Les cahiers de l'Islam
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Samedi 8 Novembre 2014

Anne-Marie Edée, SALADIN







Auteur : Anne-Marie Edde
Éditeur : Flammarion
ISBN : 9782082100588
Parution : 2008







 
 

Al-Malik an-Nasir Salah al-Din Yusuf Al-Ayyoubi est entré très tôt dans la légende en Occident sous le nom de Saladin et y est devenu au fil des siècles, un des personnages les plus populaires de la geste islamique. Seule, peut-être, la gloire de Soliman le Magnifique -Soliman le législateur- a pu, trois siècles plus tard, égaler la sienne, et ce n'est pas sûr. Pourtant, aucune biographie réellement scientifique ne lui avait été consacrée en Europe depuis plus de trois décennies. Fruit de dix années de labeur, l'ouvrage d'Anne- Marie Eddé, éminente spécialiste du Machreq et du Moyen-âge islamique, qui enseigna l'histoire à la Sorbonne puis à l'Université de Reims, avant de terminer sa carrière au CNRS, est opportunément venu combler cette lacune en 2008.

Fils d'Ayyub, officier d'origine kurde au service de l'Atabeg de Mossoul, Salah al- Dîn Yusuf naquit près de Tikrit sur le Tigre en 532 de l'hégire (1137 ou 1138) et reçut à Damas une bonne formation religieuse et militaire. Sa carrière sous les armes débuta très tôt, quand il accompagna en Égypte son oncle Shirkuh, chef de guerre au service de Nour al- Din, émir zengide d'Alep. Il s'imposa très tôt par ses brillantes qualités au combat. Après la mort de Shirkuh, Saladin fut renvoyé en Égypte pour y combattre la Croisade. Il refoula les Croisés, s'assura le contrôle du pays et se fit nommer vizir du Calife fatimide Al-Adid (1169/564). Il n'en sut point de gré à son nouveau maître, qui n'avait plus que l'ombre du pouvoir. Il commença par licencier la garde noire du califat, unique soutien du régime, et deux ans plus tard, il rétablit le sunnisme comme religion officielle de l'Égypte. La khutba fit désormais référence au Calife de Bagdad. Al Adid mourut peu après et ne fut point remplacé: on parla bien entendu de meurtre. Ce fut en tout cas la fin du Califat fatimide chi'ite (Le chi'isme ne s'était jamais implanté en profondeur en Égypte ni au Maghreb). Saladin avait ainsi restauré l'unité religieuse et politique du monde musulman. On ne regrettera jamais assez que la bibliothèque califale ait été vendue à l'encan avec les trésors du Dar al-Hikma, (La maison de la sagesse). Peu après, ses armées s'emparaient de Tripoli de Barbarie, qui était tombée aux mains des Normands puis elles envahissaient le Maghreb, tandis que son frère Turan Shah se lançait à la conquête du Yémen, qui fut annexé.

La mort de l'émir Nur al-Din (1174/569) lui permit de se rendre maître de Damas et de la Syrie, ce qu'il fit après avoir battu les Zengides à la bataille de Qurûn Hamâ. L'année suivante, le calife abbasside Al-Mustadi, reconnaissant des services rendus, l'investit du titre de Malik al-Nasir qui équivalait presque à celui de sultan, avec juridiction sur l'Égypte, la Nubie, la Palestine, le Yémen et une partie de la Syrie. Il avait désormais le droit de battre monnaie. Toutefois Saladin ne put jamais venir à bout des Ismaïliens de la secte des Assassins, retranchés dans leurs forteresses de Syrie. Leurs sicaires avaient cherché à attenter à ses jours : il assiégea vainement le château-fort de Masyad, résidence de leur chef, Sinan, dit le « Vieux de la Montagne » et dut finalement pactiser avec ce dernier.

En 1177/573, Saladin fut vaincu par les Croisés à Ramla (Mont Gisard ou Tell el-Jezer) mais il prit sa revanche l'année suivante à la bataille de Marj'Ayun. Le jeune roi lépreux de Jérusalem, Baudouin IV, échappa de peu à la capture et quelques mois plus tard, les armées de Saladin détruisaient le château-fort franc de Bayt al-Azhan, tenu par les Templiers qui l'appelaient le "Chastelet du gué de Jacob". Des trêves furent ensuite conclues. Dans le nord de la Syrie, la prise d'Alep sur les émirs zengides (1183/578) assura à Saladin le contrôle des villes de Haute-Mésopotamie, mais Mossoul ne fut prise qu'en 1186/581.

L'année centrale de son règne reste celle de 1187, qui vit la victoire de Hattin à proximité du lac de Tibériade: Renaud de Chatillon, seigneur d'Outre-Jourdain, qui résidait au château-fort de Kérak, près de la Mer Morte, ayant violé la trêve en pillant des caravanes qui se rendaient du Caire à Damas, Saladin marcha à la rencontre des Croisés conduits par le nouveau roi de Jérusalem, Guy de Lusignan. L'armée franque fut taillée en pièces et Lusignan fut fait prisonnier. Il fut par la suite remis en liberté contre rançon. Egalement capturé, Renaud de Chatillon fut mis à mort de la propre main de Saladin. (4 juillet 1187/582). Ce succès allait entraîner la chute de Jérusalem, dont Saladin s'empara presque sans coup férir après que ses hommes eurent pratiqué à coups de bélier une brèche dans les murailles (novembre 1187). La prise de la cité ne s'accompagna pas de violences du genre de celles que les Croisés avaient commises en 1099. Si quelques milliers de Francs furent réduits en servitude, d'autres furent autorisés à gagner le littoral avec une partie de leurs biens. Il rendit aux Juifs leurs synagogues et laissa aux chrétiens orientaux melkites la plupart de leurs lieux de culte dont le Saint Sépulcre. Seules deux églises furent transformées, l'une en madrasa et l'autre en hôpital. La majeure partie du royaume de Jérusalem fut conquise dans la foulée, ainsi que de vastes régions du comté de Tripoli et de la principauté d'Antioche. Les Francs ne gardaient plus que quelques positions côtières sans lien entre elles (notamment Tyr, Tripoli et Antioche).

 
La prise de Jérusalem eut un immense retentissement dans la chrétienté autant que dans le monde musulman : elle eut pour conséquence la Troisième croisade, (1191/587) commandée nominalement par Frédéric Barberousse, qui se noya peu après son arrivée, et en fait par Philippe Auguste et Richard Coeur de Lion qui ne cessèrent de se quereller. Après un siège de près de deux ans, Acre tomba aux mains des Croisés (juillet 1191/ djoumada II 587) mais Philippe Auguste abandonna la lutte et un traité fut conclu avec Saladin qui put garder une grande partie de ses conquêtes. Il n'en profita pas longtemps puisqu'il mourut à Damas le 5 mars 1195/28 safar 589, à l'âge de 57 ans, après avoir partagé ses États entre ses fils et ses neveux. Durant les vingt années de son règne, il avait réalisé les principaux points de son programme : extension de son territoire, répression du chi'isme, (Le mystique d'Alep, Al-Suhrawardi, soupçonné de menées chi'ites, fut mis à mort), réunification du Califat, victoires sur les Croisés, fondation de la dynastie Ayyoubide. Son mausolée, dans la mosquée des Omeyades, est encore vénéré par des fidèles pieux.

Les pages 541 à 580, qui sont consacrées à l'édification de l'immense popularité qui fut celle du héros, tant en Orient qu'en Occident, et à la construction du mythe, ne sont pas les moins passionnantes de cet ouvrage. L'exagération et la fama miraculorum ne sont certes pas absentes de la légende. Al Isfahani et le qadi ibn Shaddad ont écrit des biographies de Saladin qui confinent à l'hagiographie. En Europe, citons les noms de Voltaire et de Lessing qui voyaient en lui un despote éclairé, philosophe et libre-penseur, ce qui est loin de la vérité, tandis que des auteurs anglo-saxons saluent un parfait gentleman britannique, ou digne de l'être. Saladin fut un musulman observant, sans intolérance, (Il employa le rabbin Maïmonide comme médecin personnel, se comporta très correctement avec les chrétiens orientaux et avec les marchands italiens et juifs), mais sa dimension islamique ne doit pas être mésestimée. Il traita les vaincus avec humanité mais se montra impitoyable avec les Templiers et les félons comme Renaud de Chatillon.

Dans une conclusion très équilibrée, Anne-Marie Eddé souligne les grands mérites de l'oeuvre de Saladin, sans en négliger les faiblesses : il sut bâtir un vaste empire s'étendant du Nil à l'Euphrate et du Yémen à la Haute-Mésopotamie, conforta l'islam sunnite, créa des madrasas, surtout en Egypte, afin de propager la jurisprudence chaféite et de former des fonctionnaires, associa les Kurdes au pouvoir, reprit Jérusalem aux Francs, s'empara d'une grande partie des États latins. Il sut aussi, par un sens inné de la propagande, laisser de lui une image très flatteuse tant dans le monde musulman qu'en Occident chrétien, celle d'un champion de l'islam, d'un preux chevalier, qui gagna l'admiration des siens et l'estime de ses adversaires. En revanche, s'il put constituer un empire, celui-ci ne lui survécut pas, car il n'était pas parvenu à jeter les bases d'un État solide, doté d'une administration efficace, notamment fiscale, ce qui explique les difficultés financières de la fin du règne (il avait supprimé des impôts par scrupule religieux). De plus, il avait été incapable d'éliminer définitivement les Croisés et avait échoué devant Tyr (Sûr). Ses contempteurs lui ont reproché d'être un usurpateur. Mais qu'en était-il de la légitimité en ce temps-là ?
Loin de se limiter à l'écriture consciencieuse d'une biographie bien documentée ou de la simple histoire d'un règne, Anne-Marie Eddé brosse un tableau détaillé de la situation extrêmement complexe du Moyen-Orient au douzième siècle. Son oeuvre peut être considérée comme définitive et fera date.

Jean Martin 

Cette recension est une recension de l’académie d'outre-mer. Celle-ci est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d ’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 non transcrit.





1.Posté par hassan le 10/11/2014 22:54 (depuis mobile)
Bonjour,

Anne-Marie Eddie est désormais Professeur à Paris 1.
Cordialement

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