Les cahiers de l'Islam

Vendredi 19 Décembre 2014

Pascal Lemmel
Co-fondateur de la revue web Les Cahiers de l'Islam et des éditions du même nom ainsi que de la... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 17 Février 2013

L'Islam et les musulmans, grandeur et décadence : Dans le quotidien de nos vies.



Nous proposons ici la recension d'un ouvrage du professeur Tariq Ramadan dont le texte est tiré d'une conférence tenue en 1994. Presque vingt ans se sont écoulés depuis, et pourtant les sujets abordés restent d'actualité.   

 Auteur : Tariq Ramadan
 Format : Format Kindle (1)
 Taille du fichier : 723 KB
 Nombre de pages de l'édition imprimée : 80 pages
 Editeur : Editions Albouraq (1 juillet 2011)
 Langue : Français
 ASIN: B005SPIG0S
 Prix : 2€
 

Biographie de l’auteur

Tariq Ramadan est Professeur d’Etudes islamiques contemporaines à l’université d’Oxford (Oriental Institute, St Antony’s College). Il enseigne également à la Faculté de Théologie d’Oxford. Il est Professeur invité au Qatar (Faculté d’Etudes Islamiques). Il est par ailleurs Senior Research Fellow à l’université de Doshisha (Kyoto, Japon). Il est également Directeur du Centre de recherche sur la Législation et l’Ethique Islamiques (CILE) (Doha, Qatar).
Il est engagé depuis plusieurs années dans le débat concernant l’islam en Occident et dans le monde. Expert consultant dans diverses commissions attachées au Parlement de Bruxelles. Il participe à divers groupes de travail internationaux se rapportant à l’Islam, à la théologie, à l’éthique, à l’islam politique, à l’économie, à la philosophie, aux droits de l’homme, au dialogue interreligieux et intra-communautaire et, plus largement, au développement et aux questions sociales et politiques.
Derniers livres parus en français : "Islam, la Réforme Radicale, Ethique et Libération", Presses du Châtelet, Septembre 2008, "L’Autre en Nous, Pour une philosophie du pluralisme", Presses du Châtelet, Avril 2009, "Mon Intime Conviction", Presses du Châtelet, Septembre 2009, "L’islam et le réveil arabe", Presses du Châtelet, Novembre 2011
Auteur

Le sujet

Cet ouvrage est la transcription d’une conférence donnée en décembre 1994, dans le contexte de la guerre de Bosnie, lors d’une rencontre organisée par l’AEIF (Association des Etudiants Islamiques de France). L'auteur y analyse l'état de la communauté musulmane de France et d’Europe en fonction des valeurs fondamentales de l'Islam. Déjà à l’époque, abordant les thèmes suivants : la foi, la responsabilité, l'intention, la spiritualité, la fraternité, la croyance, l'épreuve et la patience ; il invitait chaque Musulman à une « spiritualité » responsable, associant la foi au principe de l'effort et de l'engagement »

Sur la forme

Dans la mesure où il s’agit à l’origine d’une conférence, cela confère au texte, une certaine « dynamique ». Quelque chose entre une démonstration posée lors d’un cours magistral et un prêche. Pour ceux qui ont déjà assisté (ou écouté) à une conférence de Tariq Ramadan, au travers du style simple et direct du texte, ils retrouveront ses qualités d’orateur et son éloquence. On a parfois l’impression que l’auteur nous parle de façon intime. L’ouvrage n’est donc pas technique, le langage est simple, il est cours  (80p) et efficace. L’auteur déploie une démonstration qu’il adresse en premier lieu à la communauté Musulmane. C’est pourquoi, comme à l’accoutumée, afin d’appuyer son argumentaire, ce dernier ponctue son discours de références Coraniques, de ahadiths ou d’événements tirés de la sirâ du Prophète de l’Islam (ç). Mais pas seulement, l'auteur utilise aussi sur des anecdotes du quotidien, vécues par les musulmans de France ou d'Europe. 

De la foi à la responsabilité

L’auteur commence par nous rappeler deux fondamentaux que le Musulman ne devrait, d'après lui, jamais perdre de vue (Chap1). D’une part, le Coran est une parole (de Dieu) fondant la responsabilité de l’homme sur terre et d’autre part avant de commencer à voir si l’Islam peut être « politique » ou si ses coreligionnaires sont de « bons » croyants, le musulman doit commencer par « intérioriser » la Parole divine. Il se doit d’établir un « rapport intime » avec la Parole divine, qui se traduira ensuite dans la pratique par une éthique du comportement vis-à-vis de son entourage. Cependant, l’auteur constate que la plupart des musulmans ont oublié ces fondamentaux, ils manquent sérieusement de spiritualité (spiritualité en tant qu'essence de la religion), ce qui explique d'ailleurs pour lui, le déclin du monde Musulman.

De l’intention

C'est que, tout est affaire d’intention dans nos actes (Chap 2). Intentions dont la source est le « cœur », incliné par ce rapport intime à la Parole divine et dont la finalité pour un Musulman doit être de « faire pour Dieu », pour le Bien. Celles-ci doivent toujours être «  au centre, comme un axe autour duquel gravite l’ensemble de la vie ».  Mais second constat, pris dans le tourbillon de la vie quotidienne les gens oublient, et par voie de conséquence peu de personnes font cet effort permanent de faire « pour Dieu, pour le Bien » : « La route est longue avant que nous parvenions à purifier nos intentions dans nos affaires privées et publiques, des petits gestes du quotidien aux actions importantes impliquant nos responsabilités sociales, économiques ou politiques ».  Ce que perçoit l’auteur, c’est que les Musulmans privilégient plus le « Moi » que le « Bien » et plus souvent la forme que sur le fond : « Notre problème, en somme, c’est que nous supposons que le fait d’avoir la forme de l’Islam suffit pour accéder au fond, à son essence. »  Le discours des Musulmans est souvent vidé du sens, de la compréhension des finalités.

De l’éthique

Et donc, ces oublis finissent par « placer un voile » sur le cœur du croyant (Chap 3) conduisant in fine, au non-respect par la plupart des Musulmans, de ce que l’on nomme le « Tawhîd  » [2], pilier fondamental de la croyance en Islam. C’est pourquoi chaque croyant en Islam doit faire un effort permanent sur lui-même (avoir une exigence sur son comportement). C’est ce que l’on nomme « Jihad an Nafs », « c’est cette lutte au quotidien contre les séductions du monde » (Chap 4). Ainsi, prenant exemple sur le Prophète (ç) de l’Islam ou sur la Miséricorde divine, il se doit d’apprendre à pardonner, à être patient avec l’autre (Chap 5), ce qui aboutira in fine à fortifier chacun. Et d’ailleurs pour l’auteur, c’est l’ensemble de la communauté, de la Oumma , qui doit faire preuve de fraternité (Chap 6). Chaque membre doit apprendre à pardonner ainsi qu’à chercher les qualités chez l'autre. Or pour l’auteur, si la fraternité est souvent évoquée par les musulmans au travers du concept de Oumma, elle n’est pas nécessairement pratiquée. Chacun doit mesurer le poids de ses mots et de ses jugement, doit rester exigeant mais aussi savoir pardonner, « Ne vous arrêtez pas donc pas aux apparences », aux jugements tranchés et définitifs, exhorte ce dernier. L’exemple du voile est pour lui symptomatique : « Certes, il s’agit là d’une obligation de l’Islam mais ce ne peut faire l’objet d’une contrainte. Et d’ailleurs, suffit-il de le porter ou non pour être immédiatement taxée de bonne ou de mauvaise musulmane ? Qui a dit cela ?[…] Chaque sœur vit son cheminement personnel, et elle est responsable de ses actes devant Dieu ».

De l’engagement

Toutefois, se « recentrer » sur le Tawid ne signifie pas se figer dans l'immobilisme et la frilosité et n’exclus donc en rien l’action, bien au contraire (Chap 7). Simplement, il convient de respecter l'action d'autrui. A chacun « sa mission », suivant sa sensibilité, que celle-ci soit à vocation sociale ou à vocation prosélyte ( Da'wa ). Il s’agit là d’approches complémentaires, plutôt qu'opposées. Travaillez ensemble nous dit l’auteur. Et ceci, en respectant les axes précédemment cités : L’intention sincère et purifiée ; La fraternité profonde ; La complémentarité positive ; L’action compétente. Il s’agit d’assumer et de célébrer la diversité.
Car, il faut pouvoir faire face aux épreuves (Chap 8), aux agressions d’autrui, référence à la guerre de Bosnie. Or la vie n’est qu’épreuves, et face à celles-ci chacun a au moins trois solutions nous dit l’auteur: « soit nous nous efforçons de faire face, soit nous fuyons pour nous protéger, soit enfin nous nous transformons en victimes […] ». Répondre dans la constance, unis, avec humilité, voilà son mot d’ordre. Réagir, ne pas confondre patience (as-Sabr) et passivité. Rien ne pousse au fatalisme en Islam, faire peu, s’engager dans la limite de ses moyens, mais si tenir. Le Musulman doit avoir le sens de l'engagement, un engagement responsable. Son action peut être « locale », mais il a en même temps l’obligation d'avoir une vision globale. Il doit être capable de faire un bilan de son action, d’analyser le présent pour préparer l'avenir mais aussi de dénoncer aussi en tous lieux « toutes les oppressions, les horreurs et les dictatures ». Pour l’auteur, et c’est ainsi qu’il conclue sa conférence, « dire Dieu, c’est s’opposer à toutes les démissions, c’est de fait, être un opposant à toutes les dictatures », quel que soit la forme de la dictature, étatique, terrorisme, médiatique.  

Au final, un ouvrage daté mais intemporel, destiné au Musulmans mais accessible et compréhensible par tout croyant ou non croyant dès lors qu’il adopte des règles de vie, une ligne de conduite, une éthique.

Bien entendu, il s’agit avant tout d’un appel à la conscience musulmane contemporaine, mais les thèmes abordés comme la responsabilité, la spiritualité, la fraternité, la croyance ou l'épreuve restent des thèmes universels et actuels.

Pour Tariq Ramadan, jetant un regard lucide et sans complaisance sur la Oumma, il s’agit de pointer les manquements chroniques à l'essence de la Parole Divine. Il s'agit de convoquer les Musulmans afin d’entamer une introspection et de fixer l’agenda des priorités.
En premier lieu, ils se doivent d’associer la Foi au principe de l'effort et de l'engagement. « Le début de la décadence, c’est d’oublier l’essence de la foi. ». La foi du Musulman [3] ne doit pas se traduire uniquement dans les apparences mais aussi dans ses actions: « Le sens du sacré n'est pas dans l'immobilisme et la frilosité ». Mais la référence coranique est exigeante. Certes, elle souligne la nécessité de la pratique, mais elle exige tout autant de la part du croyant une dose de « spiritualité ». Par spiritualité, il faut entendre ici, quête du sens, essence de la religion. Une « spiritualité responsable » se traduisant dans les faits par la volonté d'améliorer le réel et de tendre vers un idéal. Ce n’est qu’à ce prix que les Musulmans pourront être en conformité avec leur croyance, avec eux même, reprendront confiance, seront ainsi capables d’affronter les épreuves à venir et finiront par gagner le respect.

A l'heure de la globalisation, de la destructuration sociale, de la stigmatisation, cet agenda nous semble être toujours d'actualité vingt ans plus tard... 

______________________________________
[1] A noter que l’ouvrage ayant été lu sous Kindle, les références à ce dernier se feront par le biais du chapitre (Chap x) et non à l’aide des pages.  
[2] L’action de non-respect du Tawid est nommée en Islam « Al-chirk », que l’on peut traduire par polythéisme ou associationnisme
[3] Nous pensons pouvoir affirmer que cela est valable pour tout croyant quel que soit sa confession.l
L'Islam et les musulmans, grandeur et décadence : Dans le quotidien de nos vies.




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