Les cahiers de l'Islam
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Samedi 27 Décembre 2014

Des oulémas femmes : le cas des mosquées féminines en Chine (2nd partie. Un islam au féminin ?)



Nous proposons ici la suite de l'article " Des oulémas femmes : le cas des mosquées féminines en Chinepublié par Élisabeth Allès, spécialiste du domaine, en 1999 dans la Revue du monde musulman et de la Méditerranée, N°85-86, (pp. 215-236)   , (sous licence Creative Commons).
Alors que la première partie présentait un rapide historique de l'implantation des Musulmans dans cette partie de la chine, cette seconde partie traite plus spécifiquement du rôle de l'ahong (Imam) féminin.


 

Devenue directrice de recherche au CNRS en 2010, Élisabeth Allès eut d’importantes responsabilités d’encadrement de la recherche. Elle fut membre de la section 38 (Sociétés et cultures, approches comparatives) du comité national (CNRS), directrice-adjointe de l’UMR Chine, Corée, Japon (EHESS/CNRS) de 2008 à 2011 et directrice du Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC) de 2008 à 2011.

L'ahong féminine [15]

  Le domaine par excellence d'une ahong est celui du religieux. Elle conduit la prière à la mosquée et dans les familles à leur demande, elle donne un enseignement et a souvent un rôle de conseil. Une des tâches importantes qui lui est attribuée est la préparation des corps des femmes pour le rituel funéraire (É. Allés, 1991, 1-8) dont la prière est récitée par un ahong masculin. Enfin elle a la charge de l'ensemble des activités de la mosquée féminine et le souci de l'organisation dont les aspects pratiques incombent à la responsable du comité de gestion shetou, en particulier l'entretien et le bon fonctionnement de la salle d'ablution. Mais elle est souvent seule à assumer cette tâche lorsque cette salle se trouve dans la partie réservée aux femmes d'une mosquée d'hommes. À l'instar des ahong masculins, l'ahong féminine se déplace de mosquée en mosquée, et on constate aujourd'hui dans les villes qu'une ahong reste parfois peu de temps dans la même mosquée (deux, trois ou quatre ans). Cette situation est liée à la réouverture récente des mosquées chinoises et au lent renouvellement d'un personnel religieux qualifié. En revanche, avant 1949, dans les villages comme dans les villes la stabilité des ahong féminines était beaucoup plus grande. Il n'était pas rare de rencontrer des responsables religieuses installées dans la même mosquée pendant dix, quinze, vingt-cinq ans, voire beaucoup plus. Par exemple, l'ahong Shi, très connue à Kaifeng, décédée aux environs de 1948, a officié pendant plus de cinquante ans dans la mosquée de Wangjia Hutong. Toutefois, depuis la fin des années 90, on assiste à une certaine stabilisation.

Qui sont ces ahong féminines?

Dans leur grande majorité les ahong féminines sont issues de familles religieuses au sens large, c'est-à-dire ayant des responsables religieux ou des responsables de comité de gestion de mosquée en leur sein (33 sur 44). Vingt-neuf d'entre elles ont eu un grand-père ahong, sept ont eu grands-pères et parents ahong, une a eu une mère et un grand-père shetou. Cependant, les filles de familles profanes (paysan, ouvrier, commerçant), même si elles sont bien moins nombreuses, sont aussi représentées dans cet échantillon (9 sur 44).

L'ahong Du de la rue Beida à Zhengzhou
   Née à Kaifeng en 1925 dans une famille d'ahong (le grand-père, le père, la tante paternelle furent ahong), dès l'âge de huit ans elle étudie les principes religieux, l'arabe et le persan, d'abord dans la mosquée féminine de Dongda à Kaifeng et deux ans après dans celle de la ruelle Wangjia. Elle fut mariée à l'âge de 15 ans à un garçon du même âge, fils d'un tanneur. Son mari et sa famille décédèrent de maladie trois ans plus tard. Elle se retrouva veuve à 18 ans sans enfant. Alors, elle revint à Kaifeng pour étudier et partit ensuite comme ahong à Qinyang et y resta 12 ans. Elle revint ensuite à Dongda à Kaifeng. Au plus fort de la révolution culturelle, elle partit à Xi'an pour garder le fils de sa soeur. Elle est à Zhengzhou depuis 1986.

L'ahong Zhao de la mosquée féminine de la rue Tiedan à Kaifeng
   Née en 1913, elle n'avait ni ahong, ni shetou dans sa famille. Mariée à 18 ans, elle devint veuve à 22 avec la charge de deux petites filles. « II n'y avait pas d'autre solution » dit-elle : elle partit étudier dans la mosquée de la ruelle Sanmin. Sa famille originaire de la rue Jiamiao l'aida à payer les seuls frais liés à l'entretien personnel (nourriture, vêtement). Elle ne devint ahong qu'en 1951 à Zhuxian. En 1958 on la trouve à Xingyang. Elle revint à Kaifeng où elle resta tout le temps de la Révolution culturelle. En 1978, elle est ahong à Dongda; l'année suivante elle partit à Zhengzhou (mosquée de Shilipu) pour trois ans et revint ensuite à Kaifeng dans la mosquée de la rue Jiamiao. À nouveau elle partit en 1985, cette fois-ci beaucoup plus loin, à Xi'an (Shaanxi), et revint en 1992 à Kaifeng dans la mosquée où elle se trouve aujourd'hui.
   Ainsi les ahong féminines ne sont pas, comme le disent certains Hui, des femmes d'ahong: seulement huit d'entre elles sont mariées à des religieux et toutes à des hommes originaires du même village. Par le passé la filiation religieuse représentait une sorte d'assurance de la pureté de la foi, mais surtout la certitude d'un très grand savoir religieux. Dans le village de Sanpo, une ahong a été citée à plusieurs reprises pour ses écrits [16] mais la référence était systématiquement accompagnée d'une information indiquant que son grand-père, ses parents et son mari étaient tous des ahong.

L'ahong Ba de la mosquée du district de Wuzhi
   Originaire de Xingyang, très fière, elle faisait valoir son appartenance à une grande lignée d'ahong (treize générations), ses cinq fils perpétuant tous sans exception la tradition. L'un d'entre eux était l'ahong de la mosquée masculine du même district.
   Un deuxième trait non négligeable est l'importance de l'appartenance locale que démontre bien la stabilité des ahong féminines d'avant 1949, stabilité dans la même mosquée comme à Boai ou Daxinzhuang, ou stabilité dans le village comme à Sanpo : les ahong féminines se déplacent, si c'est nécessaire, entre les cinq mosquées. L'appartenance locale est dans d'autres contextes remplacée par l'appartenance régionale; par exemple à Kaifeng, les Hui du Gansu et du Ningxia ont construit ensemble leur mosquée et font venir des ahong de leur province ou d'une province dans laquelle ils considèrent que la "foi" (xin) est meilleure. Il y a de multiples exemples de ce type dans toute la Chine ; les Hui du Henan qui vivent depuis la fin des années 50 à Lanzhou (Gansu) ont bien sûr construit leur mosquée et les ahong femmes comme hommes viennent tous du Henan, et parfois même des villages d'origine. C'est encore le même poids des appartenances régionales que l'on peut constater à Harbin, dans le Heilongjiang.[17]

Pourquoi devient-on ahong ?

   Que l'on soit jeune ou âgée, mariée ou non, avec des enfants ou non, être ahong est d'abord une façon de manifester sa foi religieuse et de perpétuer une tradition familiale. Cette dernière apparaît dans bien des circonstances comme la voie royale pour accéder à ce statut. La route est tracée. Grands-pères, pères, parfois mères et sœurs ont été ahong ou bien responsables de comité de gestion. Dès son plus jeune âge, une petite fille peut être déjà préparée à prendre la voie religieuse si cela lui convient. Pour cela, il lui faudra manifester clairement sa volonté. À Jinan, une halifa d'une vingtaine d'années issue d'une famille de sept générations l'ahong avait pris cette décision parce que ses frères et sœurs s'étaient lancés dans d'autres activités.
   De famille religieuse ou séculière, être ahong, c'est aussi participer à un réseau de solidarités qui, en de multiples occasions, s'est révélé opérant. Pendant la guerre sino-japonaise, deux petites filles et leurs mères ont trouvé refuge dans une mosquée, l'une en est devenue l'ahong et l'autre la responsable de gestion. De multiples situations dramatiques pouvaient trouver ainsi une forme de solution. Une ahong nous a raconté qu'après la mort de son père, alors qu'elle était encore très jeune, sa mère la poussa à suivre un enseignement religieux : ainsi, d'une manière ou d'une autre, sa fille pourrait espérer en un avenir moins rude que le sien. Beaucoup de jeunes femmes qui avaient suivi quelques études religieuses alors qu'elles étaient enfants ou adolescentes, pouvaient ainsi, en cas de grave incident familial, de veuvage ou de répudiation, trouver le moyen de subvenir seules à leurs besoins.
Devenir ahong, c'est aussi avoir une activité sociale et bénéficier d'un savoir reconnu, d'où découle un véritable statut. À Kaifeng, une ahong de cinquante cinq ans expliquait qu'à l'époque de sa jeunesse, c'était là « la seule possibilité pour faire quelque chose ». Une autre déclarait : « À l'âge de dix ans on ne pouvait plus sortir de la maison, la mosquée était le seul lieu qui nous était autorisé ».
   Avant 1949, il y avait là aussi une bonne façon d'accéder au monde du savoir et de l'écriture, particulièrement prestigieux en Chine et réservé principalement aux hommes et aux couches aisées de la population. Pour devenir ahong, les femmes apprenaient auprès de leurs aînées l'arabe pour la récitation du Coran et le persan, qui était utilisé pour transmettre les interprétations des pratiques religieuses et dont le modèle d'écriture servait aussi à transcrire le chinois. Aucune des ahong d'une cinquantaine d'années rencontrées n'avait appris, dans sa jeunesse, à écrire en caractères chinois. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Dans les mosquées, on sème l'embarras quand on demande une précision sur le caractère utilisé, pour le nom d'une personne par exemple, car très peu de femmes reconnaissent ou écrivent les caractères chinois, il leur faut demander l'aide des plus jeunes. Localement une ahong féminine pouvait être réputée pour ses écrits essentiellement religieux, mais nous n'en avons trouvé aujourd'hui aucune trace.
De nos jours, l'apprentissage de l'arabe et secondairement du persan, [18] représente encore pour les jeunes filles un espoir de poursuivre des études religieuses supérieures, et pour les plus jeunes d'accéder un jour aux études à l'étranger.

Comment devient-on ahong ?

   Avant la fondation de la République populaire, une petite fille de milieu religieux était amenée à étudier d'abord avec son grand-père et ensuite, lorsqu'elle avait entre six et douze ans, auprès d'une ahong proche du domicile familial. Puis elle allait dans une autre mosquée plus réputée. L'étude comportait plusieurs phases : d'abord on étudiait par cœur des extraits des sourates du Coran (Haiti [19] et les "études diverses" (zaxue [20] : étude détaillée des conditions dans lesquelles on doit faire la prière, les ablutions et les cinq prières de la journée). Une ahong de Jinan (Shandong) expliquait qu'avant 1949, elle avait pu suivre une école au Hebei, province limitrophe. Plus récemment selon une jeune halifa, quelques jeunes femmes ahong ont suivi leur formation à l'école de Huhohot (Mongolie). Cependant les ahong du Henan rencontrée ont toutes étudié dans la ville, le quartier ou le village de leur naissance. 
  La jeune fille se mariait ensuite vers dix-sept, dix-huit ans et se consacrait alors à son foyer. Lorsque ses enfants étaient suffisamment grands, elle actualisait ses connaissances pendant deux à cinq ans auprès d'une ahong et prenait ensuite ses fonctions. Ce processus est une sorte de modèle idéal, car comme nous l'avons déjà vu, un certain nombre de femmes sont devenues ahong très jeunes.
   La prise de fonction est marquée par une cérémonie appelée "prendre le vêtement" (chuan yi). [21] Pour celle qui devient ahong, cette cérémonie est personnellement importante, car c'est le seul moment où seront réunies l'ahong féminine qui a suivi ses premiers pas dans les études religieuses et celle chez qui elle les achève. Autrefois, les ahong féminines se déplaçaient ainsi sans problème, dans la province et au-delà. De nos jours, elles doivent obtenir l'autorisation à l'Association islamique, en particulier s'il s'agit d'aller dans une autre province.
   La fermeture des mosquées en 1958 a marqué un coup d'arrêt brutal au système et beaucoup de femmes en âge de travailler se sont retrouvées soit ouvrières, soit employées dans l'administration de diverses entreprises. De fait, ce n'est qu'au début des années 1980, avec l'autorisation des activités religieuses et la réouverture des mosquées, que les ahong ont commencé à reprendre leur fonction.
   Aujourd'hui, les vocations semblent moins nombreuses qu'autrefois, et les rotations dans les mosquées se font à un rythme plus rapide. La rotation s'effectue aussi en raison de l'âge des ahong et du manque de personnel ; il n'est pas rare de voir actuellement de très jeunes filles à la tête de mosquées. Dans ces situations, une jeune ahong ne peut avoir le même poids et le même rôle qu'une ahong confirmée. En dehors des adaptations du moment, le processus général reste sensiblement le même. Du point de vue de l'enseignement, [22] les temps changent vite; au début des années 1990, la halifa qui devenait ahong n'avait à sa disposition qu'un simple livre/cahier, rédigé en persan et en arabe et recopié minutieusement à la main par l'ahong féminine avant de l'offrir à son élève. Cet ouvrage sans titre destiné aux femmes contient l'ensemble des explications de base de l'islam, les cinq piliers, les prières, les ablutions, les connaissances obligatoires, les fêtes religieuses, les devoirs entre époux, la façon de se comporter, etc.
On y trouve beaucoup de références à tel ou tel savant et en particulier à Abu Bakr et à Abu Hanifa par exemple, sur la manière de s'habiller et de se présenter à Dieu. Parmi les fêtes, un passage assez conséquent est consacré à l'Ashûrâ et à ce qu'il faut faire et ne pas faire ce jour-là. Les ahong disposent maintenant de plusieurs ouvrages d'enseignement publiés localement.[23] Ainsi une halifa qui veut devenir ahong passera. comme tout halifa, garçon ou fille, par une première phase d'enseignement élémentaire avec l'apprentissage du haiti et des zaxue évoqués plus haut. L'étape supérieure est marquée par l'étude de plusieurs ouvrages en persan et en arabe que nous citons dans l'ordre de l'apprentissage :
  — Kitab el fasl (Le livre de la distinction,fasili) : petit ouvrage rédigé par un homme (sans précision de nom, ni d'époque) destiné aux femmes. Son contenu concerne les principes de base de l'islam : les cinq piliers, la shahada, le comportement requis, etc. On relève, dans cet ouvrage, une insistance sur l'obligation pour les femmes à chercher le savoir.
  — Muhammat al muslimin (Les devoirs du musulman, muximate) : texte plus général dans lequel on trouve des références à des savants de l'islam de Boukhara et surtout à Abu Hanifa.
  — Kitab el 'umda (Le livre du soutien,[24] ermudan) : comme el Kitab el Fasl, il s'adresse directement aux femmes. L'ouvrage à nouveau insiste sur la connaissance et l'éducation pour les femmes, il s'attache à définir le comportement correct (les interdits propres aux femmes, l'adultère, etc.). Pour le texte dont nous avons eu connaissance, il s'agit d'un ouvrage ancien repris et corrigé par Ma Lianyuan. [25]
  — Kitab el faouz [26] (Le livre du mérite, fozu) : gros ouvrage de 491 pages qui porte un regard plus global sur l'islam et sur la foi et qui reprend l'ensemble des préceptes. Utilisant un langage plus raffiné, il présente des considérations plus mystiques sur la pratique religieuse.[27] Après son étude on peut commencer à se préparer pour la cérémonie d'investiture (chuanyi).
  — Kitab khutub (Le livre des sermons, hutubu) : ce livre est entièrement en arabe, il contient un corpus de quarante prêches considérés comme consensuels. Il a été rédigé par Ma Lianyuan. Il semble que cet ouvrage fasse partie d'une étape supérieure dans l'enseignement. De même on cite l'étude du kitab Menhaj (Le livre de la méthode, minahachî), ouvrage destiné à parfaire ses connaissances par la lecture d'ouvrages en persan (ibid.).[28]
   L'ensemble de ces ouvrages semblent avoir été utilisés dès le début des Qing et pour une partie d'entre eux aussi par les hommes (Shui Jingjun, 1996, 53).
  Cependant, l'enseignement religieux pour filles ne se limite plus au strict cadre de la mosquée féminine. De nouvelles écoles spécifiques s'ouvrent un peu partout, dépendant en général des mosquées d'hommes. Beaucoup de jeunes filles [29] préfèrent aller dans ces écoles, car les possibilités de débouchés professionnels (crèche, école. . .) sont souvent plus grandes.
En outre si la mosquée féminine est un lieu d'apprentissage elle est aussi un lieu qui répond, comme on a pu le voir dans la vie d'ahong, à une fonction sociale.
   Comme les récits de vie déjà cités nous l'ont suggéré, la mosquée féminine a joué dans le passé et joue encore aujourd'hui une fonction de refuge pour les femmes seules. Nous avons eu connaissance de sept cas où des femmes jeunes sont devenues ahong à la suite d'un veuvage ou d'une répudiation, avec ou sans enfant.

L'ahong Mai
Elle avait, à Boai, en 1993, 82 ans. Sa mère était ahong dans cette même mosquée. Elle s'est mariée à 22 ans ; son mari a voulu divorcer quatre mois plus tard. Elle est alors devenue ahong la. même année à Boai et n'en est plus jamais partie.

L'ahong de la mosquée féminine de Lanzhou (Gansu)[30]
   Originaire du Henan, elle avait suivi des études religieuses à partir de l'âge de 15 ans auprès d'une ahong au Hebei. Elle se maria à un commerçant mais ce dernier décéda très jeune, et dès ce moment-là elle devint ahong, d'abord au Hebei pendant 12 ans. Lors de la Révolution culturelle, elle dût aller travailler. Elle vint ensuite à Lanzhou et elle y est ahong depuis déjà 13 ans (1992).
   Histoire de vie ordinaire, bien connue dans le monde chinois, où les femmes seules se trouvaient dans des situations inextricables, rejetées par la famille du mari parce qu'elles représentaient une bouche de plus à nourrir et par leur propre famille qui ne pouvait leur venir en aide. Comme les couvents bouddhistes ou les organisations taoïstes, les mosquées pouvaient être aussi un lieu de refuge dans les cas désespérés, mais pour en bénéficier il fallait quand même avoir suivi auparavant toute une éducation religieuse.
   Si la mosquée pouvait être un refuge pour des veuves, elle l'était aussi dans le cas de jeunes femmes fuyant la famine avec le plus petit de leurs enfants. On nous a raconté le passé d'une jeune femme arrivée du Gansu dans un état épouvantable elle fut accueillie dans une mosquée où elle put rester quelque temps en échange de l'entretien du lieu.
   Outre son rôle de refuge, la mosquée est un lieu de convivialité. Les femmes s'y rendent régulièrement pour les ablutions et peuvent ainsi s'entretenir ensemble des problèmes du moment, ou en tout cas trouver un lieu à l'extérieur de la maison pour échapper à la pression familiale. De plus être membre du comité de gestion, c'est avoir le souci de conserver une activité sociale autonome.
   La fête de Fatima [31] est le moment privilégié du rassemblement des femmes dans la mosquée. Ce jour est considéré par les femmes comme celui de leur fête. Une fidèle s'exclamait à propos de Fatima "Fatuma shi women de laozuxian " (Fatima est notre plus vieille ancêtre). Personnalité éminemment importante représentant la pureté de la foi, sa mémoire est célébrée le quatorzième jour du neuvième mois lunaire (qui correspond au mois de ramadan). À cette occasion les fidèles se réunissent toutes dans la mosquée, l'ahong masculin vient lire le Coran, la prière commence après son départ. À la fin du rituel, elles se partagent des youxiang (sorte de beignet de forme arrondie), comme lors de tous les rassemblements. Le nombre de femmes qui viennent ce jour-là est considérable, dans la mesure où c'est la seule véritable grande fête religieuse qui les rassemble. Les femmes disent venir par centaines. La fête de Fatima permet aussi de marquer la différence entre courants religieux. Car à de nombreuses reprises, les fidèles féminines xinjiao expliquaient que dans leur courant, on était opposé à cette célébration.

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[15]. L'étude proposée ici s'appuie sur une analyse de la vie de quarante-quatre ahong féminines : quarante interviewées directement et quatre dont des éléments de vie nous ont été racontés. Tous les récits de vie présentés ici ont été recueillis lors de nos enquêtes de 1992, 1993 et 1995. Nous avions présenté nos premières observations sur l'organisation des mosquées féminines dans un article publié en 1994 (É. Allés, 1994, 1-12).
[16]. Ses écrits semblent avoir disparu dans les tourmentes de la guerre; cette ahong est décédée bien avant 1949.
[17]. Province du nord-est de la Chine où nombre de Hui du Shandong ont dû se déplacer, de gré ou de force, au début du siècle, pour la construction du chemin de fer.
[18]. Dans les écoles coraniques actuelles, seul l'arabe est enseigné.
[19]. Ou encore haiting, haitie etc. Voir à ce sujet la liste donnée par F. Aubin, 1997, 377. Les haiti sont des extraits de l'ensemble des sourates du Coran en arabe, annotés en translitération chinoise et traduits.
[20]. En arabe, dawat : les prières à Dieu. Ce livre comporte une partie explicative en chinois et est conçu comme le haiti, c'est-à-dire avec une translitération de l'arabe en caractères chinois.
[21]. Il s'agit d'une grande robe que l'on porte pour l'occasion. Elle est de couleur verte ou noire selon les lieux.
[22]. Nous tenons à dire de nouveau notre reconnaissance pour l'aide précieuse et le savoir théologique et philosophique apportés par Souad Wheidi, pour les parties en arabe, et par Ata Ayati, pour le persan.
[23]. Les livres d'enseignement comportent depuis peu de temps les lieux d'édition. De fait,chaque mosquée un peu importante organise elle-même ses publications, toutefois sur nos trois lieux d'enquête les ahong utilisent les mêmes textes.
[24]. 'Umda vient de la racine 'amda, pilier.
[25]. Ma Lianyuan (1841/42-1903) ou Nur al-Haqq, alîm Yunnanais qui joua un rôle très important dans le système de l'enseignement, F. Aubin, 1994, 7. Sur le commentaire établi par Ma Lianyuan du Tianfang xingli (La philosophie de l'Arabie) se référer à l'article en arabe de Souad Wheidi, 1994, 82-1 1 1. Ma Lianyuan fut l'élève de Ma Dexin qui était lui-même un disciple de la quatrième génération de Hu Dengzhou. Il inventa une transcription phonétique de l'arabe. Il se rendit par deux fois à La Mecque, et deux fois en Inde où il enseigna et où il mourut. Zhongguo huizu dacidian, 1992, 950. Zhongguo huizu dacidian, 1993, Shanghai, 166.
[26]. Une ahong expliquait que l'on étudiait d'abord le Livre du mérite ou un autre ouvrage nommé haq'iqa - hagayege (Les vérités), et que l'on pouvait poursuivre avec el Kitab el Irshad(Le livre de la guidance, yiersade) mais que peu de femmes le faisaient. En revanche Shui Jingjun cite ces deux ouvrages comme faisant partie du cursus normal.
[27]. Par exemple : rester plus longtemps après la prière dans le même état d'esprit dirigé vers Dieu, etc.
[28]. Shui Jingjun, 1996, 52. Des ahong nous ont signalé cet ouvrage mais nous n'avons pas eu l'occasion d'en voir un exemplaire.
[29]. Même des fillettes d'une douzaine d'années y vont pendant leurs vacances.
[30]. Mosquée des gens originaires du Henan et en particulier de ceux de la région de Sanpo,Qinyang, Boai.
[31]. Nous avons mis un certain temps à mesurer l'importance de la fête de Fatima, car à nos premières questions sur les fêtes religieuses et la participation des femmes, n'étaient invariablement mentionnées que les trois fêtes habituelles (le sacrifice, le ramadan, la naissance du Prophète). Nous tenons à insister ici sur le fait que la référence à la fête de Fatima et à l'Ashûrâ n'est en rien un signe de chi'isme dans l'islam chinois. Fatima est célébrée dans l'ensemble du monde musulman centrasiatique et indo-pakistanais, et l'Ashûrâ est fêté aussi dans des pays comme le Maroc qui ne peut être soupçonné de chi'isme. Sur les différences théologiques, se reporter à l'ouvrage de Y. Richard, 1991.
Des oulémas femmes : le cas des mosquées féminines en Chine (2nd partie. Un islam au féminin ?)