Les cahiers de l'Islam
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Mardi 8 Septembre 2015

Ibn 'Arabi ou l'Unité de l'existence

Par Mohammed Taleb,



Au mois de décembre 2006, j'avais contribué à l'organisation, à Paris, dans le cadre des activités culturelles de la défunte librairie Ishtar, d'une rencontre intitulée « L'islam et la psychologie des profondeurs ». Voici comment je présentais l'événement : « Carl Gustav Jung est une figure majeure des sciences contemporaines de la psyché, de l’intériorité, de l’âme. Esprit transdisciplinaire, il a mis en évidence le fait que la profondeur de la personne humaine n’était pas réductible à telle ou telle dimension, soit biologique, soit sexuelle, soit linguistique… Sa psychologie des profondeurs se présente comme une exploration multi-référentielle de cette intériorité. La rationalité « ouverte » (Edgar Morin) sur laquelle il s’appuie lui fait toucher du doigt l’importance de la donnée religieuse. Il a produit une belle œuvre sur les entrelacements entre psychanalyse et spiritualité. Il devait rencontrer l’islam. Sa disciple et amie Marie-Louise von Franz, dans sa propre réflexion sur la notion de synchronicité, mettait en évidence la contribution de la tradition civilisationnelle arabe et musulmane sur cette question, citant notamment Ibn ‘Arabi et Ibn Sina. En ce début du XXIème siècle, à l’heure où se déchaînent les impérialismes et les fondamentalismes, il est plus que jamais important de réactiver et d’intensifier le dialogue des cultures, des civilisations et des spiritualités. La rencontre entre la psychologie des profondeurs de Jung et la métaphysique musulmane (notamment à travers le tasawwuf, le soufisme), que nous souhaiterions dynamiser, relève de ce souci de la confluence et de l’échange, d’autant plus que ce qui est visé, au fond, est une figure de l’humain qui se réconcilie avec ses profondeurs, le cosmos et la transcendance. L’homo universalis des Humanistes européens et l’Insan al-Kamil (l’homme universel) des Spirituels de l’Islam ne sont-ils pas les figures communes d’un authentique universalisme pluriel ? »

J'avais convié à cette réunion le philosophie algérien Mohamed Tahar Bensaada et l'écrivain Michel Cazenave, familier de ceux et celles qui s'intéressent à la pensée jungienne et aux nouveaux paradigmes scientifiques.

L'Autrichienne Marie Louise von Franz (1915-1998), qui collabora activement avec Carl Gustav Jung, fut un guide utile dans l'exploration de ce que pourrait être une psychologie musulmane des profondeurs de l'être, psychologie à la fois initiatique et écologique. Mohammed Tahar Bensaada avait, dans ses travaux, rappelé l'importance de la relation entre Ibn Sina et Albert le Grand, malgré une séparation de deux siècles entre les deux hommes. Marie-Louise von Franz, pareillement, évoque cette proximité, mais elle intègre dans ce duo la figure du métaphysicien soufi andalou 'Ibn Arabi (1165-1240). De quoi s'agit-il, et dans quel contexte Ibn 'Arabi est-il introduit par la psychologue autrichienne ? Ses analyses sont issues d'une conférence donnée sur le principe de la synchronicité élaboré par Carl Gustav Jung. Plus précisément, elle abordait les aspects historiques concernant cette hypothèse. Dans la mesure où la synchronicité correspond à une expérience qui traduit l'unité du monde, l'unité de l'existence (dans ses dimensions matérielle et psychique), Marie-Louise von Franz s'est intéressée aux penseurs antiques et médiévaux qui défendaient une telle approche holistique et unitaire de la réalité. Elle commence par citer un passage éclairant tiré du livre De alimento d'Hippocrate : « Un seul flux, un seul souffle (conflatio, sympnoia) réunit tout, éprouve tout comme un ensemble. Tout a un rapport avec la totalité (...) Le grand Principe s’étend jusque dans la partie la plus éloignée (du centre), et de la partie la plus éloignée se forme un retour vers le grand principe : la nature est une, elle est être et non-être . » (Franz, p. 199) Hippocrate ne fut pas le seul a soutenir cette vue-du-monde, et dans les premiers chapitres du livre, j'ai parlé des néoplatoniciens. Les stoïciens, eux aussi, cultivaient un sens aigu de l'unité du monde.


Elle continue son analyse en formulant une hypothèse audacieuse, soutenue, il faut le dire, par une longue et profonde fréquentation de la littérature philosophique et alchimique du Moyen Age : « Cette idée antique (l'unité du monde, NDLR) a disparu en Europe avec l’apparition de la religion chrétienne, mais subsista néanmoins avec la culture arabe, avec toutes les autres connaissances de l’Antiquité concernant les sciences naturelles. La mystique arabe y ajouta certains éléments nouveaux, particulièrement avec l’idée d’une aptitude créative et visionnaire de l’imagination psychique de l’adepte. » (p. 199) Elle évoque Shahab al-Din Sohrawardi (1155-1191), cet iranien initiateur de la philosophie illuminative, philosophie toute pénétrée de la tradition néoplatonicienne (cf. « Le néoplatonisme au travers des lumières de Sohrawardi », de Monique Oblin-Goalou). Selon lui, nous dit-elle, il existerait un troisième monde intermédiaire entre notre monde sensible et le monde intelligible (celui des idées platoniciennes), qui est « le monde des images autonomes produites par les archétypes », « un mundus archetypus subtil » (p.199). Ce monde intermédiaire est, bien évidemment, celui de l'anima mundi des néoplatoniciens, de l'imagination créatrice. Comme Mohamed Tahar Bensaada, Marie-Louise von Franz nous dit que cette pensée arabo-musulmane, notamment avec Ibn Sina, est entrée en Europe, jusqu'à Albert le grand.  Lire la suite sur lemondedesreligions.fr.




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