Les cahiers de l'Islam
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Dimanche 11 Janvier 2015

Des oulémas femmes : le cas des mosquées féminines en Chine (3eme partie. L'origine des mosquées féminines)



Nous proposons ici la suite de l'article " Des oulémas femmes : le cas des mosquées féminines en Chine " publié par Élisabeth Allès, spécialiste du domaine, en 1999 dans la Revue du monde musulman et de la Méditerranée, N°85-86, (pp. 215-236) , (sous licence Creative Commons).
Alors que la première partie présentait un rapide historique de l'implantation des Musulmans dans cette partie de la chine et que  la seconde partie traitait plus spécifiquement du rôle de l'ahong (Imam) féminin celle-ci revient sur l'origine des mosquées féminines.
Photographed by Anne Miller Darling
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Les mosquées féminines et quelques éléments d'histoire

   Les sources écrites concernant l'existence des mosquées féminines sont limitées et surtout très éparses. Tel ouvrage cite 39 mosquées féminines pour la période républicaine dans le Shandong. La monographie de la province du Henan signale 72 mosquées pour la période Yuan-Ming. Les dictionnaires Hui n'en mentionnent que quelques-unes. Pour ce qui est de leur histoire, le silence est quasiment absolu. Seuls deux chercheurs Hui, dont une femme, ont tenté de fournir quelques éléments d'histoire.
    
     Nous avons donc procédé à une enquête qui nous a conduite non seulement au Henan mais dans dix autres provinces : Xinjiang, Gansu, Heilongjiang, Shan dong, Anhui, Jiangsu, Shaanxi, Hebei, Zhejiang et Fujian. Il s'agissait pour nous de cerner tout d'abord l'étendue géographique de ce système - ou de cet usage - et de vérifier systématiquement les informations obtenues qui laissent parfois per plexes, tant les données sont souvent approximatives.

     Nous ne nous sommes pas rendue dans la région autonome Hui du Ningxia, pour deux raisons. D'après toutes les informations que nous avons pu obtenir sur cette région, tant de la part de Hui que de chercheurs occidentaux, on n'y signale aucune mosquée féminine, sans doute en raison de l'importance locale du soufisme. Par ailleurs, les divers lieux où nous sommes passée confirment pro gressivement le rôle majeur, central, du Henan et des provinces limitrophes dans la diffusion de ce modèle. Car, de manière systématique, dans les zones les plus éloignées, ou bien les fidèles à l'initiative de la construction d'une mosquée féminine sont originaires du Henan ou du Shandong, ou bien les ahong y sont aussi des femmes originaires du Henan ou des régions limitrophes de sa partie nord (ouest du Shandong, sud du Hebei, du Shanxi, de l'Anhui). Il faut signaler en fin l'existence de mosquées féminines dans la province du Yunnan [32] et dans l'île de Hainan, mais il ne nous a pas été possible d'y enquêter directement.

    De telles mosquées féminines n'existent dans le sud-est asiatique que depuis le début du siècle, à Java et Djakarta. [33] En revanche si les mosquées féminines en tant que telles sont inexistantes dans le reste du monde musulman, le rôle des femmes dans l'enseignement religieux [34] est attesté un peu partout en islam pour la période actuelle, mais aussi passée. En Asie centrale, les atin [35] souvent des femmes d'ahong, professent chez elles ou dans une partie réservée de la mosquée. Au Soudan (Nicole Grandin, 1988, 122-128), les fidèles ont conservé la mémoire de cheikh femmes. Au Maghreb des femmes enseignaient dans les zaouya.

    L'originalité de l'islam chinois réside de fait dans l'établissement de structures religieuses spécifiques relativement autonomes prises en charge par des femmes. On comptait dans le Henan en 1957, soixante-treize ahong féminines (Henan Huizuzhi, 89).

    À partir de notre enquête menée sur huit sites (villes, bourgs, villages) dans le nord du Henan (dénombrement arrêté en 1995), nous avons dénombré trente trois mosquées féminines dont vingt-neuf en activité pour quarante-sept mosquées masculines, également en activité dans les mêmes lieux.
    
    
Le nombre et la distribution de ces mosquées montrent bien qu'il ne s'agit pas là d'un fait mineur ou d'un simple phénomène circonscrit dans le temps et l'espace. La monographie du Henan (Henansheng zhi, 1994, 89-92) signale nommément une mosquée féminine sous les Yuan (1271-1368) dans le district de Wuzhi. Elle laisse sous-entendre l'existence de cinq autres dans la mesure où les mosquées citées sont qualifiées avec une insistance particulière du terme nansi (mosquée masculine). Celles-ci se répartissaient comme suit : une dans le bourg de Xingyang datant de 1467 ; une dans la ville de Kaifeng et le bourg de Qinyang construits sous la dynastie des Ming (1368-1644) ; et deux dans le bourg de Boai datant de la fin des Ming. Si ces indications sont extrêmement floues, elles nous apportent cependant un él ément de localisation non négligeable, qui, en dehors de Kaifeng, délimite une zone autour du Fleuve jaune, dans la partie nord-ouest de la province.

    Par ailleurs, nous avons pu remarquer deux types de localisation qui vont nous permettre au moins de distinguer les mosquées du XXe siècle des mosquées construites antérieurement. Les plus anciennes mosquées, même si elles sont situées dans le même quartier que celles des hommes, en sont éloignées de plu sieurs rues. On peut y accéder directement sans passer à proximité de celle des hommes. En revanche, les mosquées construites au début du XXe siècle ou reconstruites récemment sur un nouvel emplacement sont, sans exception, mitoyennes de la mosquée masculine, soit par le mur, soit par la cour. Quinze sur vingt-huit sont dans ce dernier cas. Il est ainsi possible de transmettre par haut-parleur interne le prêche du vendredi de l'ahong masculin (c'est le cas dans la mosquée de la rue Beixia à Zhengzhou). Peut-être s'agit-il là d'une volonté de rappeler une certaine orthodoxie et de souligner la prééminence masculine. Ce trait n'est pas le fait d'un courant religieux spécifique.

    Notons que le courant de l'islam qui domine dans les mosquées féminines est le traditionnel laojiao. Toutefois, le courant xinjiao est également représenté : nous avons dénombré quatre mosquées de cette obédience dans la partie nord du Henan. L'autonomie religieuse semble exister. La mosquée féminine de la ruelle Wanjia à Kaifeng est laojiao et celle des hommes, de construction récente, est xinjiao. Cependant, pour toutes les autres mosquées, les courants sont identiques de part et d'autre.

Hypothèses sur les origines.

    II semble bien qu'il ne peut y avoir de mosquée de femmes sans l'existence préalable dans le même quartier d'une mosquée masculine. Mais avant d'en venir à une tentative d'interprétation, il nous semble utile de donner quelques indications quant à la constitution des mosquées masculines. Notre étude sur ce sujet a fait apparaître deux éléments : il peut y avoir une période importante, jusqu'à un siècle ou plus, entre le premier endroit de lieu culte, simple pièce de 10 à 12 m2, et la construction d'une mosquée disposant de tous ses attributs. Et deuxièmement, le véritable développement des mosquées au XIXe s'est d'abord accompli dans les villages avec le renforcement des lignages dans la zone étudiée (Plaine centrale), pour se poursuivre, au XXe siècle, dans les agglomérations plus importantes.
    Au début de nos enquêtes une hypothèse était souvent énoncée et admise, en particulier par les hommes : l'apparition des mosquées de femmes au début du XXe siècle aurait été liée au développement de l'éducation féminine. Les intéressées, elles, évoquaient d'une manière générale la très longue implantation de ces mosquées, allant de plus d'un à deux ou trois siècles, voire à sept siècles. La contra diction évidente entre ces deux thèses doit être relativisée : dès qu'il s'agit d'un lieu de culte précis, les datations masculines et féminines sont bien plus proches. Cependant, la grande ancienneté de quelques mosquées a fait naître d'autres ten tatives d'explication. Une jeune sociologue hui (Shui Jingjun, 1996, 51-59) de Zhengzhou soutient cette même conception du développement de l'enseigne mentm,a is elle rattache l'enseignement féminin à la diffusion de l'enseignement coranique par l'un des disciples de Hu Dengzhou, venu du Shandong au début du XVIIIe siècle. Nous allons examiner d'un peu plus près les différentes hypothèses avancées et en énoncer une autre.

Hypothèses sur les origines.Les interprétations des fidèles du lieu

    Les raisons évoquées par les intéressées elles-mêmes sont d'abord d'ordre pratique : « II faut avoir des lieux séparés pour les ablutions ». Les femmes âgées Hui mettent en avant la nécessité d'un lieu spécifique afin de laver les corps féminins pour le rituel funéraire. On rappelle à ce sujet l'obligation de se conformer à la règle de séparation des sexes qui prévalait dans la société chinoise. D'autres parlent de « coutumes musulmanes ». Le besoin d'enseignement, qui est en général évoqué par les ahong, vient souvent en dernier argument. Une ahong nous a expliqué de la façon suivante l'origine de la vieille mosquée de la ruelle Wangjia à Kaifeng :

« II y a très longtemps, la fille d'un marchand nommé Zhang fut mariée très jeune. Malheureusement, très peu de temps après son mariage, son mari mourut. Elle pleur ait, elle pleurait, elle était inconsolable. Son chagrin durait, durait et c'est seul ement dans la prière qu'elle trouva un peu de réconfort. Elle décida qu'elle vouer aitt out son temps à sa foi religieuse. Sa famille lui installa alors un espace qui devint la mosquée de la ruelle Wangjia. Cela s'est passé il y a plus de trois cents ans. »

    Cette légende est intéressante à plus d'un titre. Tout d'abord, elle est complètement en harmonie avec la tradition chinoise des veuves dévouées à leur mari, à qui on construit un arc de triomphe en mémoire de leur dévouement et qui, parfois, pour les plus connues, figurent dans le chapitre des annales impériales consacré aux veuves méritantes. Elle rappelle ainsi la question du sort des femmes seules dans la société chinoise. Et, bien sûr, elle est aussi en prise avec la tradition musulmane, du fait de la présence du marchand, celui par qui la foi religieuse s'est diffusée dans les temps les plus anciens. Elle reprend enfin la des cription du processus de constitution d'une mosquée évoqué précédemment, à partir d'un premier espace, dans ce cas-ci privé.

    Le discours sur la nécessité de l'enseignement est principalement tenu par les hommes et par des ahong femmes. Un ahong de Sanpo originaire de Boai disait :
 
« Dans les pays musulmans, le problème ne se pose pas parce que tout le monde est musulman. Dans le Nord-Ouest, comme au Ningxia, c'est la même chose, les Hui vivent en communautés resserrées et, de plus, leurs traditions religieuses ne sont pas les mêmes. Dans la Plaine centrale, c'est différent, car il y a eu beaucoup de mariages avec des femmes Han. Il a donc bien fallu leur enseigner les préceptes religieux ».

    Pour lui, la plus vieille mosquée était sans doute située à Qinyang, datant de la fin des Ming ou du début des Qing. D'autres, s'ils ne mentionnent pas les inter-mariages, insistent sur le fait que, dans le passé, les gens en savaient trop peu et que l'enseignement était devenu une nécessité. À cela, il faut ajouter l'argument du développement économique et de l'amélioration du niveau de vie des Hui dans la région, le Ningxia étant toujours considéré comme une zone très pauvre.
    Ce discours sur l'enseignement a deux fonctions : il replace la constitution des mosquées féminines dans un contexte essentiellement musulman et il l'intègre dans le discours moderniste du début du siècle. Ainsi, ce n'est pas un hasard s'il est toujours la première explication évoquée.

Hypothèses sur les origines. Les interprétations "savantes"

L'idée que l'enseignement est à l'origine des mosquées de femmes se retrouve dans la plupart des interprétations savantes, qu'elles proviennent du monde religieux ou du monde universitaire hui. Les discussions et les rares écrits donnent deux variantes :

• Les mosquées féminines se sont développées sous la République.
    La première hypothèse est privilégiée par des hommes du monde religieux qui résident dans des grandes villes telles que Jinan (Shandong), Nankin (Jiangsu) ou encore Shanghaï, plus soucieux de présenter un islam savant et intellectuel.
La République est une période d'expansion pour l'enseignement en général et pour la création d'écoles, non seulement pour les garçons, mais aussi pour les filles. La forte proportion de mosquées féminines construites pendant la République pourrait confirmer le lien entre essor de l'enseignement et essor des mos quées féminines.

• Les mosquées féminines se sont développées à partir d'écoles coraniques pour filles. [36]    
    Shui Jingjun (1996) affine une affirmation de Ding Guoyong (1992) estimant que le plus vieil enseignement féminin avait été créé à Kaifeng dans la ruelle Wangjia à l'époque des Jiaqing des Qing (1796-1820). Cette hypothèse-ci reprend l'idée d'un lien enseignement/mosquée mais elle la recule dans le temps et recule l'argument de façon sérieuse. Elle associe l'idée de l'enseignement des femmes à celle de la diffusion de l'enseignement coranique par un maître, Ma Minggao, disciple de Chang Zhimei (1610-1670), qui avait lui-même étudié auprès d'un disciple de Hu Dengzhou, Chang Zhimei, qui fut le fondateur du courant du Shandong (Shandongpai) de l'enseignement coranique. Ainsi Ma Minggao aurait ouvert une école pour filles (nüscue) à Jining à l'époque de Kangxi des Qing (1662-1722). Cet enseignement se serait par la suite répandu à Kaifeng, situé à faible distance. Rap pelons que l'on retrouve à Sanpo un récit équivalent sur le processus historique de diffusion de l'enseignement coranique à la fin du XVIIIe siècle, avec un maître venu du Shaanxi, de la quatrième génération des disciples de Hu Dengzhou et diffusant le courant du Shaanxi (Shaanxipai).
    
    
Ces hypothèses appellent quelques objections.

    D'abord sur le terme de nüxue (écoles féminines), qui tient une grande place dans cette démonstration. L'argumentation s'appuie sur l'idée qu'il existe des écoles coraniques en dehors des mosquées, dénommées selon les recherches de l'auteur, xueguan ou yixue [37] deux mots qui ont bien le sens d'école. Rappelons que l'enseignement coranique fondé par Hu Denzhou est appelé Jingtang jiaoyu (éducation de la Salle des Livres [38]). Le terme xue (étude) qui a une forte connotation confucéenne, semble n'être d'un usage courant pour signifier "école" que depuis la fin du siècle dernier. Par exemple à Nankin, [39] dans les années 1920, les termes de Qingzhen nüxue ou Libaitang nüxue sont attestés. De plus, le terme xue peut faire référence à d'autres enseignements. Il faut compter aussi avec les changements des dénominations au cours du temps. Dans le cas de la mosquée de la ruelle Wangjia, appelée nü xue, on peut penser que l'usage de ce terme remonterait à la création d'une école secondaire moderne dans la rue voisine, [40] au début de notre siècle. La dernière objection contre le terme de xue concerne le contexte du XVIIIe siècle. Lorsqu'elles existaient, les écoles ou salles d'étude autour d'un maître ne se constituaient guère sur un lieu autonome; il s'agissait, soit de la maison de ce maître, soit de celle d'une famille où l'enseignement était dispensé essentiellement pour les garçons; seules les filles de la maison pouvaient parfois y accéder. On imagine mal dans ce contexte l'idée d'un lieu autonome d'enseignement que l'on eut appelé xue, et encore moins s'il s'agissait de filles.

    Deuxième objection : si par enseignement, on entend celui qui est délivré aux femmes par des hommes, il s'agit d'un phénomène très courant en Islam. Dans toutes les écoles coraniques du monde musulman, on peut voir des petites filles suivre cet enseignement. Par ailleurs, dans les Medrese, il n'est pas rare de trouver des classes (maktab) uniquement féminines et même si, comme en Asie centrale, les enseignantes (atines) sont des femmes, leur formation se déroule toujours dans un cadre supervisé par des hommes. Or, c'est seulement en Chine que l'on trouve des mosquées féminines. En d'autres termes, la cause invoquée - l'enseignement délivré aux femmes par les hommes - est beaucoup trop large pour l'effet particulier - les mosquées féminines - qu'il s'agit d'expliquer.

    Dans cette hypothèse d'un enseignement qui précéderait et susciterait la mosquée féminine, il reste à expliquer la substitution des femmes aux hommes dans l'enseignement, et dans une partie du culte lui-même, le passage d'un enseignement féminin à des mosquées féminines.

    L'enseignement féminin, en effet, ne conduit pas forcément les femmes à la mosquée. Et quand cela se produit, les femmes se rendent dans une salle ou une partie qui leur est réservée, en Chine comme ailleurs. Ce passage ne va donc pas de soi. Un tel processus ne s'observe dans l'histoire qu'en Chine, et il faut donc l'expliquer par son contexte local.

    À cela s'ajoute un argument chronologique. Le développement de l'enseignement invoqué est situé au début du XVIIIe siècle. Or des sources écrites suggèrent que les mosquées féminines sont apparues avant cette date. Le développement de l'enseignement peut donc bien servir d'explication pour la multiplication des mosquées féminines, comme on l'a vu dans le cas des hommes, mais il ne saurait expliquer leur apparition.

    D'une façon générale, dans la région considérée, les mosquées — tant masculines que féminines - précèdent l'enseignement et non l'inverse. Il est difficile d'imaginer la construction d'un lieu réservé à l'enseignement s'il n'y a pas de mosquée à proximité. Et même lorsque des écoles s'organisent d'abord dans la mai son d'un maître, comme celle de Hu Dengzhou, par nécessité elles se transportent rapidement dans une mosquée. [41]

Hypothèses sur les origines.Une nouvelle hypothèse

La nouvelle hypothèse que nous formulerons prend appui sur certains éléments du contexte politique, social et religieux de la dynastie des Yuan, contemporains de l'apparition des mosquées féminines.
 
1) À cette époque, la province du Henan connut une situation de crises. [42] Les Yuan ont renversé les Jin, dynastie fondée par des nomades Jurchen venus du nord-est qui en avaient chassés les Song. Les anciennes élites soit se replièrent sur elles-mêmes, soit collaborèrent. Il semble que des dignitaires des Jin se réfugiè rendta ns l'organisation taoïste du Quanzhen (C. Despeux, 1990, 132). Par ailleurs, les Mongols ont amené avec eux bon nombre d'hommes venus de pays différents et, en particulier, des musulmans d'Asie centrale qui s'installèrent et épousèrent des femmes du lieu. Comme souvent en pareil cas, cette situation de crise suscita l'apparition d'institutions-refuges qui aménagèrent des zones de stabilité dans une société en cours de transformation rapide.
 
2) À cette période, l'organisation d'associations religieuses bouddhistes et taoïstes est déjà connue. [43] Les couvents de nonnes bouddhistes, même si leur importance était moindre depuis la loi de démantèlement de 845, avaient acquis depuis déjà fort longtemps une respectabilité. Plus encore, les femmes taoïstes [44] du courant Quanzhen étaient très actives dans leurs assemblées de villages et créèrent de nombreux phalanstères.[45] Les débuts de ce courant taoïste furent marqués par une forte participation de femmes érudites de grandes familles.
 
3) Les femmes musulmanes, à l'époque des Yuan, n'étaient pas en reste. Il existait dans les grandes familles, des femmes qui possédaient un savoir religieux non négligeable pour pouvoir le transmettre. On cite en modèle une femme, Yue'e, au grand savoir, au grand courage qui connut un destin funeste (Fu Tongxian, 1940, 87-88) .[46] Elle apprit oralement les préceptes de l'islam à son jeune frère le poète Ding Henian.[47] Elle était fille du chef du district de Wu Chang, Zhimaluding (Jamal al Din) et épouse d'un homme de Wuhu dans l'Anhui.
 
4) Les musulmans qui sont venus, de gré ou de force, s'établir dans la région, cherchent à se faire une place dans la société. On peut imaginer que les femmes converties à l'islam aient voulu se donner, à l'intérieur de leur nouvelle religion, des organisations parallèles ou équivalentes à celles de leurs contemporaines bouddhistes ou taoïstes. Les phalanstères ou couvents auraient ainsi servi, non pas de modèle, mais d'inspiration à l'aménagement de lieux de culte féminins qui se transformeront par la suite en mosquées.

À l'appui de cette hypothèse on peut invoquer plusieurs faits :

• La coïncidence dans l'espace et dans le temps avec les organisations féminines du Quanzhen. On a pu constater une très forte corrélation entre les implant ations des sites féminins du Quanzhen et celles des premières mosquées féminines du Henan, en particulier dans la partie nord du Henan, et au nord du Fleuve jaune. Il en est de même si l'on intégre le Shandong et en particulier la ville de Jining.

• Une pratique comme celle-ci est conforme au repli sur la famille et à la ségrégation des sexes qui se rigidifie sous les Yuan.
[48]

• Nous avons souligné plus haut l'ancrage local des mosquées. Celles-ci n'ont pu perdurer, et former les aires de stabilité dont nous avons parlé, qu'en raison de cet ancrage local, dont la grande stabilité des ahong est une autre manifestation.

• Une fois aménagés, ces lieux de culte féminins accueillirent un enseignement féminin, conformément à la séquence courante en islam. Comme les autres organisations féminines en Chine, les mosquées féminines exercèrent, par ailleurs, une fonction sociale de refuge, en particulier pour les femmes seules. Comme on peut le voir aujourd'hui, les mosquées féminines et leurs dirigeantes ont des activités religieuses toujours autant en prise avec la vie quotidienne de leurs coreligionnaires féminines. Leur présence ne peut être imputée à une simple survivance du passé. Reconnues par les autorités musulmanes en Chine (AIC), elles n'ont jamais, semble-t-il, constitué une cible dans le discours des réformateurs tels que les Ikhwan. Bien au contraire, là où elles existent, des représentantes de ce courant professent aussi. Toutefois si l'existence des mosquées féminines et des ahong féminines n'est pas remise en cause, on peut craindre pour l'avenir un certain affaiblissement, conformisme oblige, de leur rôle et de leur place dans deux domaines non négligeables. En premier lieu celui de l'enseignement, les jeunes filles actuelles suivent un enseignement en arabe et en persan ailleurs dans bien d'autres institutions, qu'auprès d'une ahong. Ainsi la référence à un maître unique se dilue et le savoir transmis par les hommes compte de plus en plus. En second lieu les reconstructions près des mosquées masculines peuvent conduire à un affaiblissement du rôle des comités de gestion

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32. Il semble que la mosquée féminine la plus importante de la province, où l'on peut suivre un enseignement supérieur, soit située à Da Zhuang; elle aurait été fondée en 1873 (Lin Yi, 1993, 9).
33. La première mosquée féminine est fondée à Djakarta en 1920 (Cora Vreede de Stuers,1960, 66). Cette information nous a été transmise par C. Salmon que nous remercions ici.
34. Voir aussi sur le mouvement réformateur d'éducation des femmes en Inde, Gail Minault, 1997, 158-167.
35. Lors d'un séjour à Tashkent en 1992, nous avons pu rencontrer l'une de ces atin qui joua un rôle non négligeable dans la transmission de l'enseignement religieux à l'époque de l'Union soviétique. Voir aussi Habiba Fathi, 1997, 27-43 et dans cette même livraison de la REMMM. Plusieurs transcriptions sont utilisées, la forme persane est atun et turcique àtin, Voir à ce sujet S. Dudoignon, 1997, 298. Les atû sont traditionnellement des enseignantes femmes chargées du premier niveau d'enseignement des enfants à l'âge de 6 ans dans des maktabkhanab, "schoolhouse". Elles enseignent l'alphabet, le Coran, la prose et la poésie simple en persan (Ali Akbar Shabi, 1984). 36. Voir Ding Guoyong, 1992, 79-82.
37. Ces termes servaient à dénommer les écoles de villages, ouvertes chez un lettré, en particul ier sous les Ming (1368-1644).
38. Système d'enseignement décrit par F. Aubin. Il s'est développé en deux temps ; tout d'abord, Hu Dengzhou ouvrit une école chez lui, mais en raison du grand nombre d'élèves et du manque de place pour les ablutions rituelles, il installa la salle d'enseignement dans la mosquée. Pour le terme Jingtangjiaoyu, nous utilisons la traduction de F. Aubin, 1997, 375.
39. On cite à Nankin, les mosquées Huifuxiang qingzhen niixue (école coranique pour filles de la rue Huifu) fondée en 1920 et Zhuganxiang niixue (école coranique pour filles de la rue Zhugan) créée vers 1930. Voir Zbongguo Huizu da cidian, 1992, 868-869.
40. Une investigation concernant les rues avoisinantes (en particulier des deux qui portent le même nom), sur lesquelles débouche la ruelle Wangjia, nous apprend qu'elles ont changé quatre fois de nom entre le début du XVIIIe et aujourd'hui. Le plus intéressant pour nous est le nom qui leur a été attribué au XXe siècle. Il est dit qu'avant la guerre avec le Japon, en raison de l'établi ssement d'une école d'arts appelée dongyuemiao yishu xuexiao (l'école des arts du temple du mont de l'est) dans la rue, cette dernière prit comme nom dongyue xuexiao qianjie (la rue de devant de l'école du mont de l'est). Durant la guerre de résistance, le nom de l'école d'art changea en weixin zbongxue (école secondaire moderne) et la rue changea en weizhong qianjie (la rue de devant de l'école secondaire moderne), nom qu'elle a conservé aujourd'hui (Yangsheng, Wang Yifang, 1990, 59).
41. Lors des constructions, la prééminence de la mosquée sur la salle d'étude est aussi affirmée par Wang Yongliang, 1993, 93.
42. Sur la période particulièrement troublée du début du XIIIe siècle, les guerres, les révoltes et les stratégies entre les Song, les Jin, les Yuan et la population de la Plaine centrale, du Hebei et du Shandong, voir F. Aubin, 1987, 113-146.
43. Sur ce sujet voir C. Despeux,1990, D. Élisseeff, 1988 et R. Van Gulik, 1971.
44. C. Despeux signale que le terme de nusbi, « maître féminin, femme d'un maître taoïste char gé de diriger et d'instruire les femmes », est attesté dès le IVe siècle (C. Despeux, 1990, note 2, 18).
45. Ajoutons ici que, selon des sources chinoises, à l'époque des Yuan on recensait 300000 taoïstes, hommes et femmes (C. Despeux, 1990, 127). On peut penser que ce chiffre concerne principalement la région de la Plaine centrale, du fait de l'importante implantation taoïste à cet endroit. Du côté du bouddhisme à l'époque des Song, même s'il semble que le nombre de boudd histes ait été plus important dans le sud, on note pour Kaifeng et sa région au moins six cent quatre-vingt onze lieux de culte (Cheng Minsheng, 1996). Par ailleurs, l'auteur de ce texte nous a signalé que les couvents bouddhistes dirigés par des femmes se nommaient nigu et niiguan pour les regroupements taoïstes.
46. L'auteur rapporte que Yue'e représentait un modèle pour les femmes de son entourage. D'une famille très croyante, elle était très érudite, très respectueuse des règles. Elle diffusait la foi autour d'elle. Lorsque des rebelles arrivèrent par le fleuve, elle amena les femmes et les filles pour se cacher, mais la ville était déjà encerclée. Elle se jeta à l'eau avec sa fille; neuf autres femmes la suivirent. Par respect pour leur acte, elles furent enterrées toutes ensemble. Notons que le suici de réprouvé par l'islam est ici mis en valeur selon les normes chinoises de la femme vertueuse.
47. Ding Henian (1335-1424), poète de la fin du règne des Yuan et du début du règne des Ming. Il était de Wuchang au Hubei ; il était aussi l'arrière petit-fils de 'Ala al Din (Alaoding) qui fut le fondateur de la mosquée de Hangzhou. Zhongguo Huizu da cidian, 1993, 14. 48. M. Cartier, 1986, 273; R.V. Gulik, 1971, 308.

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