Les cahiers de l'Islam
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Samedi 12 Septembre 2015

L’histoire donnera-t-elle raison au califat de Boko Haram ?

Par Hervé Lado, chercheur Associé au Programme « Companies and Development » (CODEV-IRENE) - ESSEC Business School, et président de la Division Afrique de Sciences Po Alumni.



Au début du XIXe siècle, c’est à cheval et à coups de fusils qu’Ousman Dan Fodio établissait le califat de Sokoto. Aujourd’hui, c’est à moto et par kamikazes que Shekau et ses affidés sèment le chaos dans la région, promettant eux aussi un califat. L’islam s’enracine dans les territoires haoussa du nord de l’actuel Nigeria autour du IXe siècle grâce aux nomades fulani qui commercent avec l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.
Il sera surtout une religion d’élites, enseigné essentiellement dans les cours royales, négligeant les masses appauvries que Dan Fodio va patiemment rallier à partir du XVIIIe siècle à ses thèses fondamentalistes. A partir de 1807, ce dernier va établir par la guerre sainte l’un des plus grands Etats jamais édifiés en Afrique, à cheval sur plusieurs pays : Nigeria, Cameroun, Tchad, Niger et Burkina Faso. Après la mort de Dan Fodio en 1817, le califat va lentement décliner jusqu’à son démantèlement en 1903 par les troupes coloniales britanniques de Lord Lugard.
Alors que Sokoto a, depuis 112 ans, trouvé une place apaisée dans l’histoire de l’Afrique, les similitudes évidentes avec Boko Haram pourraient donner l’illusion que l’histoire finira par s’accommoder de la secte. Les Etats africains qu’elle menace ne doivent pas s’y tromper. A Gobir, à l’époque de Dan Fodio comme dans la zone aujourd’hui infestée par Boko Haram, de fortes inégalités socio-économiques marginalisent le peuple face à une élite prédatrice qui redistribue peu.

e fief de Boko Haram (Wikimedia Commons/CC)
e fief de Boko Haram (Wikimedia Commons/CC)
Toutefois, Boko Haram se contente de faire des pauvres un vivier pour des attentats : des candidats djihadistes ont pu être recrutés contre 150 000 francs CFA promis à leurs familles. Alors que Dan Fodio prend en son temps fait et cause pour les paysans et éleveurs, en proie à la famine et aux épidémies. Pour lui, l’islam ne pouvait se conjuguer avec l’exploitation des plus pauvres, d’où son hostilité aux impôts levés par les rois.
Le calife ne forma pas d’armée professionnelle et la charia demeura une voie parmi d’autres même si l’islam fut un facteur majeur de cohésion sociale. Ceci étant, la promesse d’un bien-être ne s’accomplit pas : les paysans continuèrent à vivre sous la menace de la guerre sainte et des raids d’esclavagistes. En plus, l’attachement à une éducation exclusivement coranique ne fut pas étranger aux spécificités socio-économiques de cette région qui font aujourd’hui le lit de Boko Haram.
Boko Haram veut dénoncer l’éducation occidentale, en attaquant de manière inhumaine écoles, églises et institutions issues de la colonisation occidentale, espérant au passage surfer sur la fibre anticoloniale résiduelle qui vibre dans chaque Africain. Dan Fodio, quant à lui, se présenta comme celui qui connaît la vérité de l’islam pur universaliste, et en relation avec La Mecque et Médine. Il s’insurgea contre les Oulémas qui avaient instauré un islam mixte associant des préceptes de l’islam à des conceptions culturelles locales.

Mais s’ils s’élèvent tous les deux contre l’ordre établi – y compris l’ordre musulman existant –, Boko Haram se montre encore plus cruelle et barbare dans ses méthodes, comme on l’a encore vu lors de ses premiers attentats suicides au Cameroun (à Fotokol) dans la nuit du 12 juillet. Après s’être alliée à Daech en mars 2015, la secte aura sans doute à cœur de se montrer encore plus créative dans l’horreur afin de mériter l’appui dont elle a plus que jamais besoin.
Il faut dire que la prétention à l’universalité de l’islam ne choque pas tant qu’elle consiste à proposer partout des enseignements et des pratiques d’une profondeur spirituelle identique. Toutes les grandes religions s’y emploient. Le fondamentalisme religieux apparaît irrémédiablement incompatible avec les valeurs de nos sociétés, en Afrique comme ailleurs, parce qu’il prescrit de manière irréductible la soumission immédiate de toute autre culture, et bannit toute forme d’acculturation.
Si les extrémistes servaient Dieu, ils auraient réalisé qu’en la matière, il y a presque autant de chemins de sainteté que de cultures religieuses. En se réclamant plus rituels que spirituels, ils trahissent eux-mêmes la finalité de la religion. En cela, les pays menacés par Boko Haram ont raison d’éliminer, sans retenue mais méthodiquement, ce poison avant qu’il corrompe davantage les consciences, quoique cette guerre en coûte. Mais en ont-ils les moyens ? Lire la suite sur LeMonde.




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