Les cahiers de l'Islam


Nabil Ennasri
Doctorant, diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, spécialiste du Qatar, il a... En savoir plus sur cet auteur
Samedi 6 Juillet 2013

Cheikh Tamim au pouvoir : quelle continuité pour la diplomatie du Qatar ?



C’est l’une des interrogations qui agitent les observateurs de la politique étrangère du pays : avec l’accession de Cheikh Tamim au poste de chef de l’Etat, va-t-on assister à un infléchissement de la politique étrangère ou le nouvel émir va-t-il marcher dans les pas de son père ? Omniprésent depuis le début des « Printemps arabes  », le Qatar joue désormais un rôle majeur dans l’équation stratégique régionale. Néanmoins, son activisme suscite des réserves grandissantes et la passation de pouvoir entre Cheikh Hamad et son fils est l’occasion de faire le point sur les fondamentaux de la diplomatie de l’émirat.

Nabil Ennasri spécialiste du Qatar et auteur de « L’énigme du Qatar » nous livre son analyse que l'on pourra retrouver sur son blog. Le lecteur interessé pourra pousuivre en regardant le débat (animé) « Qatar : un ami qui nous veut du bien  » qui s'est tenu sur LCP (La Chaîne Parlementaire) dans laquelle l'auteur de la présente analyse est intervenu.

Cheikh Tamim au pouvoir : quelle continuité pour la diplomatie du Qatar ?
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1 - Un recentrage sur la question israélo-palestinienne

C’est l’unique sujet régional qu’a nommément abordé Cheikh Tamim lors de son discours d’investiture prononcé mercredi 26 juin 2013. Évoquant le respect du Qatar des conventions et traités internationaux, il a précisé que son pays resterait « solidaire du peuple palestinien dans sa lutte pour ses droits légitimes et que cette réalisation est une condition pour une paix juste qui inclut le retrait israélien de tous les territoires arabes occupés par Israël depuis 1967 dont Jérusalem-est et le retour des réfugiés ». Cette mention répond à deux impératifs ; d’un côté, il était logique que le nouveau souverain y fasse référence car, malgré qu’il ait été relégué au second plan de l’attention régionale au profit de la crise syrienne, le conflit israélo-palestinien demeure le dossier le plus prégnant de l’inconscient collectif du monde arabe. En ce sens, la solidarité avec la Palestine exprimée par le nouvel homme fort du pays ne pouvait que renforcer la solennité de son propos et l’inscrire dans la continuité de l’œuvre de son père dont les dernières années de règne ont été marquées par une importante activité de solidarité en faveur de la cause palestinienne (rupture des relations avec Israël en 2009, voyage à Gaza, mise en place d’un fonds pour Al Qods de 1 milliard de dollars, accord de réconciliation entre Fatah et Hamas etc.). Mais c’est aussi en direction de la crise syrienne qu’il faut articuler cette déclaration. Théâtre d’un affrontement régional où s’oppose désormais l’arc chiite dominé par l’Iran et le Hezbollah au front sunnite parrainé par Riyad et Doha, chaque camp essaie, outre l’acheminement de matériel militaire et le soutien médiatique par réseaux d’information interposés, de se prévaloir du soutien palestinien pour asseoir sa position. Dans cette confrontation, c’est indéniablement le camp pro-révolutionnaire qui détient une longueur d’avance puisque les principales factions palestiniennes soutiennent la rébellion. C’est aussi dans ce contexte qu’il faut apprécier les rumeurs régulières d’un revirement du Hamas. A plusieurs reprises, des fausses informations ont circulé sur internet faisant état d’une distanciation du parti ou de sa branche armée envers les rebelles syriens. Démenties à chaque fois, elles démontrent combien la cause palestinienne peut aujourd’hui être instrumentalisée dans le cadre d’un affrontement plus vaste destiné à renforcer la légitimité d’un camp aux dépens de l’autre.

2 – La Syrie toujours au centre du dispositif

Devenu la principale préoccupation de la diplomatie qatarie depuis le milieu de l’année 2011, le conflit syrien ne va certainement pas baisser d’intensité dans l’échelle des priorités de la nouvelle équipe. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer. D’abord, le continuum stratégique rappelé à de nombreuses reprises par Cheikh Tamim dans son discours d’investiture ne plaide pas pour un infléchissement voire une inversion de la position de Doha. Sur ce dossier central, Cheikh Tamim confirmera l’engagement de son père et ce, malgré le départ de Hamed ben Jassem qui en a été le chef d’orchestre. Du reste, l’absence de ce dernier ne semble pas trop handicapant puisque son remplaçant, Khalid Al Attiya, a fortement participé, en sa qualité de ministre-bis des affaires étrangères dont il avait la charge depuis des années, à l’exécution de la partition qatarie. De même, Cheikh Hamad sera certainement très près de son fils pour l’accompagner dans la gestion de cette lourde tâche pour laquelle il s’est grandement investi. Cette orientation entre d’ailleurs en accord avec la ligne politique défendue par Doha s’agissant du soutien aux « Printemps arabes » et de « linhiyyaz ma’a chou’oub » (alignement avec les peuples) qui constitue la pierre angulaire de l’édifice diplomatique qatari depuis près de deux ans et demi. A l’exception de Bahreïn, dont la révolte a été disqualifiée pour des raisons confessionnelles et sécuritaires, la politique du Qatar rappelée par Cheikh Tamim va donc s’orienter vers un soutien encore plus net en faveur des rebelles syriens. Ce qui changera certainement est le vocabulaire utilisé pour éviter d’alimenter le tourbillon de la sémantique confessionnelle qui domine désormais les représentations. Cela permettra de requalifier les termes du conflit sur une base politique en rappelant la volonté légitime du peuple syrien de se libérer d’un régime clanique et particulièrement violent. Cette disposition d’esprit vient d’être confirmée par le ministère des affaires étrangères du Qatar lors de la 23e réunion ministérielle commune du Conseil de coopération du golfe et de l’Union européenne tenue lundi 1erjuillet 2013 à Manama.

3 – L’Egypte, miroir d’un clivage golfiote

C’est l’autre grand sujet pour lequel l’appareil d’Etat qatari se soucie au plus haut niveau. Devant une situation explosive où, au lendemain des rassemblements monstres qui ont réuni des millions de manifestants, l’avenir de l’Egypte semble balloter entre une douloureuse transition et un risque réel de guerre civile, le Qatar semble ne pas avoir modifié son positionnement. Celui-ci s’établit toujours autour d’un soutien au gouvernement de Mohamed Morsi et d’un plan massif d’assistance à l’économie égyptienne dans laquelle Doha a injecté plus de 20 milliards de dollars répartis entre dons, dépôts à la banque centrale et investissements dans différents secteurs (notamment le tourisme et l’industrie). Ce compagnonnage de route exprimé tant en termes politique, financier que de couverture médiatique (via Al Jazeera) doit aussi se comprendre au gré du clivage qui traverse la région du Golfe. S’inscrivant à rebours d’un Qatar déployant un tropisme perçu comme pro-Frères musulmans, l’Arabie saoudite et surtout le gouvernement des Emirats arabes unis ont constamment décrié la nouvelle expérience politique égyptienne. Malgré des visions communes sur la crise syrienne, les options opposées sur la situation égyptienne ont créé un véritable divorce au sein des monarchies du Golfe, et il n’y avait qu’à constater le différentiel de traitement des manifestations du 30 juin entre les chaînes Al Arabiya et Al Jazeera pour se convaincre du grand écart d’appréciation. Suspendu à l’évolution d’une situation quasi-insurrectionnelle, le Qatar semble maintenir son soutien au gouvernement en faisant prévaloir sa légitimité démocratique, non sans avoir rapatrier entre temps plus de deux cents étudiants qataris à Doha par mesure de sécurité. Dans le même temps, le Cheikh Youssef Al Qardhawi faisait le trajet inverse et arrivait en Egypte pour s’exprimer devant le rassemblement des partisans de Mohamed Morsi. Ce dernier, dont de fausses rumeurs relayées sur internet annonçaient son limogeage par le nouvel émir, réitérait son soutien au processus de transition conduit sous la houlette du président élu, tout en mettant en garde contre le spectre de la sédition qui menace son pays d’origine. Une position qui rejoint dans les grandes lignes celle des autorités du Qatar, et met en évidence la persistance du rôle joué par l’ouléma dans la construction de la diplomatie de l’émirat.




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