Les cahiers de l'Islam
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Omero MARONGIU-PERRIA
Sociologue des religions (Maghreb, islam), membre du CISMOC (Université de Louvain, Belgique) et... En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 11 Novembre 2016

L’islam français entre agitation et discorde



Photo Pixabay CC0 Public Domain.
Photo Pixabay CC0 Public Domain.

Cet article est paru sur le site de notre partenaire Zaman France le 03 décembre 2015. 


Le 15 juin 2015 s’est tenue la première réunion de l’Instance de dialogue avec l’Islam de France. Toutes sortes d’interprétations ont circulé, dans certains médias nationaux et communautaires comme chez des politologues et autres experts en tous genres, au sujet des intentions avouées et cachées du gouvernement dans sa volonté de mettre au pas les représentants institutionnels de l’islam. Dans cette logorrhée exégétique, la sempiternelle rengaine sur « l’islam des béni-oui-oui » et sur la « mise-au-pas » forcée de musulmans prêts à toutes les concessions pour obtenir les faveurs du Prince n’est pas surprenante. Paradoxalement, alors même que tous les pronostics annonçaient le déclin inéluctable du CFCM, celui-ci prenait l’initiative de réunir les associations musulmanes de France, à l’Institut du Monde Arabe, le 29 novembre, pour proclamer un « manifeste citoyen ». Quelques jours auparavant, Anouar Kbibech, son président, annonçait que le CFCM se mettait à l’étude d’un processus de labellisation des imams devant officier sur le territoire français. A mon sens, trop de discours sur-déterminent la capacité de coercition des pouvoirs publics dans ce pilotage de l’islam hexagonal, tout en faisant l’impasse sur une analyse critique des mobilisations musulmanes dans le champ français depuis près de 40 ans.

Un Etat dirigiste et des musulmans hyper-actifs

Que l’État ait une approche dirigiste des questions relatives à la gestion institutionnelle de l’islam est un fait notoire qui s’illustre de manière récurrente, entre autres, par les relations de proximité qu’il entretient avec les chancelleries étrangères. Sadek Sellam, dans le dernier chapitre et la conclusion de son magnifique ouvrage intitulé La France et ses musulmans (1), détaille de manière très précise le pilotage, les tractations et autres concurrences inter-étatiques pour le contrôle institutionnel de l’islam français depuis les années 1950. L’un des actes forts de ce dirigisme politique ne sera d’ailleurs autre que l’intronisation en toute illégalité par Guy Mollet, en 1957, de Si Hamza Boubakeur à la tête de l’Institut de la Grande Mosquée de Paris, dans sa volonté de contrer les velléités indépendantistes algériennes. Depuis, l’islam français ressemble à un vaste échiquier dans le lequel chaque protagoniste est un élément actif qui concourt, par ses propos comme par ses actes, à maintenir un statu quo au plan de la représentation institutionnelle de l’islam. C’est sur cet aspect que les musulmans doivent porter une attention critique, car ils sont loin d’être des éléments passifs constamment soumis à des contingences externes qui les empêcheraient de se fédérer pour défendre des intérêts communs. Pour comprendre cela, il faut reprendre le fil de leur histoire récente et des freins internes qui bloquent l’émergence d’institutions communautaires en capacité de faire avancer les grands dossiers liés à l’islam français, dont la « représentation » théologique n’est qu’un aspect parmi d’autres. De ce point de vue, Sadek Sellam donne à mon sens une vision trop holistique du pilotage inter-étatique de l’islam hexagonal ; pourtant, en trame de fond de son exposé, les logiques de concurrence des acteurs musulmans, toutes sensibilités confondues, sont extrêmement perceptibles, et pas uniquement dans le sens d’une inféodation aux pouvoirs publics français ou étrangers. Elles indiquent bien que plusieurs chantiers importants ont capoté à cause des musulmans eux-mêmes. Cela nous renvoie aux dissensions et aux divergences idéologiques, doctrinales, ethniques et nationales entre musulmans, lesquelles représentent un fait tout aussi notoire. Déjà, à l’aube des années 1980, plusieurs lignes de fracture traversent les différents groupes de musulmans présents dans l’Hexagone, je me contenterai d’en citer trois : la première entre immigrés Algériens et Harkis, la seconde entre les différents groupes immigrés, Algériens et Marocains en tête, et la troisième au sein des organisations militantes elles-mêmes, le Tabligh et les Frères musulmans s’étant déjà scindés en deux groupes au cours des années 1970, non sans tensions internes d’ailleurs.

Les tables de la division musulmane

Depuis cette période, on constate au moins trois choses ; c’est tout d’abord la prédominance accordée par l’État, et de manière indéfectible, à la Grande Mosquée de Paris, pour la représentation de l’islam institutionnel. Même l’installation du Conseil Français du Culte Musulman, depuis 2003, n’a jamais pu enrayer cette suprématie. C’est ensuite le fait que toutes les tentatives intra-communautaires de faire émerger de quelconques instances de concertation, ou de représentation, se sont soldées par des échecs patents. L’une des raisons principales est certainement le positionnement d’acteurs qui créent ou maintiennent des structures dans une logique de contre-leadership tout en prétextant se mettre au service des musulmans, argumentaire religieux à l’appui. De 1985, date de création de la Fédération Nationale des Musulmans de France, jusqu’à la dernière réunion du 15 juin 2015, pas moins d’une dizaine d’initiatives pour impulser une représentation institutionnelle de l’islam ont vu le jour, soit à l’initiative des pouvoirs publics, soit à l’initiative des fédérations et des grandes mosquées. Elles ont toutes échoué, essentiellement pour des raisons de positionnements contingents des acteurs concernés. Déjà, la création de la FNMF elle-même fut une réaction aux velléités de Si Hamza Boubakeur qui, dans une période de tension avec les autorités françaises et algériennes, tentait au début des années 1980 d’enrôler les associations musulmanes dans un Conseil des Institutions Islamiques de France dont il voulait confier la direction à son fils, Dalil Boubakeur, qui n’est autre que l’actuel recteur de l’Institut de la Mosquée de Paris. Le jeu du « je t’aime, moi non plus » entre les grandes mosquées et fédérations musulmanes défraie la chronique de l’islam français depuis plus de 20 ans maintenant, dans la plupart des cas pour des considérations de stratégies de leadership. Dans tous ces jeux d’acteurs, sur cette vaste période, la religion a servi d’argumentaire pour justifier différents types de positions, que ce soit pour les questions relatives à la définition de l’abattage « halal », du prélèvement de la taxe sur les animaux abattus, de la détermination du début et de la fin du mois de ramadan, etc. La troisième chose à mentionner, enfin, est l’émergence d’un large tissu associatif communautaire, lequel va s’imposer progressivement dans les débats sur la représentation institutionnelle de l’islam et aux principales questions liées à la pratique du culte musulman. Pour compléter le tableau, il convient également de mentionner que les gouvernements français successifs ont constamment eu recours, jusqu’à ce jour, aux experts ès islam divers et variés, parties prenantes ou pas des communautés musulmanes, et censés éclairer le politique sur les réalités de l’islam à une période donnée. Parmi eux, certains personnages traversent de longues périodes en tant que « conseiller du prince », à l’image de l’inénarrable Gilles Képel, spécialiste ex cathedra des affaires musulmanes. Pourtant, un constant assez clair demeure, à savoir que ni l’État, ni les représentants des fédérations musulmanes naissantes ne sont parvenus à mettre sur pied une instance de coordination en capacité de dépasser les querelles musulmanes de leadership. Même les Etats des pays d’origine semblent parfois peiner à mettre leurs troupes en rang, l’exemple le plus emblématique en est certainement la division actuelle de l’ « islam marocain » de France, scindé actuellement en trois entités et en une multitude de barons locaux qui se posent avant tous en leaders ethniques – arabes et berbères – position à partir de laquelle ils parviennent assez aisément à négocier leurs prérogatives avec les autorités consulaires marocaines en France.

Trente ans de rengaine, mais une trame de fond qui évolue

Reprenant récemment mes notes et mes archives relatives aux à l’islam français des années 1980, je tombais sur une coupure de presse assez illustrative de la persistance des « questions musulmanes » françaises. Comme mentionné précédemment, la Mosquée de Paris, par la voix de son recteur Si Hamza Boubakeur, organisait le 6 février 1981 la réunion de préfiguration du Conseil des Institutions Islamiques de France. Cette première tentative, qui réunira quelques 400 responsables musulmans de toute la France à Paris, fixera dix revendications prioritaires : « la nomination des imams et la participation des pouvoirs publics à leur salaire ; la nécessité de cimetières ou de carrés musulmans dans les cimetières communaux ; les lieux de prières, l’enseignement de la langue arabe ; l’organisation du pèlerinage à la Mecque ; l’aménagement du temps de travail, tant pour la prière que pour le jeûne du Ramadan ; les émissions religieuses à la radio et à la TV ; la lutte contre le racisme sous toutes ses formes ; l’établissement des relations inter-confessionnelles permanentes ; la situation des prisonniers et des malades musulmans » (2). Le fils du recteur, Dalil Boubakeur, actuel recteur de la GMP et pressenti à l’époque pour prendre la tête du futur Conseil, considérait que ces dix points visaient à mettre fin « aux incohérences qui marquent depuis de longues années la pratique du Culte (discordance dans les dates du Ramadan et l’Aïd) ou carrément les erreurs ou la tromperie : qui garantit qu’une viande est réellement « Hallal » ? Qui fixe la Zakat ? Et quid du Pèlerinage ? » (3) Trente quatre ans plus tard, la liste des dix points et des incohérences est, à peu de choses près, la même. Depuis, les « longues années » se sont transformées en longues décennies, durant lesquelles les divisions internes aux musulmans n’ont fait que croître, alors que la plupart des dirigeants des principales fédérations, associations nationales et grandes mosquées sont demeurés les mêmes. Pourtant, on ne peut pas considérer que la situation est exactement similaire à celle qui prévalait il y encore 20 ou 30 ans. En effet, sur tous les aspects du culte musulman, il existe aujourd’hui des associations cultuelles et culturelles en nombre pléthorique et des opérateurs musulmans non moins pléthoriques qui « défendent » les intérêts de l’islam et des musulmans français. On peut citer, à titre d’exemple, les associations de consommateurs musulmans, les regroupements d’intérêts économiques musulmans, les réseaux d’affinités musulmans divers et variés, les réseaux sociaux et les médias communautaires. Des associations de lutte contre l’islamophobie se sont constituées, et même des clubs de réflexion et partis politiques – certes, embryonnaires – fondés sur des valeurs musulmanes, sans compter les chercheurs en sciences sociales capables de produire des analyses critiques sur ces questions. Toutes ces entités regroupent des musulmans nés en France et d’autres venus de pays étrangers, de même qu’elles brassent une amplitude générationnelle assez large, aux histoires et aux préoccupations parfois assez diversifiées. C’est certainement là que réside à la fois la force et la faiblesse des musulmans ; personne ne peut nier la montée en compétences d’acteurs et d’associations musulmanes, sur le terrain, dotés de visions, de réflexions et d’un véritable « ancrage culturel et mental » dans la société. Mais parfois la « multiplicité » peut tuer l’efficacité, surtout lorsque les conflits de chapelles et d’intérêts sont légion.

Les protagonistes musulmans doivent écrire leur histoire

Cela m’amène à réfléchir, depuis plusieurs années maintenant, sur l’histoire récente de l’islam français qui reste à écrire ; les acteurs associatifs et les leaders musulmans – je passe sur les  acteurs politiques et les cadres administratifs français – semblent s’activer dans tous les sens avec de véritables trous, pour ne pas dire des gouffres de mémoire et d’histoire. A ce propos, je rencontre très souvent des jeunes acteurs musulmans, investis dans des associations idéologiquement situées, qui n’ont jamais été mis en situation de s’approprier l’histoire de l’entité au sein de laquelle ils s’activent, ni de retracer le parcours des personnes qui ont posé les jalons de son action actuelle. De façon plus générale il n’existe pas, à ma connaissance, d’écrits suffisamment fouillés et exhaustifs permettant de décoder la subtilité des stratégies d’acteurs, depuis la fin des années 1970, qui vont préfigurer l’essentiel du paysage islamique français actuel. Les acteurs musulmans les plus âgés nous quittent, le plus souvent sans avoir légué, sous la forme d’entretiens ou de récits autobiographiques, leur histoire et leur « vision » de ce passé récent. De ce point de vue, la perte de cette « mémoire collective » risque encore une fois de laisser les « dominants » – j’entends par là aussi, et peut-être même surtout, les entités musulmanes en position institutionnelle hégémonique, dans l’intra-communautaire – nous conter leur version de cette histoire. De leur côté, les politologues, depuis la suprématie qui leur a été conférée sous le premier septennat de François Mitterrand, nous abreuvent de catégories de connaissance et autres typologies dont la valeur heuristique pose réellement question. Il n’existe toujours pas de sociologie des religions appliquée à l’islam ayant pu produire des catégories de connaissance endogènes, et la quasi totalité des ouvrages consacrés à l’islam contemporain reprennent une trame historique et une typologie d’acteurs dont la « vulgate » – le mot est choisi en conscience – a été dessinée par Gilles Képel dans Les banlieues de l’islam, en 1986, et dont on peut admirer la persistance dans ses dernières productions, comme si l’analyse du fait musulman n’avait aucunement besoin de grilles interprétatives renouvelées. Au delà de cela, il serait bon que les musulmans soient eux-mêmes producteurs d’une connaissance intrinsèque de cette histoire récente par des productions qui ne soient pas dépendantes de contingences externes. L’un des aspects cruciaux de ce travail, à mon humble avis, consisterait déjà par collecter la mémoire des « anciens », ceux qui ont contribué, depuis le début des années 1960, à ériger les premières mosquées, salles de prière et associations musulmanes, mais qui étaient également en première ligne des revendications des droits et de la mise en évidence du racisme contre les musulmans. Mais pour cela il faudrait que les acteurs musulmans prennent le temps du recul et s’agitent un peu moins.

(1) La France et ses musulmans, un siècle de politique musulmane, 1895-2005, Fayard, 2006

(2) Revue Sans Frontières, n° 11, 14-20 février 1981, p 5




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