintes suscitées par l’islam et les musulmans sont à prendre en compte par les musulmans eux-mêmes. Cataloguer d’islamophobe toute attitude critique vis-à-vis de l’islam et des musulmans clôt d’emblée toute perspective de débat ou espace de discussion et crispe davantage la situation. En effet, par sa portée réductrice, cette qualification essentialise les porteurs d’une argumentation critique. La deuxième raison est que le regard critique, d’où qu’il vienne, peut être salvateur pour ces mêmes musulmans quant à leurs attitudes religieuses [2].

Une fois ce postulat admis, comment qualifier les multiples réactions négatives, plus ou moins véhémentes, que l’on voit apparaître ici ou là à l’égard de la religion musulmane ou de l’attitude de ses adeptes ? Sont-elles le signe d’une condamnable islamophobie (définie, cette fois, par toute action discriminante ou propos hostile à l’endroit d’une personne ou catégorie de personnes en raison de son appartenance supposée à l’islam) ? Dans ce cas, seule l’action revendicatrice politique et juridique serait à même de remédier à ce problème. Cet engagement revendicateur, une fois accompli, faciliterait ainsi la voie à un réel vivre ensemble sans embûche.

A mon sens, il faut étudier plus en avant et de façon dépassionnée les réactions multiples d’une partie de la société face à la visibilité de certaines attitudes de musulman-e-s. Ceci permettra d’éviter toute mésinterprétation et, ce faisant, une inutile surenchère de tous bords. La présente analyse s’inscrit dans une tentative d’autocritique et de distanciation après quasiment quinze ans d’engagement au sein du tissu associatif musulman.

L’attitude des musulmans face à l’hostilité

« L’islamophobie » en question - 1ère partie
Nonobstant la surmédiatisation démesurée des phénomènes ayant trait à l’islam et aux musulmans, ouvrant ainsi la voie à des récupérations bassement politiciennes, il serait judicieux pour les communautés musulmanes (plus particulièrement pour les membres mettant en avant leur attachement aux valeurs musulmanes dans leur engagement associatif) d’être en effet sensibles aux perceptions des autres composantes de la société vis-à-vis de la religion musulmane et de ses adeptes. Toutes les analyses, mêmes les plus sérieuses, confirment cette appréhension, plus ou moins forte, ressentie par une grande partie du corps social face à l’islam et à sa visibilité [3]. On aurait tort de considérer cela comme uniquement l’expression d’un racisme irrémédiablement ancré dans la “culture“ [4] française héritée de la longue tradition d’expansion et de domination française dont la politique coloniale ou les Croisades par exemple seraient les plus grandes illustrations.
Ceci étant dit, il n’est pas question non plus de nier l’existence d’un racisme persistant dans nos contrées, qui tire ses racines dans l’Histoire contemporaine ou plus ancienne ; bien qu’il faille rester très vigilant face à ce dernier discours dangereux, ce n’est pas (encore ?) cette expression là qui domine l’ensemble de la société. Il s’agit donc d’être clairvoyant dans l’analyse des faits.

En effet, ce n’est pas faire montre d’une quelconque faiblesse que de considérer les interrogations, les craintes voire les critiques parfois acerbes de l’ensemble du corps social quant à l’instauration du fait musulman en France. Une attitude digne et responsable facilitera sa normalisation pour en faire une donnée inhérente au récit national.

L’islam comme rempart identitaire

Ainsi, il n’est fait injure à personne lorsqu’il est souligné que le retour à la pratique de l’islam pour certains, l’extériorisation de l’appartenance à la religion pour d’autres a rempli une fonction identitaire manquante dans le puzzle identitaire de certains musulmans. Ce retour s’est parfois (ou souvent ?) fait au détriment d’une réelle introspection spirituelle censée donner du sens et répondre à des questionnements métaphysiques existentiels. Cela a souvent permis de répondre à la question du « qui suis-je ? » avant de répondre à la question du Sens à laquelle pourtant répond en priorité toute religion qui aspire à dire le Vrai. Si ce cheminement a souvent été un facteur d’apaisement et de (ré)conciliation, dans un contexte de tiraillement identitaire, entre « l’islamité » et la « francité » [5], force est de constater qu’il a conduit d’aucuns à accorder à certaines pratiques canoniquement non fondamentales une importance démesurée remplissant ainsi le rôle d’une affirmation identitaire. Le phénomène dit wahhabite, par son attachement aux signes extérieurs distinctifs très prégnants, n’en est que l’illustration la plus visible pour ne pas dire la plus symptomatique.

Des interrogations de la société à prendre en compte

Ce faisant, les individus se définissant comme appartenant à la sphère de l’islam doivent effectivement faire preuve d’empathie à l’égard de leurs compatriotes qui, pour la majeure partie d’entre eux, méconnaissent quasiment tout de l’islam et des dynamiques en cours dans les communautés musulmanes en France. Il est vrai qu’à l’heure actuelle, il est difficile pour une personne qui n’est pas musulmane, ne disposant que de peu d’informations sur l’islam et n’ayant aucun lien avec cette religion et ses adeptes – et ce quant bien même cette personne est dotée d’une grande ouverture d’esprit – de ne pas avoir, au mieux, des questionnements réels et profonds à propos du fait musulman et au pire des inquiétudes tangibles. Cette situation est d’autant plus paradoxale, en apparence, que la réalité quotidienne (dans le voisinage, dans le cadre professionnel, scolaire ou universitaire…) est, pour l’heure, très pacifiée et globalement assez cordiale. Les perceptions du réel passent, depuis quelques temps déjà, par le prisme médiatique qui retranscrit des informations faisant état d’attitudes qui interrogent. Parfois, ces informations, par l’effet de la loupe médiatique, sont certes de l’ordre de l’anecdotique, marginales et ne reflétant pas, loin s’en faut, des pratiques majoritaires. Toutefois, il faut, me semble-t-il, reconnaître qu’il est des pratiques des musulmans qui posent question et interloquent l’observateur – et ce loin de toute manipulation médiatique et/ou politique. Pour prendre à dessein des exemples extrêmes, on ne peut objectivement pas reprocher au quidam d’être quelque peu surpris et interrogatif face au port en France d’un voile intégral ou face au refus, pour des raisons présentées comme religieuses, de serrer la main d’une personne du sexe opposé. Affubler indistinctement cette personne du sceau de l’islamophobie ne résout en rien la difficile équation de l’implantation digne et sereine du fait musulman dans le pays.

La nécessaire attitude autocritique des musulmans…

En ne s’attardant que sur les attitudes des individus qui accordent une place importante à la pratique religieuse, un regard critique paraît nécessaire, non pas pour céder à une quelconque pression politique ou sociale, mais pour être en cohérence avec la volonté d’inscrire le fait religieux musulman dans le paysage anthropologique français et européen. Si l’idée selon laquelle il n’y a aucun obstacle juridique à la normalisation du fait musulman en France est désormais largement partagée dans les communautés musulmanes et par une grande partie des intellectuels et dirigeants en France, il me paraît également important de rappeler que la « culture » est, et a toujours été, plus forte que le Droit. Autrement dit, lorsqu’une société se sent, à tort ou à raison, menacée, elle n’hésitera pas à changer le Droit. Nous avons constaté, entre autres exemples, ce postulat en 2004 lors du vote de la loi Stasi (interdisant le port de tout signe religieux « ostensible » dans l’enceinte des établissements scolaires) et surtout lors des nombreux débats qui l’ont précédée. Quelque soit l’opinion des uns et des autres sur la question dite du foulard, cet événement a été très révélateur ; non seulement il a mis à jour la faiblesse de ressources politiques chez les musulmans[6], mais aussi et surtout il a révélé la possible réaction d’une société qui, aidée par un climat totalement passionnel, considère son identité menacée. Le Droit, transformé pour l’occasion en bouclier protecteur de la « culture », a donc été changé dans un sens qui, en apparence, rassure le corps social et politique. Pour ce faire, la société n’a pas hésité à édicter des règles qui vont à l’encontre de ses principes fondateurs. En agissant de la sorte, le législateur a transformé un principe permettant à la base l’expression d’une pluralité en une vision dogmatique, quasi-religieuse contraire à sa logique première. C’est bien le signe qu’une société traversée par des tensions et des craintes, justifiées ou non, peut se replier sur elle-même pensant ainsi se protéger. La distanciation et l’empathie de la part des communautés musulmanes pourraient, en de telles situations, jouer un rôle d’apaisement, même si à elles seules elles ne suffisent pas pour changer la donne.

…et ses exigences

Ce regard autocritique à l’égard de certaines attitudes religieuses constatées doit se réaliser à travers un dialogue intra-communautaire exigeant, loin de toute délégitimation des différents positionnements. En effet, il est temps que les musulmans apprennent réellement à se parler en intégrant dans les faits la pluralité des discours, des postures et des pratiques. Ce travail implique nécessairement une confrontation des lectures théologiques, cultuelles et culturelles. Il est également capital de donner voix au chapitre aux individus non pratiquants mais se reconnaissant un lien avec l’islam. Ce discours interne de vérité permettra de faire le point sur tout le travail réalisé et surtout sur le chemin restant à parcourir pour l’implantation sereine du fait musulman en France. Car, la réalité est implacable : l’islam est irrémédiablement amené à faire partie intégrante du paysage culturel et religieux français et européen. Il l’est déjà de plus en plus mais il est toujours en construction et appelle aujourd’hui de la part des musulmans français à l’édification d’un horizon clair et perceptible pour l’ensemble de la société. Aux musulmans de prendre leur part de responsabilité pour faire en sorte que cette implantation se passe le plus paisiblement possible.

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[1] Collectif Contre l’Islamophobie en France « Nous (aussi) sommes la Nation », cf. http://www.noussommeslanation.fr/

[2] Cf. le point de vue pertinent du sociologue des religions Omero Marongiu Perria dans son article « Critiquer l’islam est salutaire » http://oumma.com/14481/critiquer-lislam-salutaire .

[3] Cf. le dernier sondage qui a fait couler beaucoup d’encre réalisé par l’IFOP pour Le Figaro http://www.lefigaro.fr/assets/pdf/sondage-ipsos-islam-france.pdf. Même si, comme tout sondage, il peut prêter à la critique, il reste tout de même instructif et révélateur de cette réelle défiance diffuse au sein de la société. Cette crispation s’explique aussi en partie par un « matraquage » médiatique et politique…

[4] Le terme est placé entre guillemets pour signifier que la culture n’est pas considérée, à mes yeux, comme un donné historique voire biologique fermé et inamovible qui constituerait l’âme d’un peuple. Ce qui exclurait de facto l’inclusion de tout autre nouvel élément. J’adopte au contraire une lecture dynamique de la notion.

[5] Il faut effectivement avoir à l’esprit la portée novatrice des discours de prédicateurs et/ou intellectuels musulmans qui, en verbalisant pour la première fois l’islam en français vers la fin des années 80 et début des années 90, se sont évertués à démontrer la possible conciliation entre la religion musulmane et la citoyenneté française. Ils ont répondu en grande partie à des questionnements identitaires paraissant insolubles. Tariq Ramadan ou Hassan Iquioussen par exemple sont des personnalités qui ont joué un grand rôle en France dans ce domaine.

[6] Pourtant ces derniers, dans les différents débats, appuyaient leur argumentation sur la laïcité et la République ; thèmes dont ils faisaient montre d’une maitrise parfaite…




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