Les cahiers de l'Islam
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Amine Djebbar
Co-fondateur du site internet "Les cahiers de l'Islam", co-fondateur des "éditions Les cahiers de... En savoir plus sur cet auteur
Lundi 2 Octobre 2017

Compte rendu de la 2 ème édition du colloque annuel de l’Académie Française de la Pensée Islamique (AFPI), le 23 septembre 2017 à Paris : « Islam (s) de France : un culte, des cultures, une société ».


Les cahiers de l’Islam étaient co-partenaires de cet événement. Résumé des différentes interventions des conférenciers (ères) présents (tes). Concernant les questions du public et des présidents (es) de séances, nous vous invitons à lire et visionner les futures publications et vidéos de l’AFPI sur ce deuxième colloque. Le président de l’AFPI a précisé que certains intervenants (es) annoncés (ées) dans la première affiche du colloque ont dû annulé leurs participations à la dernière minute. De nouveaux intervenants (es) sont donc venus compléter la liste des invités.



Discours d'introduction par le Président de l'AFPI, Jamel El Hamri

Jamel El Hamri
Jamel El Hamri

L’AFPI est une association de loi 1901 créée fin 2012, elle promeut l’esprit du renouveau intellectuel de la communauté musulmane contemporaine et a vocation à s’intéresser aux différents problèmes de la civilisation humaine. L’AFPI adopte une démarche fédératrice et inclusive, elle reste ouverte à toutes les tendances et courants religieux de la communauté musulmane en organisant un espace de réflexion. Elle reste également ouverte au monde universitaire. L’Association AFPI est indépendante sur le plan financier comme sur le plan idéologique (l'AFPI a organisé près de 50 conférences depuis sa création).
 
L’AFPI s’inscrit dans l’éthique du pluralisme et la synergie des intellectuels musulmans de France. Elle est favorable à une nouvelle méthodologie de lecture et d’interprétation des textes religieux. L’association veut déconstruire les discours manichéens et favoriser le vivre ensemble. Pour ce faire, l’AFPI utilise deux moyens principaux : des publications et un colloque annuel. Jamel El Hamri rappelle que l’ensemble des courants de pensée de la communauté musulmane est appelé à « jouer le jeu » car si le dogme est unanime, il existe une diversité de cultures et une pluralité d’opinions, ce qui explique la lettre « S » au mot Islam dans l’intitulé de ce colloque. Jamel El Hamri parle même d’un courant peut être plus répandu, celui d’un islam citoyen, il renvoie vers l’ouvrage de l’universitaire Nilüfer Göle : « Musulmans au quotidien. Une enquête sur les controverses autour de l’Islam ».

Jamel El Hamri parle d’un cloisonnement au sein du monde universitaire entre les spécialistes des différentes périodes de l’histoire de la civilisation islamique : islam médiéval, islam contemporain etc.… Il n’y a pas, selon lui, de réelles connections ou de collaborations, chacun (e) restant focalisé dans son domaine de spécialité. Il évoque également un regard condescendant d’une partie du monde universitaire vis à vis de l’enseignement religieux. La pensée confessante ne faisant pas bon ménage avec le milieu académique, la foi relève de l’intime et ne doit pas être mise en avant pour certains chercheurs.

Jamel El Hamri défend l’idée d’un « roman national » plus inclusif avec l’entité spirituelle musulmane, il cite l’ouvrage de Mohamed Arkoun «
Histoire de l'Islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours  ». A la question de la journaliste Nadia Bey, maîtresse de cérémonie de ce colloque, sur la particularité de ce deuxième colloque, Jamel El Hamri répondit qu’il s’agissait de l’année de la consolidation pour l’AFPI.
 

Table 1 : Institutionnalisation du culte



Quels sont les principaux enjeux et obstacles à l’institutionnalisation du culte musulman en France ? 

Président de séance : Djamel Djazouli, Membre fondateur de l’AFPI.

Chiheb Mnasser, fonctionnaire d’Etat (Fondation de l’islam de France), conseiller technique de Mr Chevènement.

Fatima Khemilat, Doctorante en Sciences politiques, Institut d’Etudes Politiques d’Aix en Provence (CHERPA).

Mohamed Moussaoui, Président d’honneur du CFCM, président de l’UMR, Maître de conférences à l’Université d’Avignon.


Question de l’AFPI : Quelles sont les relations entre le CFCM, l’Instance de dialogue et la Fondation de l’islam de France ? 

Fatima Khemilat : Elle fait le choix de ne pas répondre à cette question. Fatima Khemilat entame une étude étymologique du mot institutionnalisation. Ce dernier appartient à la même racine que les mots Stabilité et Statut, tous trois comprenant les lettres STT. L’institutionnalisation s’inscrit dans la stabilité, dans la pérennité. Lorsque le public s’interroge sur une organisation, il consulte ses statuts. 

Qu’y a t il derrière cette volonté d’institutionnalisation et cette volonté de pérenniser le culte musulman ? Il y a la question de la représentation des musulmans de France : qui a la légitimité de parler « pour » et à la place « de » ?  Fatima Khemilat dresse un panorama historique des différentes tentatives en France de cette représentation des musulmans, de la création du CFCM en 1998 jusqu’à la fondation de l’islam de France initié par Jean-Pierre Chevènement en 2016.  Elle cite l’article 2 de la charte du CFCM faisant référence à leur vocation de représentation. Fatima Khemilat utilise la métaphore du théâtre pour imager la question de ces représentants : Une scène, des acteurs et un public. Il faut assurer la représentation « naturelle » des musulmans auprès des pouvoirs publics. Mais pour construire une légitimité il faut appeler au vote, ce qui n’a pas été fait, selon elle, pour le CFCM. Elle parle d’une représentation « par étage ». 

Fatima Khemilat évoque la représentation miroir, une représentation censée être à l’image d’une autre entité, comme par exemple l’Assemblée nationale et la Nation. Cette idée d’universalité au sein de l’Assemblée nationale a privilégié un profil dominant : homme blanc, cinquantenaire, disposant d’un riche bagage culturel et d’un patrimoine économique confortable. Cette représentativité n’étant pas fidèle avec le reste de la population française actuelle. Cette non conformité se traduit également au sein des différents acteurs présents ou passés du CFCM : Dalil Boubakeur, Asnar Lasfar, Anouar Kbibèche, Mohamed Moussaoui, Ahmet Ogras… Ce sont exclusivement des hommes (aucune femme parmi les têtes dirigeantes), tous nés à l’étranger, aucun d’entre eux n’appartenant à la classe ouvrière qui constitue pourtant une part importante de la population musulmane en France, elle cite l’enquête sociologique du chercheur Claude Dargent qui traite, entre autre, de ce sujet.

Pour Fatima Khemilat, la question de la représentation des musulmans de France interroge globalement la question de la Représentation.


Questions de l’AFPI : Quel bilan peut-on faire des actions menées par le CFCM (2003-2017) ? Quels défis et quelles perspectives ?

Mohamed Moussaoui : il tient à rappeler de prime abord que le Conseil Français du Culte Musulman n’a pas vocation à représenter les musulmans de France mais le culte musulman, il manifeste ainsi son désaccord avec Fatima Khemilat. Le CFCM représente les fédérations et associations gestionnaires des mosquées françaises. Le CFCM crée un espace de dialogue entre les grandes représentations (fédérations et mosquées de France) et les pouvoirs publics.

Mohamed Moussaoui revient sur le bilan du CFCM et les grands chantiers depuis son arrivée en 2008.  A cette époque, l’instance n’avait pas d’avis particulier sur la question du halal et ses critères de détermination. Fin 2010, une charte sur le sujet est produite mais cette dernière ne sera pas validée à cause des fédérations que menaçaient de se retirer pour cause de désaccord.

Le CFCM a demandé également à chaque fédération de consulter leurs spécialistes respectifs pour le calcul du calendrier lunaire. Mais certaines d’entres elles ont souhaité s’aligner avec l’Arabie saoudite.

Monsieur Moussaoui a rappelé ensuite que le vote pour les représentants des gestionnaires de culte reposait sur le système des grands électeurs, ce ne sont donc pas les musulmans de France qui votent pour les élire.  En 2003, il y avait environ 1600 lieux de culte en France, aujourd’hui le nombre avoisine près de 2500.

Sur le nombre actuel des  carrés musulmans dans les cimetières français, Mohamed Moussaoui avance le nombre de 240 carrés. Enfin, sur la question des agressions anti musulmanes, il rappelle que le CFCM s’est calqué sur la même convention que celle sur les agressions antisémites. Monsieur Moussaoui précise que les agressions anti musulmanes étaient précédemment recensées dans les statistiques concernant les agressions racistes.

Mohamed Moussaoui tient à rappeler que le bilan du CFCM est en adéquation avec les moyens restrictifs dont il disposait, le CFCM a tout de même pu s’atteler à une diversité de dossiers : aumônerie, abatage rituel, carrés musulmans, construction de lieux de culte, dialogue avec les autres confessions…

Question de l’AFPI : Quel rôle peut jouer la Fondation de l’Islam de France peut-elle jouer dans l’institutionnalisation de l’islam de France ?

Chiheb Mnasser : Ses rencontres personnelles avec divers intellectuels lui ont rappelé à quel point l’islam appartenait à une grande civilisation, raison pour laquelle le mot s’écrit souvent avec un grand « i ».  L’Islam ne résume pas à une simple gestion de culte.  La référence chronologique de Chiheb Mnasser se situe dans la période qui s’étend du siècle des lumières à nos jours. Nombre d’illustres écrivains au cours de cette période ont manifesté leur intérêt pour l’Islam et/ou l’Orient : Victor Hugo, Alphonse de Lamartine, Théophile Gautier…

L’arrivée massive des immigrants en France au XXème siècle a posé la question de l’institutionnalisation de l’islam et de la représentation des musulmans. Les différents ministres de l’intérieur français durant ces trente dernières années se sont intéressés à cette thématique, de Pierre Joxe, qui fut le premier, en passant par Dominique de Villepin jusqu’à Bernard Cazeneuve. A travers la Fondation des Oeuvres de l’Islam de France, Dominique de Villepin avait voulu concilier culte et culture. 

Chiheb Mnasser rappelle les objectifs de la Fondation de l’Islam de France initié par Jean-Pierre Chevènement en 2016 :

- Favoriser le dialogue culturel 
- Assurer la relève des études d’islamologie. La France appartient à une grande tradition d’orientalistes comme, entre autres, Louis Massignon et Henri Laoust. Il faut perpétrer cette dernière car il y a aujourd’hui un déficit de connaissance.
- Développer les éducations culturelles à destination des jeunes de tradition musulmane, les aider à établir le lien entre leur identité religieuse et leur citoyenneté française au sein de la République. En terme d’action concrète, Chibeb Mnasser cite par exemple le financement des scouts musulmans de France.
- Valoriser les contributions féminines musulmanes dans le débat car ces dernières ne sont pas assez mises en lumière.

Il faut montrer la complexité des relations entre l’Islam et la France car il y a une philosophie de la relation, même dans les guerres et les conflits. Il est important de rappeler que des sujets colonisés ont participé au récit national et sont morts pour la France, « le sang fait corps/fraternité » disait un militaire. Chiheb Mnasser rappelle qu’on ne peut dissocier culte et culture, la grande Mosquée de Paris par exemple est un lieu de mémoire, elle fait partie du paysage culturel français (il cite le film La Grande Vadrouille). La dimension civilisationnelle se manifeste aussi à travers l’esthétique culturelle et les beautés architecturales ; Chiheb Mnasser cite l’ouvrage d’Olivier Roy : « La sainte ignorance ».

Table 2 : Le musulman et l’exercice du pluralisme



Comment vivre le pluralisme pour un citoyen français de confession musulmane au sein de sa communauté religieuse et nationale ?

Présidente de séance : Nacera Taleb, économiste, fondatrice de Formateurs Solidaires ?

Karim Ifrak, Chercheur au CNRS, islamologue spécialiste de l’histoire des Textes de l’islam et de la pensée islamique.

Abdelhafid Benchouk, Représentant de la confrérie Naqshbandiyya, Directeur de la Maison Soufie.

Seydi Diamil Niane, Docteur en Islamologie à l’Université de Strasbourg, chercheur au Timbuktu Institute.

Leila Alaouf, chercheuse en lettres moderne à l’Université Paris 3, spécialiste des questions articulant racisme et féminisme.



Question de l’AFPI : L’art de la controverse en islam : comment mettre en place et faire respecter l’éthique du désaccord au sein de l’islam de France ? 

Karim Ifrak : Il salut l’audace de l’AFPI pour avoir proposé ce sujet. Il précise qu’il n’est pas adepte de la controverse mais peut néanmoins apporter un éclairage sur la méthodologie de la controverse. On pense à tort que la controverse a une connotation négative or elle témoigne d’une production intellectuelle. Il faut un espace politique favorable pour l’exprimer, Karim Ifrak cite en exemple le fait de pouvoir organiser le présent colloque.

S’il y a absence de controverse, c’est le diktat de la pensée unique. Sans controverse, il n’y aurait pas eu l’émergence des différents courants de pensée en Islam comme ceux de la Falsafa et du Kalam ; les écoles traditionnaliste et rationaliste sont nées dans ce contexte. Karim Ifrak rappelle par exemple que le juriste Ahmad ibn Hanbal (m. 855) invectivait le juriste Abou Hanîfa (m.767), ces querelles de juristes ont eu pour corollaire l’apparition des différentes écoles juridiques.

L’art de la controverse est soumis à différentes conditions. Il faut au préalable avoir une très bonne maîtrise du sujet et garder une éthique pour introduire la controverse dans le débat.

- Les musulmans doivent prendre conscience des enjeux auxquels ils sont confrontés.
- Il faut cadrer le débat
- Identifier les acteurs pour pouvoir verser dans la controverse et les inviter à participer à la discussion.
- Multiplier les espaces de circulation des idées : publications écrites, conférences, médias…
- Développer le dialogue intra-religieux, donc à l’intérieur de la communauté musulmane.
- Rompre avec la tutelle idéologique extérieure.

Il faut initier une dynamique d’échanges car il y a toujours eu des critiques.


Question de l’AFPI : Comment les instances musulmanes peuvent-elles promouvoir auprès des musulmans l’intérêt d’une coexistence fraternelle avec leurs concitoyens ?

Seydi Diamil Niane : Il précise qu’il apporte à la fois son avis d‘universitaire, de militant associatif et d’intellectuel. Selon lui, il faut développer le dialogue intra-islamique, permettre à toutes les sensibilités de d’exprimer sans excommunication : soufis, chiites, salafis etc… Seydi Diamil Niane rappelle les polémiques stériles porteuses de discordes : célébration ou non de la fête de Nabawi, calcul du calendrier lunaire ou alors le simple fait de saluer ou non un musulman alors que c’est une injonction prophétique.

Il y a une déconnexion des institutions religieuses avec les réalités du terrain. Seydi Diamil Niane raconte à titre d’exemple une anecdote personnelle dans laquelle il avait rencontré un membre de l’UOIF qui lui affirma que son association était présente sur le terrain à travers l’EMF (Etudiants Musulmans de France), association affiliée à l’UOIF. Il ne s’agissait donc pas d’une donc présence directe des dirigeants de l’UOIF sur le terrain.

Pour une coexistence fraternelle, il faut faire société avec les autres citoyens, pas uniquement les religieux, il passer du vivre ensemble au faire ensemble : créer des actions communes comme par exemple le don de sang qui transcende l’ensemble des citoyens. Il faut créer du lien. Si le CFCM proposait une action écologique, cette dernière drainerait un grand nombre de citoyens au delà des disparités religieuses car le désordre cosmique n’épargnera personne si on n’intervient pas maintenant.

Pour Seydi Diamil Niane, ce genre de colloque corrobore le fait que les musulmans sont actifs, il cite par ailleurs le récent ouvrage collectif  « Musulmans de France, la grande épreuve ».  Pour faire face à la controverse, il reprends une citation de René Guénon : « Il ne faut pas confondre l’unité et la diversité ».


Question de l’AFPI : Comment la lutte contre les discriminations envers les femmes musulmanes, tout en questionnant le féminisme en France, lui donne la possibilité politique de s’ouvrir à une pluralité d’expériences féministes ?

Leila Arouf : Il faut dépasser le clivage de l’éthique au sens large, il y a des personnes qui n’ont pas de formations diplômantes mais qui vivent cette problématique dans leur quotidien. 

Les intellectuels musulmans représentent une partie « élitisée » de la communauté musulmane ; selon Leila Arouf il n’y a pas une mais des communautés musulmanes en réalité. A titre personnel, elle se sent murée dans un cercle d’intellectuels universitaires en décalage avec le reste des musulmans en France. Leila Arouf relate une anecdote dans laquelle elle avait rencontré, à l’issu de l’une de ses conférences, un musulman qui lui avait fait part de son incompréhension quant à son intervention mais qui tenait tout de même à lui témoigner de son soutien et sa reconnaissance. Elle précise en outre que le tarif d’entrée (35 €) de ce présent colloque de l’AFPI ne permettait pas l’accès au plus grand nombre de personnes.

Inviter une féministe à une conférence répond à une demande intra et extra communautaire car c’est « fashion ». Or l’intellectuel se base sur la réalité. Il faut connaître la réalité quotidienne d’une femme musulmane, pour être précis, et non une musulmane française car il y a des musulmans qui ne possèdent pas la nationalité française et qui vivent dans ce pays. Derrière le terme de « féminisme » il y a des réalités. Il y a des femmes musulmanes qui survivent car les théologiens n’ont pas fait un travail de relecture des Textes religieux.

Le concept de pluralité est finalement purement politique et non philosophique car s’agissant des femmes, on ne leur donne pas la parole.

Question de l’AFPI : Comment les musulmans peuvent-ils conjuguer spirituellement croyance en l’Unicité divine, l’unité et la diversité des hommes ?


Abdelhafid Benchouk : Il salut l’ouverture de l’AFPI et son invitation car il précise qu’il est le seul intervenant de ce colloque n’ayant pas le statut d’universitaire.

Il commence son intervention par un chant religieux d’une minute environ pour apporter une double thérapie (au public présent et à lui même) mais également pour montrer qu’il faut prendre en considération l’Homme dans sa globalité à savoir sa dimension spirituelle, psychique et physique.  Il faut nourrir l’humain dans sa globalité, on touchera davantage de gens. Il faut toucher à la fois le mental et le cœur comme ce fut le cas par exemple pour le musulman dans l’anecdote précédente de Leila Arouf.

Faire des actions coordonnées, faire du Dikr est important. Abdelhafid Benchouk cite le verset (S49, V13) : « Ô hommes! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez ». Il faut prendre conscience de ce verset et le mettre en fronton pour que nous nous rappelions pourquoi nous vivons dans la diversité. Nous devons accepter de nous connaître, c’est une injonction divine. 

Il y a d’autres formes d’actions vers la jeunesse, notamment celui de l’impact par génération : des personnes, âgées de 20 à 50 ans, répercutent leurs expériences sur leurs progénitures. Abdelhafid Benchouk cite par exemple les activités culturelles de la Maison soufie (expositions, concert) qui attirent un public de personnes diverses qui viennent assister à ces dernières en compagnie de leurs enfants, parfois même en bas âge. Cette diversité est bénéfique, il cite également une phrase de René Guénon : « L’Unité dans la multiplicité ».

Table 3 : Contribution (s) des musulmans à leur société


De quelles manières et par quelles approches les citoyens musulmans devraient contribuer au sein de leur société ?

Président de séance : Ramzi Saoudi, Docteur en sciences politiques, spécialiste de l’islam contemporain.

Ghaleb Bencheikh, islamologue, président de la conférence des religions pour la paix, Physicien et animateur de télévision et producteur de radio.

Sofiane Meziani, Professeur d’éthique musulmane au Lycée Averroès à Lille, essayiste.

Slimane Rezki, Vice-président de la Fondation Conscience Soufie, traducteur, spécialiste de René Guénon.



Question de l’AFPI : Comment la spiritualité musulmane peut elle, à l’instar de René Guénon, influencer le rapport au religieux de nos concitoyens français ?

Slimane Rezki : L’islam de France commence, selon lui, en 714 avec l’arrivée des musulmans à Poitiers. Dans son livre « Orient et Occident », René Guénon (1886-1951) va diviser les aires géographiques comme suit : Orient, Proche Orient et Moyen Orient. L’Islam est un pont entre Orient et Occident, Guénon a définit les lignes qui permettent d’établir des liens apaisés, des ponts peuvent être bâtis sur le plan de la spiritualité. Suite à l’œuvre de René Guénon, il eût un grand nombre de conversion à la religion musulmane en France, en Suisse et dans divers pays occidentaux.

Slimane Rezki rappelle la métaphore du cercle : il y a des rayons et un centre à savoir le Coran, nous concourons donc tous vers les mêmes fondamentaux. 

Au carrefour entre le XIXe et le XXe siècle, période de colonisation, les occidentaux vont prendre l’ascendant technique et matériel sur les musulmans et donc sur l’Islam. Dans les années 60, période de décolonisation, les relations sont plus apaisées.  L’appel de l’Abbé Pierre durant l’hiver de 1954, qui avait provoqué la mort de sans-abri, va inciter le gouvernement français à construire des logements sociaux au cours des années qui suivirent. Pour ce faire, la France va faire appel à une main d’oeuvre étrangère. Slimane Rezki tient à rappeler ces raisons historiques pour (re) expliquer la présence massive des musulmans en France métropolitaine au cours de cette époque, il s’agissait donc de répondre à un appel du gouvernement français. L’islam qui était exogène fait désormais partie de la France.

Comment comprendre le message coranique en 2017 ? Il y a une forme spécifique à chacun mais le fonds est le même. Nous devons être maîtres et témoins de notre époque. Nous devons nous servir des legs des grands penseurs historiques mais nous avons l’avantage d’être des témoins des mœurs de notre époque.

Question de l’AFPI : Comment les musulmans s’impliquent-ils pour rendre la démocratie française plus représentative de sa diversité ?

Sofiane Meziani : Les déséquilibres sont le fruit d’un paradigme : la modernité. Cette dernière est née de l’idée qu’il fallait faire table rase avec ce que l’on sait, tout remettre en doute. La fameuse phrase de René Descartes vient imager cette réflexion : Cogito, ergo sum (Je pense, donc je suis). Le cosmos était une référence pour les anciennes civilisations antiques, le questionnement de Descartes remet en cause la métaphysique car il veut aller au delà du visible, bannir le culte du visible.

C’est un paradigme qu’il faut interroger. La modernité veut nous affranchir du passé. Sofiane Meziani cite en exemple la dualité entre le réformisme de Mohamed Abduh (m. 1905) et le salafisme, cette opposition est selon lui le fruit de la modernité. Le soufisme, par exemple, ne correspond pas à l‘image folklorique que certains lui confèrent aujourd’hui, c’est en réalité une discipline rigoureuse avec ses codes. 

Il faut actualiser l’héritage historique et ne pas en faire fi. Certains politiques veulent dépouiller l’Islam de son passé et conserver la foi dans un placard. Il faut revitaliser le contenu métaphysique de la foi, les musulmans doivent se réapproprier ce contenu. Il faut sortir de l’institutionnalisation.


Question de l’AFPI : Comment les musulmans de France pourraient-ils recréer une « Maison de la sagesse » qui honore la science, la théologie et la philosophie à Paris ?

Ghaleb Bencheikh : Il faut s’inspirer de l’audace pour dégrossir le sacré. 

Il cite en premier lieu la récente enquête européenne qui montre que sur près de 10500 musulmans interrogés la majorité fait confiance aux différentes institutions démocratiques, ce malgré les discriminations. Pour Ghaleb Bencheikh, il s’agit là d’une bonne base pour consolider une société fraternelle.

Nous avons besoin d’un espace de dialogue et d’échange. Qu’est ce que la sagesse ? C’est l’aptitude à gérer ses frustrations. Pour les grecs, la sagesse était aussi la maîtrise sur les astres (la science).

Il est temps de sortir de trois ignorances : la sainte ignorance, l’ignorance institutionnalisée et l’ignorance complexe.

-La sainte ignorance : Garantir par le Divin des mensonges pour asseoir le pouvoir politique de certains dirigeants selon les différentes époques.

-L’ignorance institutionnalisée : Faire du commentaire sur le commentaire, extirper la pensée des anciens et la rendre actuelle. Il faut préparer la jeunesse à penser par elle même.

-L’ignorance complexe : Nous ne savons pas que nous ne savons pas. Les religieux qui critiquent les scientifiques ne sont pas dans le même registre épistémologique. La méditation du monde physique est une injonction spirituelle. La foi est toujours en quête d’intelligence.

Ghaleb Bencheikh rêve qu’il y ait dans la nouvelle génération de musulmans de nouveaux intellectuels comme le philosophe écossais William Hamilton, il faut s’inspirer par exemple des adeptes de la théologie naturelle. Il incombe aux musulmans de sortir des clôtures dogmatiques, y compris de la modernité, et produire intellectuellement. 

Remerciements, synthèse et mots de conclusion par Jamel El Hamri.

Résumé par Amine Djebbar.

Retrouvez sur ce lien notre compte rendu du premier colloque annuel de l'AFPI en 2016.


Reportage de la chaine TV Ennahar sur le deuxième colloque annuel de l'AFPI : 


Ensemble des intervenants et bénévoles de l'AFPI.
Ensemble des intervenants et bénévoles de l'AFPI.



Retrouvez le reportage de la chaine Al Jazeera sur ce deuxième colloque de l'AFPI. 
 




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