Les cahiers de l'Islam
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Samedi 12 Décembre 2015

"Islamicités" par Jocelyne Dakhlia



"Quelque sentiment que l'on éprouve à l'égard de l'islam, il faut cependant sortir du registre de l'affect et repolitiser notre rapport à quiconque s'en réclame dans l'espace public, sans le moindre relativisme culturel, pour rendre aux musulmans, sur le plan politique, une diversité de sensibilités et d'engagements qui est le fondement même du jeu démocratique. Ce n'est qu'à cette condition, celle d'une " reconnaissance à l'identique ", d'une " transposition ", et pas seulement d'une intégration au paysage politique français ou européen, qu'une négociation plus sereine de la visibilité de l'islam dans la cité pourra être enfin envisagée. "

Cette recension a déjà fait l'objet d'une première publication sur le carnet de recherche IRENE (Identités et Religions : Études des Nouveaux Enjeux)

 

"Islamicités" par Jocelyne Dakhlia

Broché: 161 pages
Editeur : Presses Universitaires de France - PUF (2 mai 2005)
Collection : Sociologie d'aujourd'hui
Langue : Français
ISBN-10: 2130550959

 


Jocelyne Dakhlia est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, historienne codirectrice des Annales, spécialiste d'anthropologie historique du Maghreb et de l'Islam méditerranéen. Elle est notamment l'auteur du Divan des Rois. Le politique et le religieux dans l'Islam (Aubier, 1998) et de L'Empire des passions. L'arbitraire politique en Islam (Aubier, 2005).

 

Le débat civique se construit et se bloque en France autour d'une image globale de l'islam comme religion et comme culture, un islam induisant une solution de continuité des principes et même du territoire de la République. Ce débat se radicalise de manière inquiétante, et l'on ne peut que constater le très faible impact, voire les effets contre-productifs de toutes les tentatives de " réhabilitation " de l'image de l'islam dans l'opinion. Face à ces échecs, cet essai conduit à reformuler les termes du débat en renonçant tout d'abord à toute apologie culturelle, passée ou présente. Les raisons d'une si profonde résistance de la société française à faire place à l'islam ne sont pas à trouver dans une histoire de la Méditerranée, qui révèle au contraire l'intensité des interpénétrations et des migrations croisées, bien avant la colonisation. Une histoire qui invite même à remettre en question l'idée de frontières intangibles entre l'Europe et le monde de l'islam. Elles résident plus sûrement dans un héritage théologique de la polémique chrétienne antimusulmane, dans lequel peu de défenseurs des Lumières seraient prêts aujourd'hui à se reconnaître, ou encore dans l'image coloniale d'un islam alors " domestiqué " et soumis. Quelque sentiment que l'on éprouve à l'égard de l'islam, il faut cependant sortir du registre de l'affect et repolitiser notre rapport à quiconque s'en réclame dans l'espace public, sans le moindre relativisme culturel, pour rendre aux musulmans, sur le plan politique, une diversité de sensibilités et d'engagements qui est le fondement même du jeu démocratique. Ce n'est qu'à cette condition, celle d'une " reconnaissance à l'identique ", d'une " transposition ", et pas seulement d'une intégration au paysage politique français ou européen, qu'une négociation plus sereine de la visibilité de l'islam dans la cité pourra être enfin envisagée.

Recension

Ce livre pose le même constat d’une radicalisation et d’une nécessité d’apporter des clarifications en vue de l’apaisement.

Conscient du blocage actuel, il invite à une approche politique de la problématique, en renonçant à l’approche culturelle dont vient une partie des dégâts, car la représentation culturelle conduit à penser les cultures et les civilisations comme un jeu d’échecs, sans reconnaître la réalité de leur nature historique, c’est-à-dire leur interpénétration fondamentale, originaire, et jusque dans les périodes de conflit. Il y a une circulation ininterrompue des hommes, des pratiques et des idées, et un continuum des cultures et de sociétés en contact, qui rend caduque la problématique de l’occidentalisation comme celle du choc.

Le livre est ambitieux ; il vise à casser cette approche des cultures, mais aussi à freiner l’inflation des discours sur le rapport d’altérité de l’Europe et de l’Islam. Pour cela il s’agit de montrer comment et pourquoi ce discours s’est constitué, et par qui il est arboré. La méthode mise en œuvre dans le livre sera de déconstruire des concepts, d’historiciser des discours, qui sont tenus des deux côtés si je puis dire, par les musulmans et les non musulmans, qu’ils soient monsieur tout le monde, les médias comme prescripteurs et convoyeurs d’opinion, les politiques ou les intellectuels et les savants – les propos du magistère religieux ne sont cependant pas pris en compte, sans être ignorés cependant [1]. C’est peut-être l’unique limite du livre, qui examine la construction fantasmatique de l’islam chez les identitaires, mais n’envisage pas la construction fantasmatique de « l’Europe » ou de « l’Occident » chez les islamistes.

Cette contextualisation historique vise à désessentialiser l’Islam, dont l’auteur se demande pourquoi, presque seul parmi toutes les réalités culturelles, il est à ce point essentialisé, et cela s’explique en partie par l’inconnaissance dans laquelle nous sommes de la culture islamique en général : le discours sur le déclin relève d’une tradition, d’une part, et d’autre part il y a une pensée de l’universalisme en Islam, dont les Européens auraient tout intérêt à prendre conscience et à intégrer dans leur champ de réflexion s’ils veulent penser l’avenir [2]. On ne s’étonne donc pas de trouver sous sa plume l’évocation du regain d’intérêt de la recherche historique pour la question de la traite Atlantique comme parallèle avec le renouveau historiographique de la question de la guerre de course méditerranéenne, et du phénomène corrélatif de la captivité à rançon, d’où l’intérêt porté aux Européens captifs en terre d’Islam et à la rétention de captifs musulmans en Europe, signe de fluidité et de circulations symétriques et réciproques. Assurément ce livre s’inscrit dans la tradition historique de l’étude de la Méditerranée, dans un dialogue critique avec ses fondateurs.

Il s’agit clairement de sortir du grand récit de la modernité capitaliste et de la sécularisation, passant par la théorie des stades – en un mot de l’historicisme. Cependant dès lors que le récit opposait le progrès de l’Occident conçu en termes scientifique, technique et technologique, à la stagnation voire au déclin des sociétés islamiques, le discours en miroir a été de se targuer d’une domination en termes de valeurs morales en face d’une décadence morale occidentale – d’où la crispation sur les femmes, pour répondre à la perte de contrôle ressentie de son destin.

Avant de passer à une déconstruction de tous les mythes (celui de l’âge d’or de l’Islam, celui d’Al Andalous, celui de l’entente intercommunautaire dans l’Algérie française, le modèle de la disputatio) et tous les concepts (l’opposition entre Islam et islam, l’islamophobie, la fitna, l’oumma) l’auteur analyse la logique de radicalisation : elle est sans doute pour une part due à ce qu’on peut appeler la « crise » de l’islam (l’émergence du radicalisme et le passage au terrorisme), mais elle est tout autant un sous-produit de la construction européenne, qui a promu un discours identitaire[3] et suscité une polarisation culturelle, qui n’a pas lieu d’être.

Cette polarisation a une histoire, moderne, née avec l’Expédition d’Égypte, qui disloque l’imbrication antérieure et casse tout rapport de parité entre deux partenaires, antagonistes ou non. Désormais l’Occident prétend incarner l’universalisme et la vérité identifiée au progrès. Il est cependant facile de sortir de la maladie du déclin et de toutes ses pathologies connexes : il suffit de rappeler que le diagnostic est erroné, parce qu’il existe un autre universalisme. L’accès à l’universel ne se confond pas avec l’occidentalité.

Tout le travail du livre, dans son versant critique et dans son versant constructif, revient à l’ambition de mettre en échec la logique des blocs et des chocs, avec cette idée que l’approche multiculturelle ou culturaliste, ouvrant à une pensée du métissage, de la greffe, du mélange, est une falsification, car elle postule la cohésion d’un corps distinct et suppose une distinction originelle. Dans son versant constructif, le livre pose ainsi les jalons d’une autre histoire de l’Europe et de l’Islam, où l’interpénétration est originaire. Cette intuition devient un pari réussi dans la somme que Jocelyne Dakhlia dirige pour Albin Michel, Les Musulmans dans l’histoire de l’Europe, dont le premier tome, soit XXX pages sort cet automne, et le second volume en 2012 [4].

Il y a une cécité singulière des intellectuels, philosophes ou essayistes, qui pointent les dangers que représente l’islam pour la démocratie et la laïcité, qui s’appuient sur différents arguments, dont la prétendue inaptitude de l’islam à dissocier le religieux du politique. Jocelyne Dakhlia met en évidence les dangers latents et déjà révélés de ce blocage, né de la vision séparatiste des cultures, ou du fantasme d’une pureté de la culture, qui est présente dans les discours de l’extrême droite, mais non moins à l’œuvre à gauche, chez les tenants du différentialisme, et aussi chez les antiracistes, qui refusent de voir que le phénomène de brouillages des contours de la culture se produit dans toutes les cultures, faisant suite à l’intrication totale des deux civilisations telle qu’elle la démontre dans l’Europe classique, puisqu’il y avait des musulmans en Europe et des chrétiens en Islam. C’est cette histoire que Jocelyne Dakhlia ébauche ici, ce texte étant en quelque sorte programmatique de son opus magnum collectif qui l’amplifie, la développe, voire la vérifie. Elle permet de renoncer définitivement à l’idée d’une influence univoque de l’Europe sur l’Islam et de lui substituer d’une part l’évidence d’une communauté de culture et d’autre part le rappel d’une source islamique de l’universalisme. Même les Lumières, qui cependant ont forgé la représentation du despotisme oriental, ont pu voir dans la Perse un miroir de l’Europe.

Mais au présent, les intellectuels nourrissent cette vision culturaliste mortifère, habités qu’ils sont par le sentiment de la perte, perte de l’identité notamment qui se traduit par un diagnostic de sécession territoriale et culturelle, lequel fait écho au « schème invasif de l’immigration musulmane ». Il leur faut sortir de la perception commune de l’Islam, celle du café du commerce, « cohésive, anhistorique, essentialiste », en un mot littéraliste, en miroir de la construction des fondamentalistes, corrélé à la vision de l’histoire en termes de tout ou rien, « grandeur ou décadence, victimes ou bourreaux, oppresseurs ou opprimés… ». Quant au phénomène du fondamentalisme, les intellectuels sont capables de le déconstruire pour les autres religions et mouvements sectaires, mais curieusement pas pour l’islam. Cela procède d’une cécité par rapport à son propre passé – et Jocelyne Dakhlia, qui n’a pas peur de traiter les sujets les plus difficiles, aborde frontalement la question de l’antisémitisme musulman/arabe – « on ne saurait imputer à l’islam seul l’actuel antisémitisme de certains musulmans français ».

De l’essentialisation, il y a maints responsables, des facteurs comme l’évolution géopolitique récente, mais aussi la parole réductrice des médias. C’est aussi que, au plan psychologique, l’hostilité montante et le sentiment d’urgence « pousse[nt] à tous les schématismes, à toutes les généralisations ». Mais plus profondément, il faut en chercher la source dans l’invisibilité de l’islam en France à travers les siècles, qui se perpétue en mutant dans les premiers mouvements antiracistes français, qui, au-delà de leur compassion, nient l’identité religieuse des immigrés et contribuent à délégitimer l’exigence d’une pratique cultuelle publique.

À l’inverse d’une essence une de l’islam, il est nécessaire de révéler aux opinions publiques occidentales la diversité de sensibilités et de positions qui habitent la pensée musulmane, aujourd’hui comme hier, de même que la diversité des pratiques culturelles en particulier dans leur déclinaison individuelle toujours négociée. Les occidentaux ne sont-ils pas enfermés dans la vision héritée de la tradition chrétienne ? L’hostilité à l’islam ne repose-t-elle pas sur un fondement théologique oublié et refoulé, et pourtant actif, dont JD trace les grandes lignes et restitue la logique ? Assurément le refus de l’intégration territoriale (et d’une visibilité) de l’islam n’est pas une simple expression de la peur. Il est nécessaire de pointer la résurgence du modèle historique de la colonisation et le risque de double révisionnisme.

En réalité le problème fondamental auquel nous sommes aujourd’hui confrontés est celui de la politisation de la culture, qui se voit assigner une place toujours plus centrale dans le débat politique qui résonne de plus en plus de références géographiques et territoriales indécises et floues (les quartiers, les cités) et abandonne de plus en plus une caractérisation sociale et politique. À cette désertion du politique s’ajoute un flottement des analyses sociologiques, au titre du « communautarisme » ou de l’invention du concept d’espace tiers, et un renoncement au savoir, alors que, du point de vue des musulmans, des spécialistes autoproclamés de l’islam, dépourvus de compétence en matière de théologie musulmane, diffusent un savoir religieux à base identitaire. À force d’envisager l’intégration comme « possible » on oublie qu’elle est effective.

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[1] Si l’activisme de certains groupes islamistes menace la République française comme d’autres pays, il doit être traité avec la même vigilance que les autres activismes extrémistes.
[2] Ici la réflexion de Jocelyne Dakhlia peut être rapprochée avec intérêt des travaux de Dipesh Chakrabarty (voir Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique (Paris : Éditions Amsterdam, 2009 [2000]), 380 pages)
[3] L’auteur évoque les débats sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne mais parle à mon sens insuffisamment du bouleversement que fut la chute du mur ainsi que l’entrée dans l’Europe des pays « de l’est ». Pour autant elle précise que les sociétés d’Europe de l’est n’ont surmonté que de façon très récente le sentiment d’avoir à compenser un retard, voire l’impression d’une inaptitude au progrès ou à la modernité. L’intégration européenne fait que désormais seul l’islam est stigmatisé à ce titre.
[4] Les Musulmans dans l’histoire de l’Europe, tome 1 : « Une intégration invisible », sous la direction de Jocelyne Dakhlia et Bernard Vincent (Albin Michel, 2011, 656 pages).




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